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Changer de peau pour combattre les préjugés

Et si de simples illusions sensorielles permettaient de mettre fin aux préjugés et à la discrimination ? Après s’être approprié virtuellement le corps d’une personne dont la couleur de peau, le sexe ou l’âge différaient, les participants d’une étude ont perçu de façon plus positive les individus possédant les caractéristiques du corps expérimenté.

Des chercheurs ont pu diminuer les préjugés sociaux en donnant à des participants l’impression de posséder un corps différent du leur. Ils ont eu recours à plusieurs illusions : Rubber hand illusion (A); Enfacement illusion (B); Immersive virtual reality (C)© Trends in Cognitive Sciences, Maister et al.

Se mettre virtuellement dans la peau d’un autre – de sexe, de couleur ou d’âge distinct du nôtre – réduirait nos préjugés sociaux à son encontre. C’est ce que suggère l’étude dirigée par Lara Maister du département de psychologie de l’université Royal Holloway à Londres. Avec ses collègues, elle a pu donner à des individus l’impression d’être dans un corps totalement différent du leur. Les résultats de ces expériences, présentés le 15 décembre dans la revue Trends in Cognitive Sciences, montrent que par la suite les participants perçoivent plus positivement les personnes dont le physique est proche du corps qu’ils ont essayé.

Préjugés sociaux implicites

Les travaux menés en psychologie soulignent que les préjugés sociaux implicites – c’est-à-dire qui peuvent se manifester sans qu'on en soit conscient, y compris chez des individus résolument tolérants – sont observés universellement. Ils peuvent être détectés par imagerie cérébrale – car ils correspondent à l’activation de régions spécifiques du cerveau –, ou par un test d’association implicite (IAT pour implicit association task) qui consiste à demander au sujet de l’expérience de classer très rapidement, dans les catégories qui lui sont proposées, des images ou des mots.

L’étude explique que face à une personne dont l’état émotionnel est physiquement perceptible, il est courant d’adopter un état similaire. Par exemple, il n’est pas rare d’avoir envie de se mettre à sourire devant une personne qui est elle-même en train de rire ou sourire. Pour les scientifiques, c’est une preuve que le cerveau associe les représentations de notre propre corps et de celui des autres. C’est ce mécanisme qui permettrait de ressentir de l’empathie et de comprendre les sentiments d’autrui. Il peut cependant varier selon que l’être observé appartient à un endogroupe (le groupe auquel on s’identifie) ou à un exogroupe (le groupe qui semble différent).

Ce phénomène d’association est à la base des illusions qui peuvent modifier la façon dont le cerveau conçoit notre corps et l’amener à identifier l’image d’un autre corps comme étant le nôtre. Manos Tsakiris, professeur de psychologie à l’université Royal Holloway de Londres et Mel Slater, spécialiste des environnements virtuels rattaché à l’University College de Londres et à l’université de Barcelone, s’y intéressent depuis plusieurs années. Ils les utilisent pour étudier, sur les plans neurologique et psychologique, les mécanismes qui interviennent quand nous jugeons involontairement quelqu’un appartenant à un groupe social différent.

Illusion du corps, illusion de l’esprit

Les chercheurs ont par exemple fait appel à une technique appelée enfacement illusion, pour donner à un individu de type caucasien l’impression de posséder le visage d’une personne de couleur. Pour cela, le participant fixe un écran sur lequel apparaît la tête d’un représentant de l’exogroupe. Simultanément, sur chacun des visages, une joue est parcourue répétitivement par un coton-tige, comme si le sujet se regardait dans un miroir.

En comparant les résultats des IAT effectués par les participants avant et après l’illusion, il ressort que, à la suite de l’enfacement illusion, ils notent plus favorablement les visages correspondant à l’exogroupe et qu’ils reconnaissent mieux les expressions émotionnelles des figures qui leur sont montrées. Pour le professeur Mel Slater, cela montre que « la prise en compte de différents signaux sensoriels peut permettre au cerveau de mettre à jour ses modèles de représentation du corps et entraîner les gens à modifier leur comportement vis-à-vis des autres. »

Dans une expérience recourant à un autre principe, dit « rubber hand illusion », il est demandé à des individus à la peau très claire de poser leur main sur une table, à côté d’une fausse main à la couleur de peau foncée. Le volontaire fixe le membre illusoire pendant que les deux mains sont effleurées, en même temps, par un objet identique. Là encore, les résultats des tests sont encourageants : les préjugés négatifs implicites envers les personnes de couleur diminuent significativement, l’amplitude de ce changement étant corrélée à l’intensité de l’effet de possession du bras artificiel.

Comme un être humain n’est pas composé que d’une main ou d’un visage, les scientifiques ont également fait des expériences d’immersion complète en réalité virtuelle.

Ils n’ont pas joué que sur la couleur de peau, mais également sur le genre homme-femme et même sur l’âge, en donnant à des adultes l’impression de posséder des corps d’enfants.

  

Un outil pour combattre les discriminations ?

Quelque encourageantes que soient ces conclusions, ce travail ne prétend pas offrir les clés d’un prétendu remède contre la discrimination. Les chercheurs de l’étude ignorent même si la réduction des préjugés implicites pourrait engendrer des changements comportementaux dans la vie quotidienne. « Sur un plan sociétal, les méthodes que nous avons utilisées et les résultats que nous avons obtenus pourraient aider à comprendre comment aborder des problèmes tels que le racisme, la haine religieuse ou le sexisme », relativise néanmoins Manos Tsakiris. Il souligne également la force de ces illusions qui « offrent aux gens l’opportunité de découvrir le monde du point de vue d’une personne différente ».

Pour la suite, l’objectif des chercheurs est  de caractériser plus précisément le cadre de ces changements: la diminution des préjugés implicites est-elle stable dans le temps ? Est-il possible d’obtenir des effets équivalents pour des groupes sociaux qui ne se distinguent pas selon des critères physiques, mais politiques ou religieux ? Les scientifiques ambitionnent aussi de faire la lumière sur les mécanismes neuronaux qui permettent cette malléabilité des opinions inconscientes...

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