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Archéologie & Paléontologie

Des origines africaines pour le plus vieux primate d’Amérique du Sud ?

Une équipe internationale a mis au jour dans le gisement fossilifère de Santa Rosa, au Pérou, une nouvelle espèce de petit singe fossile. Il serait le plus ancien découvert à ce jour en Amérique du Sud. Sa ressemblance avec un singe africain laisse supposer qu’ils pourraient avoir des origines communes. Reste à savoir au terme de quelle histoire...

Le site de Santa Rosa, situé près des berges du Rio Juruá, dans la province péruvienne d’Atalaya, est un gisement fossilifère prolifique. On y trouve de nombreux restes fossiles d’animaux vieux de 23 à 56 millions d'années, surtout des rongeurs et des marsupiaux. Problème : sollicité depuis de nombreuses années, le site est aujourd'hui de plus en plus difficile à exploiter. Le tamisage produit en effet une quantité importante de résidus qu'il est difficile d'isoler. Pour contourner ce problème, une équipe de chercheurs argentins et américains a eu recours à une technique originale consistant à traiter ces résidus carbonatés à l'acide formique : de quoi éliminer jusqu'à 80 % des déchets. C'est ainsi qu'ils ont découvert trois petites dents particulièrement intrigantes. Leur analyse morphologique laisse entrevoir que ces molaires de quelques millimètres appartiennent à une nouvelle espèce de petit singe anthropoïde, sans doute le plus ancien connu sur le Nouveau continent puisqu'il aurait 36 millions d'années. Baptisé Perupithecus ucayaliensis, il fait l'objet d'un article publié dans la revue Nature du 4 février.

Dent (a) de Perupithecus ucayaliensis et dent(b) de Talahpithecus parvus vues au microscope électronique à balayage. Les molaires supérieures gauche (c) et droite (d) sont en cours d'attribution.© K. Campbell

Une origine africaine ?

Comparable en taille aux tamarins, ce petit singe se rapprocherait du groupe des Platyrrhiniens ou singes du Nouveau monde. C’est un groupe distinct des primates qui peuplent l’Amérique du Sud et dont, aujourd’hui encore, l’origine demeure mystérieuse. Cette découverte, bien que rare, n’est pas nouvelle dans la région. Quatre petits primates fossiles ont déjà été retrouvés à Santa Rosa. Mais jusqu’à présent, c’est un primate originaire du site bolivien de Salla, vieux de 26 millions d’années, qui détenait la palme de l’ancienneté. La datation, basée sur la biochronologie, des dents fossiles de Santa Rosa rebat les cartes : elles semblent encore plus anciennes de 10 millions d’années. Mais Laurent Marivaux, chercheur à l’Institut des sciences de l’évolution-Montpellier (Isem), estime « qu'une datation absolue radiométrique utilisant les isotopes aurait pu donner un âge beaucoup plus précis ».

Représentation provisoire de Perupithecus ucayaliensis (Pérou) et Talahpithecus parvus (Libye), montrant la forte ressemblance entre les deux genres.
Représentation provisoire de Perupithecus ucayaliensis (Pérou) et Talahpithecus parvus (Libye), montrant la forte ressemblance entre les deux genres. Ils sont positionnés sur une carte paléogéographique de l’Afrique et de l’Amérique du Sud au cours de l’Éocène (35 Ma).© Ron Blakey

Si l'animal vivait en Amérique du Sud, les chercheurs ont malgré tout mis en évidence que ses dents présentaient de fortes similitudes avec celles d’un primate africain de l’Éocène, le Talahpithecus parvus découvert en Libye en 2010. Ce singe aurait-il donc des origines africaines ? En fait, l’idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, les paléontologues français Robert Hoffstetter (1908-1999) et René Lavocat (1909-2007) ont avancé l’hypothèse que les primates platyrrhiniens et certains rongeurs étaient probablement originaires d’Afrique. Après avoir été longtemps mise aux oubliettes faute de preuve, cette théorie revient en force depuis plusieurs années. En effet, différentes études tant en Amérique du Sud qu’en Afrique convergent en ce sens.

Une traversée mystérieuse

Mais comment expliquer que des animaux puissent passer d’un continent à l’autre, alors qu’à cette époque, ils étaient séparés ? Pour Martin Pickford, paléontologue au Collège de France, il est tout à fait envisageable que des animaux aient pu, sur des radeaux naturels (sortes d’îles flottantes), partir d’Afrique, traverser l’Atlantique et atteindre les côtes d’Amérique du Sud. « Encore de nos jours, explique-t-il, on peut constater la formation de radeaux végétaux, particulièrement lors de grandes crues de fleuves comme le Congo, et que l’on retrouve au milieu de l’Atlantique ».

La traversée est d’autant plus concevable que durant l'Éocène (-56 à -33,9 millions d’années), l’Atlantique Sud était moins large d'environ 1 000 kilomètres qu'aujourd'hui. Des courants favorables orientés est-ouest ont pu faciliter le passage vers l’Amérique du Sud. Des reconstitutions paléogéographiques de la zone sud de l’océan Atlantique suggèrent aussi l’existence de plusieurs îles de grande taille entre l’Amérique du Sud et l’Afrique, ce qui pourrait avoir facilité la traversée et la dispersion des espèces.

Reste que, au dire même des chercheurs, il faudra collecter d’autres échantillons pour confirmer les liens de parenté du primate de Santa Rosa avec d’autres spécimens africains.

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