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Coup de chaud sur les vignobles

La qualité d’un vin est intimement liée au climat. Aussi le réchauffement climatique, déjà perçu par les vignerons, suscite-t-il de grandes interrogations. Faudra-t-il faire migrer les vignes plus au nord, en altitude, ou changer de cépage ? Une équipe du CNRS étudie de près la question et aide les vignerons à s’adapter. Reportage lors d’une mission en Argentine.

Dans les vignobles d’Alta Vista, des capteurs traquent les évolutions du climat.© Alice Pouyat

Aux pieds de la cordillère des Andes, dans l’Ouest argentin, s’étend un immense désert aux sols ternes et craquelés. C’est là, dans la province de Mendoza, qu’est née l’une des principales régions viticoles au monde, réputée notamment pour ses Malbec fougueux, souvent à plus de 14 degrés d’alcool. À près de 1 000 mètres d’altitude, les vignes jouissent d’un ensoleillement fabuleux, d’une belle amplitude thermique entre le jour et la nuit, d’une humidité infime qui limite les maladies. Et d’un droit d’irrigation, sans laquelle ces vignobles n’auraient pu prospérer. Problème : ces dernières années, les ressources en eau se font plus rares, notamment du fait de la fonte des glaciers andins. Depuis cinq ans, la province, qui n’a que 250 mm de précipitations par an, est placée en zone d’urgence hydrique. « Mendoza est l’une des régions du monde où le réchauffement climatique se fait le plus sentir, c’est un exemple intéressant car la question préoccupe les viticulteurs du monde entier », souligne Hervé Quénol, chargé de recherche au CNRS, en mission à Mendoza, au sein de la prestigieuse bodega française Alta Vista.

Ce géographe climatologue et son équipe sont aujourd’hui sollicités dans 35 vignobles répartis dans 14 pays, en France bien sûr, mais aussi en Nouvelle-Zélande, en Chine, en Afrique du Sud, aux États-Unis… L’objectif du programme qu’il coordonne, Teradclim : évaluer l’impact du changement climatique sur les terroirs viticoles et proposer aux vignerons des méthodes d’adaptation.

Des vignes face au climat

Hervé Quénol relève les données d'une station météorologique dans un vignoble argentin
Hervé Quénol relève les données d'une station météorologique.© Alice Pouyat

Un enjeu de taille, car la vigne est l’une des cultures les plus sensibles au climat. « D’abord parce qu’il s’agit d’une culture pérenne : un cépage est planté pour au moins trente ans. Si l’on n’anticipe pas l’avenir, il peut y avoir de graves conséquences économiques », note Hervé Quénol. Mais surtout parce que les caractéristiques d’un cru sont intimement liées au climat. « La typicité d’un vin est un reflet du terroir, c’est-à-dire du sol, du cépage, de l’eau, de la température et des pratiques culturales », rappelle Matthieu Grassin, œnologue d’Alta Vista. Un climat plus chaud a tendance à donner des raisins plus concentrés en sucre et donc des crus plus alcoolisés (du fait de la fermentation). Et le climat influe évidemment sur les arômes d’un vin, au nez et en bouche... 

Sachant que les prévisions de réchauffement d’ici 2050 à 2100 varient entre 1 et 5 degrés selon les régions, les amateurs de bon vin et les professionnels s’interrogent : les crus que l’on aime aujourd’hui vont-ils changer de typicité ? Les vignerons devront-ils se tourner vers des cépages plus résistants à la chaleur ? Migrer au nord ou en altitude ? Les régions plus fraîches, où le raisin peine à mûrir, seront-elles demain de nouveaux eldorados ?

L’œnologue Matthieu Grassin s’intéresse de près aux recherches des scientifiques.

Disparition annoncée ?

En 2013, une étude fait l’effet d’une petite bombe : la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA va jusqu’à prévoir une disparition de 68 % des terres propices à la culture de la vigne en Europe méditerranéenne d'ici à 2050 ! Un scénario catastrophe auquel n’adhère pas l’équipe d’Hervé Quénol.

Pour les chercheurs du CNRS, l’impact du réchauffement est bien plus nuancé et des adaptations sont possibles, au moins sur les court et moyen termes. L’originalité de leur travail est en effet de montrer qu’il peut exister sur une même exploitation, et souvent sur une même parcelle, de fortes variations de climat – jusqu’à plusieurs degrés de différence. Des résultats obtenus grâce à un méticuleux travail de terrain : dans chaque vignoble étudié, l’équipe a installé une station météorologique qui relève la température, le rayonnement solaire, l’humidité de l’air, les précipitations, la vitesse et la direction du vent. Ces stations sont couplées à une multitude de capteurs qui enregistrent heure par heure la température en différents points du vignoble, dont les scientifiques viennent relever les données tous les six mois. « Leur travail démontre ce que nous observons souvent mais avec bien plus de précision : le climat change en fonction de l’exposition, de la pente, de la proximité d’un lac ou d’une rivière. Cela nous permet de mieux gérer nos parcelles », se réjouit Pamela Alfonso, ingénieur agronome d’Alta Vista. 

Pamela Alfonso dans la vigne
L’ingénieur agronome Pamela Alfonso surveille la maturation et l’irrigation du vignoble.© Alice Pouyat

Grâce à cette cartographie du climat des vignobles, il est aussi plus facile d’imaginer le futur. C’est là qu’interviennent Cyril Tissot et Mathias Rouan, autres membres du programme Teradclim, spécialisés dans la modélisation, en mission en Argentine avec Hervé Quénol. Dans une plateforme informatique (le logiciel Netlogo), ils intègrent les données relevées sur le terrain, les prévisions globales de réchauffement climatique et les pratiques culturales locales. En fonction de cela, leur simulateur propose différents scénarios : en quelques clics, ils peuvent par exemple faire apparaître ce qui pourrait se passer si la température augmente d’un degré, la date des vendanges théorique, les actions à entreprendre sur chaque parcelle… C’est ce qu’ils nous montrent sur un prototype déjà bien avancé réalisé sur un vignoble du Val de Loire.

Simulation d'un vignoble s'appuyant sur des données de terrain, les prévisions globales de réchauffement climatique et les pratiques culturales locales. Sur cette base, le simulateur, mis au point par une équipe du CNRS, propose différents scénarios. Il peut par exemple faire apparaître ce qui se passera si la température augmente d’un degré : la date des vendanges théorique, les actions à entreprendre sur chaque parcelle, etc.

Dans les régions chaudes, comme à Mendoza, les vignerons sont déjà en train d’adapter leurs pratiques : « Pour faciliter la circulation de l’air, on peut éclaircir le feuillage. Pour protéger la vigne du soleil, on peut la conduire en treille ou en pergola. Ou maintenir une couverture végétale en plantant des arbres dans le vignoble par exemple », poursuit l’œnologue Matthieu Grassin. À Mendoza, on voit aussi de nombreux filets qui isolent les raisins de la grêle, de plus en plus fréquente comme tous les phénomènes extrêmes. Les vignerons testent aussi différentes variétés de cépages, pour trouver les plus résistantes à la chaleur. Dans cette région montagneuse, ils ont aussi la possibilité de monter un peu en altitude.

Une problématique mondiale

Comme en Argentine, l’irrigation pourrait se développer en Europe.© Alice Pouyat

À plus long terme, il est difficile de savoir ce que deviendront les vignobles, mais on peut imaginer une progressive évolution de la géographie des zones viticoles, en France et dans le monde. À l’avenir, la question de la gestion de l’eau devrait aussi devenir centrale. Dans le sud de la France, on peut imaginer que la stricte législation liée aux AOC, qui interdit l’irrigation, sera assouplie. Ce qui risque, comme à Mendoza, de créer de nouveaux débats sur le partage des ressources entre habitants et viticulteurs. Et ce qui devrait encourager à mieux économiser ces réserves en eau, indispensable ingrédient de tout divin nectar.

Des vignobles en Suède ou en Patagonie ? La réponse d'Hervé Quénol.

Ces recherches ont été menées dans le cadre du programme européen LIFE-ADVICLIM "ADaptation of VIticulture to CLIMate change : High resolution observations of adaptation scenarii for viticulture".

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