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Déchets électr(on)iques : peut mieux faire !

À la fin de l’été, un rapport européen révélait que seuls 35 % des déchets d’équipements électriques et électroniques sont recyclés dans l’Union européenne. Enquête sur la filière française du recyclage de ces déchets, au cœur d’une usine de traitement.

Vue générale du centre de traitement Lesquin des partenaires Envie 2e nord et Coolrec (Nord) © Alexandra Pihen

Loin des bureaux climatisés, une odeur de frigo sale flotte dans les airs. Des hommes en combinaison de protection, des containers sur palettes, le vacarme incessant des chaînes de traitements manipulées par des mains qui connaissent leur travail par cœur, les klaxons des chariots gerbeurs, des techniciens de maintenance affairés à la réparation d’une machine gigantesque… Rien ne distingue ce lieu d’une usine classique… Et pourtant, ici, on ne construit pas, on démantèle !

L’usine des partenaires Envie 2e nord et Coolrec constitue l’un des 215 centres de traitement des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE ou D3E) présents sur le territoire français (selon l’inventaire Ademe de 2010). En 2014, le centre a collecté 40 000 tonnes de DEEE sur les départements du Nord et du Pas-de-Calais dont 5 000 tonnes de gros électroménagers froids (réfrigérateurs, congélateurs) collectées hors région, soit environ 9 % de la collecte nationale de 2013. Écrans à tubes cathodiques, écrans plats, petits appareils dits en mélange (cafetières, aspirateurs, etc.) et gros électroménagers froids (réfrigérateurs, congélateurs) ou hors-froid (lave-vaisselle, lave-linge, etc.). Tous les objets déposés en masse dans le grand hall de déchargement seront désossés, dépollués, recyclés, valorisés.

Une filière nationale depuis 2005

En 2013, près de 1,55 million de tonnes d’équipements électriques et électroniques (EEE) ménagers et professionnels étaient mis sur le marché en France, soit l’équivalent de 24 kg/habitant/an, générant une source de déchets polluants qui s’amplifie d’année en année. Dans le monde, les DEEE sont évalués à 41,8 millions de tonnes pour 2014, dont 11,6 en Europe et 1,4 en France, selon le rapport The Global E-waste Monitor 2014 publié par l’université des Nations unies.

Directeur d’Envie 2e nord, Christophe Louage présente la procédure de sélection des prestataires et leurs rapports avec les éco-organismes. 

Face à l’augmentation exponentielle des EEE ces dernières années, l’État français a légiféré le 22 juillet 2005 sur la gestion des DEEE professionnels, et depuis le 15 novembre 2006 sur celle des DEEE ménagers. Aujourd’hui, DEEE professionnels et ménagers obéissent à la même législation. Sous l’égide du ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie, cinq éco-organismes agréés sont responsables de l’organisation de la filière en 2015 : l’organisme coordonnateur agréé pour les DEEE (OCAD3E), Ecologic et Eco-Systèmes pour les DEEE généraux, PV Cycle pour les panneaux photovoltaïques et Recylum pour les lampes. Côté citoyens, « les éco-participations affichées sur les factures et payées par les consommateurs lors de l’achat d’un équipement électrique ou électronique servent à financer l’ensemble de la filière : études de R&D, communication, collecte et traitement. L’organisme coordinateur OCAD3E chapote les relations avec les collectivités », explique Erwann Fangeat, chargé du suivi de la filière DEEE à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Sous-traitants des éco-organismes, les centres de traitements sont sélectionnés sur appels d’offre tous les trois ans. Envie 2e nord et Coolrec sont, par exemple, prestataires des éco-organismes Ecologic, Eco-Systèmes et Recylum.

« À l’Ademe, nous gérons un registre dans lequel les producteurs via leurs éco- organismes ont l’obligation tous les ans de saisir les quantités mises sur le marché en France et les quantités collectées et traitées, explique Erwann Fangeat. De leur côté, les éco-organismes demandent tous les trimestres aux producteurs les quantités mises sur le marché. Selon un barème spécifique à chaque type d’EEE, le producteur paye l’éco-organisme en fonction du tonnage. » À titre d’exemple, les éco-contributions s’élevaient à 160 millions d’euros en 2013. Mais si les données de mise sur le marché sont assez faciles à évaluer, il est en revanche plus difficile d’estimer la quantité de DEEE générée sur le territoire, appelée gisement. « Nous avons des données de mises sur le marché sur une période assez longue et des profils de durée de vie par type d’équipement. En faisant tourner un modèle informatique, nous pouvons estimer les quantités de gisement de D3E une année donnée », précise Erwann Fangeat. Quand ce gisement de DEEE était estimé en 2013 entre 17 et 23 kg/habitant/an, la collecte ne représentait que 6,9 kg/habitant/an dont environ 80 % recyclés.

Un recyclage bien rodé…

« Certes, la dépollution a un coût, mais plus de 85 % des composants sont recyclés en moyenne. Un réfrigérateur est recyclé à 90 % et une tour d’ordinateur jusqu’à 99 %. La dépollution et le recyclage des DEEE constituent une nouvelle économie ! », se réjouit Jean-Yves Doisy, le fondateur d’Envie 2e nord. Une nouvelle économie dont l’objectif premier est de dépolluer ces déchets souvent toxiques, sources de pollution environnementale. Car les DEEE contiennent des substances ou composants dangereux pour l’environnement (piles et accumulateurs, tubes cathodiques, composants contenant du mercure, condensateurs pouvant contenir des polychlorobiphényles ou PCB…). Le second objectif est de recycler les différents matériaux. « À peu près 45% des EEE contiennent des métaux ferreux. Les autres matériaux directement recyclables sont les métaux non ferreux à l’instar de l’aluminium ou du cuivre, les plastiques, les métaux précieux comme l’or ou l’argent des cartes électroniques et le verre », liste Erwann Fangeat. Quand 80 % des matériaux issus des DEEE sont recyclés ou réemployés, certains résidus de broyage (éléments assez fins en mélange) peuvent être valorisés énergétiquement (10 %) ou stockés dans des sites spécifiques (10 %).

Si Envie 2e nord a récemment diversifié son activité auprès des DEEE professionnels – distributeurs automatiques, grosses climatisations, informatique, téléphonie – son cœur de métier réside dans la dépollution et le recyclage des écrans à tubes cathodiques, des écrans plats et des petits appareils en mélange (PAM) tels que les cafetières ou aspirateurs.

Directeur d’Envie 2e nord, Christophe Louage, décrit le processus de recyclage des équipements, avec ses limites (éléments aujourd’hui impossibles à retraiter).

Côté Coolrec, c’est le broyeur des gros électroménagers froids qui est au cœur de l’activité. Première étape, la vidange des compresseurs : l’huile sera recyclée et les gaz liquéfiés et stockés en bonbonnes pour être envoyés à des usines de traitements spécifiques. Débarrassés ensuite de leurs compresseurs et déshydrateurs (composés de cuivre et de fer), réfrigérateurs et congélateurs gravissent sans relâche le tapis roulant de l’énorme broyeur éclateur qui avale plus d’un gros électroménager froid à la minute ! « Notre travail ne consiste pas simplement à enlever le moteur et les gaz du compresseur, mais surtout à récupérer tous les gaz toxiques à l’intérieur des parois. Lors des différents broyages, les gaz qui s’échappent sont aspirés et nous injectons en parallèle de l’azote et des gaz inertes pour éviter tout incendie ou explosion », précise Samuel Desprez, superviseur de production à Coolrec. Ces gaz stockés sous les tapis dans des charbons actifs sont ensuite conservés en bonbonnes. Sur les tapis, les débris passent par un second broyeur à grille pour être découpés en morceaux d’environ 40 millimètres. Des systèmes magnétiques isolent les métaux ferreux dans un premier temps. Les non-ferreux sont quant à eux triés dans des séparateurs à courant de Foucault. Enfin les éléments plastiques et mousses sont séparés en fonction de leur densité. À la sortie, ferraille, plastiques, aluminium, cuivre et mousses d’isolants sont prêts à vivre leur nouvelle vie.

« Les verres des écrans sont utilisés par les industriels pour être intégrés dans de nouveaux matériaux comme les bétons techniques, la mousse polyuréthane par les cimenteries comme combustible, le plastique par l’industrie pour les pare-chocs automobiles ou le mobilier de jardin, illustre Christophe Louage, directeur d’Envie 2e nord. L’aluminium et le cuivre sont affinés par les fonderies, l’acier réutilisé par les aciéries… Les produits polluants extraits comme le baryum, le plomb, les PCB, le mercure, les gaz et les huiles font l’objet de traitements spécifiques. »

Vue générale du centre de traitement, les matériaux une fois répartis par catégories. © Alexandra Pihen

… mais une collecte perfectible

« À partir du moment où le DEEE rentre dans la filière, il est tracé ! », précise Jean-Yves Doisy. Mais encore faut-il que le déchet intègre la filière ! Car la clé de la prospérité de cette nouvelle économie vertueuse réside dans la collecte. Et si elle a légèrement augmenté l’an dernier pour passer de 32 % des DEEE en 2013 à 36 % en 2014, selon le projet européen Countering WEEE illegal trade (CWIT), la collecte reste insuffisante (ce taux de collecte est exprimé en tonnages collectés sur la moyenne des trois dernières années des mises sur le marché).

Quant aux objectifs fixés par la révision de la directive DEEE publiée le 27 novembre 2014, ils sont ambitieux : atteindre 45 % de collecte du poids moyen des EEE mis sur le marché les trois dernières années en 2016, puis 65 % en 2019, soit 85 % du gisement (DEEE produits en poids estimé).

Selon le rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement du 12 mai 2015, 60 à 90 % des déchets mondiaux échapperaient aux filières officielles de traitement pour être revendus, parfois à des filières criminelles, traités sans précaution, ou tout simplement dispersés dans la nature... La France n’échappe pas à ce constat pour des raisons aussi diverses qu’une éducation citoyenne à parfaire ou l’existence d’une économie parallèle ou de trafics criminels.

Créateur d’Envie 2e nord, Jean-Yves Doisy souligne le rôle de la sensibilisation du citoyen dans l’amélioration des filières agréées.

La collecte en habitat dense reste un point compliqué. « Dans les centres villes, l’accès aux déchèteries est plus compliqué, aussi les quantités qui y sont déposées s’en ressentent-elles. De nombreux petits électroménagers se retrouvent à la poubelle et les gros sur le trottoir. Or le ramassage des encombrants en mélange ne rentre pas dans la filière. Ces DEEE intègrent donc des structures informelles qui ne vont ni dépolluer ni recycler », regrette Erwannn Fangeat. Pourtant, des solutions existent. Les petits électroménagers peuvent être déposés dans les déchèteries disposant d’une zone réservée – en fonction des collectivités –  ou dans les 22 900 points de collecte « distributeurs » (grandes surfaces). Par ailleurs, pour les gros électroménagers comme les lave-linges, réfrigérateurs ou lave-vaisselles, le distributeur a l’obligation de reprendre l’ancien ou au moins de le proposer en remplacement du nouveau lors de la livraison. Plus encore, un décret du 19 août 2014 relatif aux DEEE impose la reprise gratuite et sans obligation d'achat des petits équipements par les magasins disposant d'une surface de plus de 400 m² dédiée à la vente d'équipements électriques et électroniques.

Ferrailleurs et trafics

Autre problème, « tout ce qui est désinstallé par les artisans comme les chauffe-eau ou les climatisations ne revient pas toujours dans la filière mais atterrit chez des ferrailleurs qui ne vont pas les dépolluer, explique Erwannn Fangeat. Par ailleurs, les vols et pillages de DEEE sont réguliers en déchèteries. Nous estimons cette perte à 1 à 2 kg/hab/an. » À cet égard, la France se démarque de ses voisins européens et interdit depuis le 30 juillet 2011 les paiements en espèces pour toute transaction relative à l’achat au détail de métaux ferreux et non ferreux. Désormais, toute transaction doit être concrétisée par un chèque et le recycleur a l’obligation de tenir un registre des achats effectués consignant également l’identité du vendeur. Fin 2013, les éco-organismes ont signé des contrats avec Federec, une fédération des entreprises du recyclage, afin d’effectuer un suivi de ces acteurs parallèles et de réintégrer dans la filière les tonnages traités par les ferrailleurs pour prendre en charge l’aspect de dépollution. L’Ademe estime à 40 000 tonnes la récupération supplémentaire de DEEE en 2014 grâce à ces contrats. Revers de la médaille, la ferraille traverse dorénavant les frontières où les paiements sont autorisés en liquide : Belgique, Allemagne, Espagne.

Créateur d’Envie 2e nord, Jean-Yves Doisy présente les avantages et les inconvénients du contrôle accru antifraude. 

Les enjeux de ces trafics de DEEE, qu’ils soient frontaliers ou internationaux, sont essentiellement financiers. « Cette économie parallèle autour des DEEE est une véritable criminalité, confirme Erwannn Fangeat. Les gens qui organisent cette filière en Afrique disent que ce sont des équipements en état de fonctionnement pour les acheminer et font fi des traitements de dépollution, brûlent les câbles… Or il est interdit d’exporter des déchets. » Mais sur ce point également, la nouvelle directive a durci la réglementation. Désormais, les exportateurs d’EEE doivent pouvoir montrer un certificat de bonne fonctionnalité pour chaque équipement, plus facile à contrôler. « Le ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie met en place de plus en plus de contrôles des opérateurs de traitements illégaux. Dans la réglementation, chaque opérateur, particulier ou professionnel, devra avoir un contrat avec un éco-organisme. Sur ces points, la France est très précurseur par rapport aux autres pays : nous allons dans le bon sens et mettons en place les moyens qui permettent de contrôler les opérations », estime Erwannn Fangeat.

Développer la collecte en habitat dense, contractualiser avec les ferrailleurs pour les intégrer dans la filière, poursuivre les campagnes de sensibilisation auprès des consommateurs… Autant de solutions à développer pour atteindre les objectifs fixés par la directive. « On est passé de 32 % en 2013 à 36 % en 2014. En continuant sur cette courbe, espère Erwann Fangeat, les 45 % sont envisageables en 2016. Les 65 % seront plus compliqués mais les éco-organismes ont des objectifs à respecter donc ils vont tout faire pour y arriver ».

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