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De têtes maories en crânes algériens

Fin janvier, une vingtaine de têtes tatouées maories ont été rendues au gouvernement néozélandais. Cette restitution, la troisième du genre en France, soulève à nouveau le problème du rôle et du statut actuel des collections d’anthropologie biologique.

23 000 restes humains sont conservés par le Musée de l'Homme © Viviane Thivent

Dans une armoire forte, 37 crânes humains attendent. Il s’agit de crânes comme les autres, sauf qu’une inscription, faite à la main, trône sur leur flanc. Des noms aux accents nord-africains. « Ces crânes appartiennent pour certains à des résistants algériens qui ont été décapités ou autopsiés en 1830, au moment de la conquête, explique Philippe Mennecier, chargé de conservation de la collection d’anthropologie biologique du Musée du l’Homme qui, depuis 2009, est transitoirement hébergée au Museum d’histoire naturelle. Je les ai mis à l’écart pour que personne ne travaille dessus. En tout cas, le temps que leur sort soit décidé ».

Car, depuis l’automne dernier et le passage, dans les locaux du muséum, d’un historien algérien, ces crânes suscitent la polémique. Outre-Méditerranée, certains aimeraient voir ces restes rapatriés. « Et rien n’empêche que ces crânes soient restitués à l’Algérie vu qu’ils sont nominativement identifiés, continue Philippe Mennecier. Il suffit que l’État algérien en fasse la demande au gouvernement français, » ce qui, pour l’heure, n’est pas le cas. L’affaire suit donc son cours, à l’inverse de celle des têtes tatouées maories qui vient de se terminer. Le 23 janvier dernier, ces restes ont en effet été officiellement remis à la Nouvelle-Zélande.

Têtes maories

Le 27 janvier 2012, une vingtaine de têtes maories sont rapatriées en Nouvelle-Zélande. © MARTY MELVILLE/AFP

« Les communautés maories réclamaient depuis longtemps le retour de la vingtaine de têtes maories tatouées présentes en France, » continue Alain Froment, responsable scientifique des collections d’anthropologie. « Néanmoins, la France étant une nation laïque, elle s’interdit de répondre à des revendications communautaires ou religieuses. Du coup, la demande n’est devenue officielle qu’à partir du moment où le gouvernement néozélandais s’en est mêlé. »

De là, il a fallu que les deux assemblées françaises votent une loi (celle du 18 mai 2010) pour autoriser la restitution. « Or, d’un point de vue juridique, l’État français ne peut rendre que les restes de personnes identifiées, » ajoute Alain Froment. C’est d’ailleurs sur cet argument que les restes de la Vénus Hottentote ou de Vaimaca Péru ont été restitués à l’Afrique du sud et à l’Uruguay en 2002. Anonymes, les têtes maories ont, quant à elles, été rendues au titre du commerce douteux dont elles ont fait l’objet au XIXe siècle. D’ailleurs, les autres restes humains maoris demeurent dans les collections du Museum. Tout comme ceux, anonymes, des aborigènes réclamés par les communautés australiennes.

Le commerce des têtes maories tatouées

Traditionnellement, en Nouvelle-Zélande, les Maoris de haut-rang étaient tatoués tout au long de leur vie. La coutume voulait que l’on coupe la tête des ennemis les plus valeureux afin de les momifier et de les garder en guise de trophées. Très tôt, cette pratique a suscité l’intérêt des occidentaux. Tant et si bien que les Maoris se sont mis à organiser des raids contre leurs ennemis pour obtenir et vendre des têtes. Certains esclaves ont de plus été décapités et tatoués post-mortem pour cette même raison.

Au nom de la science ?

« Ici, nous préservons 23 000 restes humains dont des crânes, 350 squelettes montés, des momies, des cheveux ou des fossiles comme ceux de Cro-magnon ou de Néandertal, énumère Philippe Mennecier, gardien d’une collection qui, en diversité, serait la 5ème plus importante du monde. Une majorité des pièces vient d’Europe, le reste a été prélevé ailleurs, parfois dans des conditions, il est vrai, discutables, lors de fouilles de sépulture par exemple.

Cherchez-vous à anticiper les demandes de restitution ? Réponse de Philippe Mennecier © Viviane Thivent

« Ces collections ont été principalement constituées au XIXe siècle pour mettre de l’ordre dans la diversité humaine, reprend Alain Froment. Elles ont, entre autres choses, permis de montrer qu’il n’y avait pas de race humaine. Ce n’est pas rien. » Et puis, elles continuent à alimenter la recherche. Des agents du paludisme ont ainsi été trouvés dans la momie de Toutânkhamon ou des anticorps de la leishmaniose, dans des restes d’individus ayant guéri de cette maladie.

« Nous respectons les croyances du monde mais nous ne sommes pas obligés de nous y plier, conclut Alain Froment. Nous sommes les garants d’un principe plus universel qui a permis de reconstituer l’histoire des peuples et, plus largement, de l’Homme. C’est pourquoi nous nous devons de conserver des représentants de toute la diversité humaine. » Néanmoins et afin d’anticiper les demandes de restitution, dès 2002, Philippe Mennecier a établi et transmis à ces supérieurs la liste des restes identifiés et qui, sur demande, pourraient être rendus. A ce jour, cette liste, qui comprendrait 200 à 300 noms, n’est pas publique.

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