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Biologie & Santé

Des champignons hallucinogènes pour lutter contre la dépression ?

Selon deux études américaines, la psilocybine, substance extraite des champignons hallucinogènes, serait efficace pour aider les personnes atteintes de cancer à surmonter leur dépression.

Plusieurs pays dans le monde tolèrent ou autorisent l’usage de l’opium ou du cannabis à des fins thérapeutiques. Un autre produit pourrait s’ajouter à la liste des stupéfiants capables de soulager les personnes en proie à des douleurs physiques ou psychiques. Deux études cliniques américaines, parues dans la revue Journal of psychopharmacology, confirment en effet l’efficacité d’une molécule extraite de champignons hallucinogènes pour traiter des personnes atteintes de cancer et souffrant de fortes dépressions et de stress mental.

La psilocybine sous forme de gélule.© NYU Langone Medical Center

L’intérêt pour cette molécule, la psilocybine, un composant actif de certains champignons hallucinogènes, n’est pas nouveau. En 2006, le potentiel thérapeutique de cette drogue avait déjà été évalué pour la prise en charge des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ou de l’algie vasculaire de la face (AVF) qui se traduit par une douleur fulgurante très violente de la moitié du visage, résistante à presque tous les traitements actuels. Ces études ont montré des résultats positifs, mais sur des cohortes réduites.

Dépression, mal courant

Depuis 2009, une équipe de l’université de New York (NYU) dirigée par le psychiatre Stephen Ross explore une autre piste : utiliser cette substance afin d’aider les patients à surmonter leur état dépressif. Illicite, la psilocybine est classée parmi les drogues les plus dangereuses aux États-Unis ; cette étude a donc nécessité une autorisation fédérale et la substance, non addictive, a été délivrée aux patients dans des conditions étroitement contrôlées.

Les expériences ont été conduites au centre médical Langone (NYU) sur 29 patients âgés de 22 à 75 ans (des femmes en majorité), atteints de cancers avancés et en grande détresse psychologique. De manière générale, jusqu’à 40 % des personnes atteintes de cancer souffrent d’un trouble de l’humeur, selon le Réseau nord-américain des centres contre le cancer (National Comprehensive Cancer Network), un trouble amplifié par des douleurs parfois résistantes aux antalgiques classiques.

Des résultats prometteurs

Résultat : une seule dose de 0,3 milligramme par kilogramme de psilocybine, associée à une psychothérapie, a apaisé significativement l’angoisse (mesurée selon les critères cliniques de l’anxiété et de la dépression) de 80 % des participants pendant plus de six mois. Des effets positifs ont également été relevés chez 51 patients atteints de cancers potentiellement fatals (récurrents ou métastatiques), selon la seconde étude (parue dans le même numéro du Journal of Psychopharmacology) menée par une équipe de chercheurs de la faculté de médecine de l’université Johns Hopkins (Maryland), cette fois en double aveugle. La psilocybine a diminué l’anxiété des patients tout en améliorant leur qualité de vie et leur optimisme dans les mêmes pourcentages que ceux observés dans l'autre étude : 80 % des participants ont bénéficié d'une baisse de leur dépression, et 60 % d'une rémission des symptômes six mois après leur dernière séance de traitement. Aucun effet secondaire « sérieux » n’a été observé, notent les chercheurs.

« Une dose unique de psilocybine, dont l’effet ne dure que quatre à six heures, a produit des diminutions persistantes de la dépression et des symptômes d’anxiété. Cela peut constituer un nouveau modèle pour traiter certains aspects de ces troubles », estime Roland Griffiths, professeur de biologie comportementale à l’école de médecine de l’université Johns Hopkins. « Nos résultats représentent la preuve actuelle la plus solide du bénéfice clinique d’une thérapie avec la psilocybine, renchérit Stephen Ross, directeur du service de toxicomanie au département de psychiatrie de NYU Langone. Si des essais cliniques plus étendus confortent ces résultats, nous pourrons envisager la commercialisation d’un médicament fiable, efficace et peu coûteux prescrit de façon strictement contrôlée pour soulager la détresse psychologique qui accroît le taux des suicides chez les malades du cancer ».

Médecine psychédélique

La psilocybine est une des pistes de la médecine dite psychédélique, mais c’est loin d’être la seule : psychoactifs comme le LSD (pour les soins palliatifs), lakétamine (pour les dépressions résistantes et la douleur), MDMA ou ecstasy (pour le stress post-traumatique, les troubles anxieux, les TOC ou l’autisme)... 

Le psilocybe semilanceata (psilocybe lancéolé ou psilocybe fer de lance) est un champignon hallucinogène. C’est un des champignons à psilocybine parmi les plus présents dans la nature mais aussi un des plus puissants.

© Patrick Ullrich/ Wikimedia

Aux États-Unis, une petite communauté de chercheurs employés dans des universités et hôpitaux à la réputation solide, tels que NYU, Johns Hopkins, Mount Sinaï, UCLA, tente de faire renaître une recherche florissante dans les années 1940-1950 et abandonnée à la fin des années 1960 - un coup d’arrêt dû au manque de rigueur des études menées à l'époque, puis à leur interdiction aux États-Unis en 1970.

Ces chercheurs reçoivent le soutien de la fondation californienne MAPS (association multidisciplinaire pour des études sur les substances psychédéliques), qui milite depuis 1985 pour l’évaluation scientifique des hallucinogènes, et de l’institut Heffter fondé en 1993 grâce à des mécènes de la Silicon Valley. Ces deux institutions financent aujourd’hui la quasi-totalité de la recherche mondiale sur les substances hallucinogènes. La FDA (Food and Drug Administration) vient d'ailleurs d’autoriser un essai clinique à grande échelle (phase 3) sur la MDMA, portant sur plus de 230 patients et parrainée par la MAPS. L’association a déjà financé en totalité six études de phase 2 sur 130 patients. L’addiction à l’alcool et au tabac pourrait aussi être prise en charge par ces nouvelles thérapeutiques. 

L’Europe plus réticente

En Europe, seules la Suisse et la Grande-Bretagne s’intéressent aux psychotropes. La France est loin d’être aussi enthousiaste. Michel Lejoyeux, directeur de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Bichat, à Paris, prône la prudence. Il rappelle que « l’utilisation d’hallucinogènes comme une sorte d’accélérateur du travail psychothérapique est un rêve très ancien et certes une piste de recherche tout à fait intéressante. Cependant, il faut vraiment faire la différence entre une piste de recherche passionnante et des résultats thérapeutiques. Ce n’est pas parce que l’on fait des recherches dans ce domaine qu’il faut commencer à dire que l'élaboration d'un nouveau médicament est proche. D’ailleurs, cette médecine (psychédélique, NDLR) n’est en aucun cas, aujourd’hui, une pratique validée par les autorités en France ni aux États-Unis ». 

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