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Cinq ans après Fukushima, ce qui a changé dans les installations nucléaires françaises

Force d’action rapide, appoints ultimes en eau et en électricité, centres de crises, bâtiments « bunkerisés »... Cinq ans après l’accident nucléaire nippon, focus sur l’avancement du chantier post-Fukushima déployé en France.

Vue aérienne de la centrale nucléaire de Fukushima le 14 mars 2011

Cinq ans déjà... Le 11 mars 2011, nous découvrions en direct la plus grande catastrophe nucléaire depuis l’accident de Tchernobyl en 1986. Frappée par un scénario inimaginable – un séisme doublé d’un tsunami –, la centrale de Fukushima Daiichi sombrait alors dans le chaos. Mais une fois la stupéfaction passée, une seule et même question était sur toutes les lèvres : et si ça arrivait chez nous, en France ?

Pour faire face à ce scénario catastrophe, François Fillon, alors Premier ministre, initiait dès le 23 mars un plan d’action post-Fukushima. Ce dernier impose aujourd’hui aux exploitants de déployer ce que les experts appellent un « noyau dur ». Le concept ? Doter les installations nucléaires françaises les plus à risque d’équipements dits « ultimes », capables de résister à ce type d’aléas naturels hors du commun d’un niveau d’intensité bien supérieur à celui retenu au dimensionnement des installations. Exemples ? Un séisme 50 % plus fort que celui retenu pour le dimensionnement, des crues 30 % plus fortes... ou bien encore des pluies doublées accompagnées de vents très violents, voire de tornades capables de transformer voitures, bus et autres camions en véritables projectiles. Dans tous les cas, l’objectif est le même : empêcher un accident grave type fusion du cœur du réacteur ou, s’il survient malgré tout, en réduire au maximum les conséquences.

58 chantiers pour 10 milliards d'euros chez EDF

Tous les experts s’accordent aujourd’hui pour dire que trois éléments principaux ont fait défaut à Fukushima : un approvisionnement continu en électricité pour alimenter les équipements de sécurité et de sauvegarde, en eau pour refroidir les réacteurs et des moyens humains pour gérer la crise sur place. Voilà pourquoi les trois principaux équipements ultimes du « noyau dur » pour les réacteurs nucléaires d’EDF sont un appoint complémentaire en eau, un groupe électrogène (diesel ultime de secours, DUS) et un centre de crise local. Un chantier colossal pour l’électricien français qui gère 19 centrales sur l’Hexagone, totalisant 58 réacteurs.

« Pour chacun de ces 58 réacteurs, nous devrons donc avoir installé un groupe électrogène ultime d’ici fin 2018 (diesel ultime de secours) ainsi qu’un appoint en eau ultime à partir d’une nouvelle source dédiée (ex. : une nappe phréatique) à l’horizon 2020, confirme Philippe Coïc, directeur technique du programme “Grand carénage” chez EDF. À l’horizon 2020, chacune de nos 19 centrales devra aussi être dotée d’un centre de crise bunkerisé. Mener de front tous ces chantiers de taille constitue d’énormes défis humains, matériels et organisationnels qui s’ajoutent aux réexamens de sûreté décennaux. » Mais le défi est aussi financier. Coût estimé de l’opération complète qui devrait s’achever vers 2030 : dix milliards d’euros.

Centrale nucléaire de Cattenom, en Lorraine.© Wikimedia

L’an passé, l’un des premiers gros chantiers a démarré sur la centrale de Cattenom, près de Thionville dans l’est de la France. Objectif : y construire un véritable bunker de 24 mètres de haut, 12 de long et 6 de large destiné à accueillir un diesel ultime de secours de 3 MW pour le réacteur numéro 3. Pour résister à un séisme extrême, il est renforcé en béton et en ferraillage, et ancré sur un radier ultra-épais lui-même coulé sur un sous-sol ayant reçu un traitement spécifique... De plus, l’ossature de son toit peut résister à des projectiles qui pourraient la percuter en cas de grands vents ou de tornades qualifiées d’extrêmes pour cette région.

Pour les sites très exposés aux risques d’inondations, ce type de bunker sera surélevé par des plots parasismiques. Comme pour tous les chantiers « noyau dur » lancés sur l’Hexagone, les experts de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) interviennent à plusieurs niveaux. « En amont, nous émettons des avis sur les niveaux retenus pour les aléas dits extrêmes en fonction des caractéristiques de chaque site, et plus globalement sur l’ensemble des moyens ultimes prévus par EDF pour empêcher ou réduire les conséquences d’une catastrophe type Fukushima, résume Patrick Lejuste qui suit le déploiement des “noyaux durs” sur les réacteurs d’EDF au Pôle de sûreté nucléaire de l’IRSN. Prochainement, nous serons aussi amenés à émettre des avis sur l’adéquation de la puissance des DUS avec les équipements ultimes du “noyau dur” qu’ils devront alimenter au final. »

Une force d'action rapide chez EDF

En attendant, la principale réalisation d’EDF depuis 2011 concerne le renforcement de l’organisation de crise existante, avec la mise sur pied d’une Force d’action rapide nucléaire (FARN), annoncée dès le lendemain de l’accident de Fukushima par son PDG d’alors, Henri Proglio. « Depuis le 1er janvier 2014, la FARN est capable d’intervenir sur n’importe laquelle des 19 centrales d’EDF en moins de 24 heures et, depuis le 1er janvier 2016, d’intervenir simultanément sur les 6 réacteurs de la centrale de Gravelines, explique Laurent Mercier, directeur adjoint de cette force d’action rapide chez EDF. Dotée de moyens humains et matériels d’intervention et de réalimentation, l’une de ses principales missions consiste à rétablir une alimentation en eau et en électricité. »

Mobilisant quelque 300 personnes réparties entre quatre bases régionales et un état-major national, cette FARN est dotée de divers moyens matériels : 20 groupes électrogènes de 100 kW, 28 camions haute motricité et 18 véhicules 4x4, mais aussi quatre barges pour franchir des plans d’eau, des compresseurs, des pompes, des tuyaux, etc. Des bases arrière sont également prévues en renfort, avec tout le matériel et la logistique de vie pour assurer les trois premiers jours d’intervention en toute autonomie. Enfin, des hélicoptères peuvent être mobilisés au travers de conventions passées avec l’État et EDF-RTE.

Pour certains, le plan post-Fukushima imposé à EDF n’est toutefois pas à la hauteur. C’est par exemple le cas de Bruno Chareyron, directeur de la CRIIRAD, (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) : « L’Autorité de sûreté nucléaire a autorisé EDF à attendre quelques années avant de faire tous ces investissements, déplorait-il récemment sur France Info. Cela veut dire qu’on tolère un niveau de risques qui ne correspond pas aux standards qu’on devrait appliquer suite à Fukushima. »

Grenoble sous six mètres d'eau...

Mais les centrales nucléaires ne sont pas les seules concernées par le plan post-Fukushima français. Parmi les autres installations devant s’équiper d’un « noyau dur » figurent aussi les réacteurs nucléaires de recherche à risque élevé. Exemple emblématique : le réacteur à haut flux (RHF) grenoblois exploité par l’Institut Laue-Langevin (ILL) et utilisé par des chercheurs du monde entier pour explorer les recoins les plus intimes de la matière. Mais le RHF présente une autre particularité : il est situé sur une zone à fort risque d’inondation et de séisme. Qu’on en juge : pas moins de quatre barrages surplombent ce réacteur de 57 MW situé à la confluence des rivières Drac et Isère : détruits par un séisme extrême, ils généreraient une vague d’environ six mètres de haut qui submergerait l’agglomération grenobloise en un peu moins d’une heure. L’ILL n’a donc pas tardé à s’atteler au déploiement de son « noyau dur ».

Travaux de renforcement post Fukushima du réacteur à haut flux (RHF) de L'institut Laue-Langevin à Grenoble. Ils doivent répondre à un double risque lié à la situation du site : séisme et inondation.© Serge Claisse, Hervé Guyon/ ILL.

Dès 2012, l’ILL a commencé à construire un nouveau poste de contrôle de secours bunkerisé, surélevé de six mètres et doté d’un système de filtration empêchant l’entrée de gaz toxiques... Car le RHF est en effet aussi proche d’une plateforme industrielle entreposant du phosgène, un gaz mortel. Depuis ce centre de crise aujourd’hui achevé, les équipes pourront communiquer avec le monde extérieur pour gérer l’urgence : pouvoirs publics, IRSN, pompiers, hôpitaux, réception des données météo, etc. De là, elles pourront aussi piloter les divers équipements du « noyau dur » destinés à prévenir ou à limiter les conséquences d’un accident grave. Parmi eux : un système additionnel d’arrêt en urgence du réacteur en cas de séisme, et un approvisionnement complémentaire en eau alimenté à partir de la nappe phréatique située sous le réacteur pour refroidir ce dernier une fois arrêté. Et si par malheur les éléments combustibles du RHF venaient quand même à fondre, les rejets radioactifs dans l’environnement seraient limités grâce à un système de ventilation maintenant le hall du réacteur en légère dépression et filtrant les rejets.

Enveloppe extérieure du réacteur de l’ILL, avec le nouveau circuit sismique de dépressurisation, et les chemins de câbles reliant le réacteur à la nouvelle salle de contrôle sismiquement résistante. © Serge Claisse/Hervé Guyon/ILL

« Au fil de ses instructions, l’IRSN a fait modifier plusieurs éléments du noyau dur du RHF : tracé d’implantation du système de ventilation ultime, enterrement des câbles à 5 mètres de profondeur pour qu’ils ne soient pas emportés en cas d’inondation extrême, prise en compte du risque lié au phosgène, etc. », indique Emmanuel Grolleau, adjoint au chef du service de l’IRSN chargé de la sûreté des installations de recherche. Au final, la totalité du noyau dur du RHF coûtera 21 millions d’euros. Il devrait être opérationnel dès le second semestre 2016.

Empêcher des rejets massifs de substances toxiques

Last but not least, certains sites produisant le combustible pour centrales nucléaires sont également en ligne de mire. C’est par exemple le cas des usines d’Areva au Tricastin dédiées à la conversion, à l’enrichissement, et au traitement de l’uranium, jugées prioritaires par l’Autorité de sûreté nucléaire. Elles sont en effet basées au centre d’une vallée sédimentaire de forte épaisseur qui peut amplifier les mouvements sismiques en cas de séisme. Bordées par le canal de Donzère-Mondragon et en aval de plusieurs barrages sur le Rhône, ces usines Areva sont également particulièrement exposées au risque d’inondation. Enfin, en cas d’aléa extrême, les experts redoutent aussi des rejets gazeux massifs issus de substances chimiques hautement toxiques et corrosives utilisées sur le site pour traiter l’uranium.

Le site nucléaire du Tricastin© Areva

Sur ce site du Tricastin, Areva a entamé la construction d’un élément central de son futur « noyau dur » : un véritable PC de gestion de crise qui devrait être opérationnel fin 2016. Là encore, l’IRSN intervient à plusieurs niveaux : « Émissions d’avis sur le dimensionnement, sur la conception des bâtiments, les moyens pour réduire les événements particulièrement redoutés, demandes de justification de la robustesse de certains éléments, équipements et bâtiments, etc. », résume Michel Guillard, responsable du dossier au sein du service chargé du suivi des installations du cycle combustible de l’IRSN. Pièce maîtresse de ce PC de gestion de crise : un bâtiment bunkerisé et surélevé de 50 cm par rapport à la cote de l’inondation extrême estimée actuellement pour le site. Au rez-de-chaussée : un réseau de ventilation, un groupe électrogène offrant au moins 48 h d’autonomie en continu, une cuve d’eau potable de 5m3 alimentée en permanence, etc. L’étage sera dédié aux équipes du site qui assureront la gestion de crise sur une surface de 500 m2 – pouvant accueillir jusqu’à 40 personnes en totale autonomie pendant au moins 48 heures : nourriture, zones de repos, etc. De quoi tenir en attendant les renforts... Car depuis 2012, Areva met aussi sur pied une force d’intervention. Nom de code : « FINA » pour Force d’intervention nationale d’Areva. « Composée d’au moins 210 volontaires d’Areva se relayant en “trois huit” et de divers équipements, la FINA pourra secourir n’importe lequel de nos sites », explique Daniel Chanson, directeur gestion de crise d’Areva en charge de la FINA. Début 2016, la FINA pouvait déjà compter sur un vivier de 500 volontaires pluridisciplinaires d’Areva formés à la gestion de crise. L’objectif est d’atteindre les 1 000 pour 2017.

Des moyens suffisants ?

Mais dans la durée, tous les grands opérateurs du nucléaire français auront-ils les reins assez solides pour mener à bien tous ces chantiers colossaux ? Des chantiers qui s’ajoutent à ceux prévus pour la poursuite des installations nucléaires au-delà de 40 ans... Une inquiétude que Pierre-Franck Chevet, le président de l’ASN, exprimait récemment dans les colonnes du journal Libération : « EDF, Areva, mais aussi le CEA, ont tous de grosses difficultés économiques, financières ou budgétaires ». Et d’ajouter : « Quand une entreprise n’a pas les moyens, il y a à l’évidence un risque qu’elle puisse rogner sur certains investissements, notamment dans la sûreté. » Interrogée par le Nouvel Observateur, Charlotte Mijeon, porte-parole de l’ONG « Sortir du nucléaire » emploie des termes moins diplomatiques à l’encontre d’EDF : « Cette entreprise n’a déjà pas les moyens de mettre correctement en œuvre la maintenance de ses installations, frappées par l’obsolescence : l’ASN n’a de cesse de répéter qu’elle est “débordée” par ses propres travaux. Je ne vois pas comment elle serait en mesure d’affronter des accidents graves ! » La situation semble donc préoccupante... Début mars, les autorités genevoises ont annoncé le dépôt d’une plainte contre X pour « mise en danger délibérée de la vie d’autrui et pollution des eaux » par la centrale du Bugey, tandis que le leader des Verts au Bundestag demande au gouvernement allemand d’ouvrir des négociations avec la France en vue de la fermeture de la centrale de Cattenom pour « danger imminent »... Bref, les tensions ne semblent pas prêtes de s’apaiser.

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