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Des plantes vertes naturellement dépolluantes ?

Les plantes vertes auraient pour vertu de dépolluer l'air intérieur de nos appartements. L'idée s'est propagée depuis quelques années et le marché de la plante en pot est devenu florissant. Mais qu'en dit la science ?

Un air intérieur dégradé

Les sources de pollution de l'air intérieur. Appareils de chauffage et de cuisson, produits domestiques (entretien, soin, bricolage), matériaux de construction, de décoration, d’ameublements… les sources de pollution illustrées ici par l’Ademe seraient multiples.(COV : composés organiques volatils) © Ademe

Entre son logement et le bureau, l'homme moderne passe jusqu'à 90% de son temps dans des espaces clos. Des lieux où, selon l'Observatoire de la qualité de l'air intérieur (OQAI) créé en 2001, il ne ferait pas si bon vivre : monoxyde de carbone, benzène, formaldéhyde, phtalates, acariens, particules fines… les polluants y seraient présents en nombre et constitueraient un cocktail suspecté d'occasionner des troubles de la santé. Allergies, irritations, fatigue, maux de tête, asthme, voire même des pathologies à long terme (cancers, perturbations endocriniennes, troubles cardiovasculaires).

La qualité de l'air intérieur est devenue une question de santé publique et les solutions abondent. Les plus sérieuses, recommandées par l'OQAI et le ministère de l'Ecologie, sont en tout premier lieu d'aérer régulièrement les pièces d'habitation et de limiter les sources de pollution intérieure.

Un business florissant

Parallèlement, le marché a vu fleurir un panel assez large de matériels vendus comme « épurateurs d'air » : caisson de filtration, purificateur, aéro-ioniseur… et, dans tout ce bric-à-brac high-tech, des plantes vertes. Ces dernières auraient pour vertu d'absorber les polluants de l'air ambiant. Les jardineries proposent désormais des kits sur mesure, des compositions végétales spécifiques à chaque pièce de la maison, étiquetées « plantes dépolluantes ». Et nombre d'institutions, comme l'Agence régionale de l'environnement de Haute-Normandie, tiennent ce discours. Le tout étayé par des arguments scientifiques solides. L'idée que les plantes vertes concourraient non seulement au confort visuel des espaces intérieurs mais aussi à l'épuration de l'air ambiant est séduisante en cette époque où le bio et les valeurs « écolo » ont le vent en poupe.

À tel point que l'OQAI, l'Ademe et le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), questionnés à maintes reprises sur le sujet, ont souhaité faire une mise au point en ce début d'été pour rendre compte des derniers travaux français et internationaux sur le sujet, et en particulier ceux du programme Phytair. Lancé en France en 2004, Phytair a pour objet d'étudier ce que l'on nomme dans le jargon la phytoremédiation, c'est-à-dire justement cette capacité des plantes à extraire, accumuler et/ou dégrader des contaminants du milieu où elles se développent.

Une idée qui vient de loin

Le Biohome sur un terrain de la Nasa. © Nasa

« La question d'un air sain en milieu clos s'est posée dès la course à la conquête de l'espace. En 1973, la mission Skylab 3 avait en effet révélé, à son retour, la présence dans la station de plus d'une centaine de molécules organiques volatiles à des doses importantes. La Nasa a alors chargé un scientifique, William Wolverton, d'étudier certaines propriétés des plantes. Ses premières expériences l'ont conduit à exposer une quinzaine de plantes à un cocktail de polluants dans un bâtiment appelé « Biohome », simulant ainsi l'espace intérieur d'une station orbitale. Ces expérimentations n'ont finalement pas trouvé d'applications directes dans les capsules spatiales mais, poursuivant ses travaux en dehors de la Nasa, William Wolverton a étudié l'efficacité dépolluante d'une cinquantaine de plantes exposées à de fortes doses de différents polluants », témoigne Damien Cuny, chercheur au département de botanique de la Faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de Lille, spécialiste de phytoremédiation. « Wolverton, comme d'autres équipes, va publier régulièrement des travaux qui, dans leur majorité, vont montrer une capacité des plantes à réduire la teneur de certains polluants gazeux de l'air intérieur. »

Un biais expérimental

Aujourd'hui, environ 80 laboratoires dans une vingtaine de pays travaillent sur la phytoremédiation et une centaine d'espèces de plantes ont déjà été étudiées. « Un effort qui peut sembler important mais qui, au regard de l'ampleur des travaux à mener, est insuffisant », souligne Damien Cuny. Car le nombre de variétés végétales et de polluants à investiguer est immense.

« Les expériences réalisées en laboratoire ont montré un pouvoir dépolluant de certaines plantes mais dans des conditions qui ne sont pas les conditions réelles rencontrées dans la "vraie vie". Les tests ont été principalement réalisés dans des enceintes hermétiques en verre de 300 litres – l'équivalent d'un grand aquarium – où les plantes ont été exposées à de fortes doses de polluants pendant seulement 24 heures. Les études dans des conditions plus proches de celles des pièces d'habitation (des enceintes de 8 mètres cubes, ventilées, avec des concentrations plus faibles de polluants, sur de plus longues durées) commencent à peine et les résultats sont bien moins concluants, les rendements sont très faibles, voire inexistants. » Un constat que dresse également Jean-Pierre Garrec, spécialiste de la physiologie des plantes, chercheur au laboratoire pollution atmosphérique de l'Inra et membre du programme Phytair, qui n'hésite pas à qualifier d'« arnaque » les plantes vendues dans le commerce sous le label « plantes dépolluantes ».

Le programme Phytair

Une expérience du programme Phytair

Le programme Phytair se décompose en 3 phases :

  • Phytair 1 (2004-2005) : mise en évidence de la capacité épuratrice des plantes et des effets des polluants. Trois plantes ont été étudiées : Scindapsus aureus, Chlorophytum comosum et Dracaena marginata, choisies pour leur bonne adaptation aux espaces clos et leurs faibles propriétés allergisantes.
  • Phytair 2 (2006-2008) : exposition à des injections en continu de polluants à de plus faibles concentrations qu’en phase 1, encore supérieures aux niveaux moyens rencontrés dans les logements.
  • Phytair 3 (2009-2011) : tests des capacités épuratrices des plantes en conditions réelles, dont les premiers résultats sont « décevants ».  

Biofiltration et micro-organismes

Le mur végétal de la station Magenta à Paris. Ce mur végétal d’une surface de 70 m² est composé de 3 000 plantes choisies parmi 31 espèces végétales différentes et est équipé d’un système de biofiltration. Il est présenté par la SNCF comme le « premier mur végétal dépolluant en espace clos au monde ».

Les seuls résultats prometteurs sont obtenus lorsque les plantes sont installées dans des bacs équipés d'un système de biofiltration. Un dispositif technique complexe mais au principe assez simple : l'air ambiant est d'abord aspiré dans le bac, puis filtré à travers le terreau, épuré, et enfin expulsé vers l'extérieur. C'est d'ailleurs sur ce type de dispositif que travaille désormais William Wolverton.

Reste que pour une utilisation domestique, leur coût est élevé, l'entretien est délicat, et le bilan énergétique peu favorable. Avec ou sans système de biofiltration, ce sont les micro-organismes présents dans le terreau qui participent essentiellement à la dégradation des polluants. Car plus que le feuillage de la plante, c'est eux qui « ingèrent » les composés volatils toxiques.

Personnes sensibles, s’abstenir !

Ficus benjamina, Cactus de Noël, Poinsettia.

Mais les substrats sur lesquels poussent les végétaux n'ont pas que des avantages : ils sont aussi favorables au développement de moisissures qui peuvent notamment générer des allergies. Seize espèces de champignons potentiellement pathogènes ont ainsi été isolés dans la terre de plantes en pot, ce qui explique que les hôpitaux s'abstiennent toujours d'en placer dans leurs locaux. Par ailleurs, l'entretien des plantes passe parfois par le recours à des produits biocides qui peuvent également avoir un impact sur la santé des personnes sensibles.

Enfin, parmi les plantes proposées dans le commerce, certaines peuvent induire des phénomènes allergiques qui se traduisent par des symptômes de type asthme, eczéma, rhinoconjonctivite, etc. Les plantes les plus incriminées dans la survenue de telles pathologies sont les ficus (Ficus benjamina), les cactus de Noël (Schlumbergera sp.), le poinsettia (Euphorbia pulcherrima) ainsi que certaines variétés de primevères et de cyclamens.

En l'état des connaissances, le bilan « sanitaire » des plantes vertes d'intérieur s'avère plutôt neutre. Finalement, leur présence ne s'impose que si elles procurent du plaisir à leurs propriétaires, c'est tout... et ce n'est déjà pas si mal.

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