SCIENCE ACTUALITÉS.fr

Le magazine qui se visite aussi à la Cité des Sciences

Actualités
Homme & Société

Éducation : des gestes pour des maux liés aux mots ?

Deux Américaines l'affirment dans la revue Science : si les bambins issus de familles aisées possèdent davantage de vocabulaire que leurs congénères moins favorisés, c'est parce que leurs parents font davantage de gestes. Absurde ? Plutôt emblématique d'une mode américaine d'éducation des enfants.

Inégalité enfantine

Signes © DR

Peut-être que les hommes naissent égaux. Peut-être... Mais si tel est le cas, cette jolie égalité disparaît au moment de faire ses premiers pas en maternelle : à l'âge de 14 mois, les enfants issus de milieux socio-économiques aisés présentent, en moyenne, un vocabulaire plus élaboré que ceux venus d'un environnement modeste. Une différence sensible qui se creuserait jusqu'à l'âge de 4 ans, avant de se stabiliser et de se maintenir tout au long de la scolarité. Voilà pour les faits établis par les psychologues ces dernières années.

Maintenant, est-il possible d'expliquer ce phénomène en toute rationalité scientifique ? Oui, affirment deux psychologues américaines qui pointent le rôle du comportement parental. Ou du moins, de l'une de ses facettes… et pas la moins surprenante. Tout serait en fait affaire de gestuelle. À les croire, les adultes aisés feraient davantage de gestes à leur progéniture que les parents pauvres, et ce phénomène expliquerait une bonne partie de l'inégalité observée.

Pour arriver à ce résultat, les deux chercheuses de l'université de Chicago ont filmé les gestes de 50 enfants (et de leurs parents) âgés de 14 mois et issus de tous les milieux socio-économiques possibles. Quarante mois plus tard, elles ont évalué la richesse du vocabulaire des cobayes. Elles ont ensuite transformé le tout en paramètres quantifiables qu'elles ont passés à la moulinette des statistiques... et ce, jusqu'à trouver que le nombre de mots utilisés par bébé serait corrélé à la richesse des expressions corporelles de leurs parents ainsi qu'à la richesse de la gestuelle des enfants à 14 mois (M. Rowe & S. Goldin-Meadow, Science, 13 février 2009).

Des statistiques, des gestes et des mots

Bon. Nul besoin d'être un génie de la psychologie enfantine pour se sentir mal à l'aise face à cette trouvaille. Quitte à s'intéresser aux impacts des classes sociales, pourquoi étudier la gestuelle plutôt que les différences de cadre de vie, de niveau de stress, de soins ou… de niveau de langue chez les parents ? « En même temps, pourquoi pas ! fait remarquer Emmanuel Dupoux du laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistiques. Dans un contexte aussi complexe que l'influence du cadre socio-économique, un nombre considérable de facteurs peut intervenir. Ce critère peut être intéressant… Et cela ne serait pas la première fois que des liens contre-intuitifs seraient mis en évidence. »

Par exemple, qui aurait pensé de prime abord que la couleur du maillot d'une équipe de football ou de rugby puisse influencer les chances de victoire ? Et pourtant… Des études ont montré qu'arborer des maillots rouges augmentait les chances de victoire. Et ce, pour une raison simple : parce que cette couleur sanguine joue sur le comportement de l'arbitre ou de la partie adverse. « Mais bon, reconnaît Emmanuel Dupoux, cela ne signifie pas non plus que nos deux chercheuses aient raison ! » Car s'il est vrai que les scientifiques de Chicago observent une corrélation entre la gestuelle parentale et le vocabulaire, cela ne suffit pas pour conclure à un lien de causalité. « De plus, elles ne comparent l'influence de la gestuelle à aucun autre facteur. Si bien qu'il est en fait impossible de connaître le poids réel de ce paramètre dans la genèse du vocabulaire. »

« D'ailleurs, les deux Américaines n'ont même pas pris la peine de définir de ce qu'elles qualifiaient de gestes (mains ? visage ?). Du coup, on ne sait pas vraiment de quoi elles parlent. Il s'agit d'une démonstration statistique mais qui n'a pas grande valeur à l'extérieur de ce cadre », critique la psycholinguiste Bénédicte de Boysson-Bardies.

Effet de mode

Mais alors, si ce travail est discutable, pourquoi se trouve-t-il publié, en bonne place, dans la revue Science ? « À cause d'une mode américaine, explique Emmanuel Dupoux. En ce moment, aux États-Unis, la nouvelle tendance est de faire un maximum de gestes à son enfant, soi-disant pour développer son potentiel intellectuel… Une idée un peu étonnante quand on sait que les enfants aveugles, incapables donc de voir les gestes parentaux, apprennent à parler à la même vitesse que leurs congénères voyants. »

En fait, ce que cette étude scientifique illustre surtout, c'est cette propension de nos sociétés à vouloir sans cesse améliorer l'éducation et les performances des bambins, parfois sans conscience des risques que font peser certaines pratiques non éprouvées. « Des chercheurs trouvent que de jeunes rats se développent mieux dans un environnement diversifié et voilà que les parents se mettent à sur-stimuler leur enfant, s'agace Emmanuel Dupoux. On s'aperçoit que le fœtus peut entendre à tel âge et voilà que les parents se mettent à lui casser les oreilles, in utero, à l'aide de haut-parleurs conçus à cette seule fin. C'est exactement comme si l'on donnait un médicament à un bébé simplement parce qu'il fonctionne sur le rat… C'est irresponsable. »

Retour en haut