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Équateur : la fin d’un rêve écologiste

Le président Correa est revenu sur sa décision de ne pas exploiter de nouveau gisement pétrolier dans le parc de Yasuni. L'occasion, pour les économistes, de débattre de la valeur des services offerts par l'environnement naturel.

« Avec une profonde tristesse, mais aussi avec une absolue responsabilité envers notre peuple et envers l'histoire, j'ai été obligé de prendre une des décisions les plus difficiles de tout mon gouvernement ». C'est par ces mots que le 15 août 2013, six ans après sa proposition de conserver sous terre un immense gisement pétrolier contre une compensation financière internationale, Rafael Correa, le président de l’Equateur, a fait marche arrière. Son gouvernement a autorisé l’exploitation de la réserve dite ITT (du nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini), située au cœur de la forêt amazonienne, dans le parc national du Yasuni. Un havre de verdure qui abrite plusieurs populations indigènes vivant en isolement volontaire et qui sert également de refuge à quelque 2.274 types d’arbres, 567 espèces d’oiseaux, 80 espèces de chauves-souris, 10 espèces de primates et plus de 100.000 espèces d’insectes à l’hectare ! Un record parmi les hot-spots de la biodiversité mondiale. 

La crainte du chantage écologique

Les donateurs du compte Yasuni. La région Rhône-Alpes avait participé aux dons à hauteur de 195 314 dollars. © DR

En 2007, lorsque le nouveau président socialiste Rafael Correa propose, devant l’Assemblée générale des Nations unies, de maintenir quelque 920 millions de barils de pétrole sous terre afin d’éviter l’émission d’environ 111 millions de tonnes de carbone, il suscite des réactions mitigées. Comment faire confiance à ce jeune gouvernement, vu l’instabilité politique des années 2000 en Équateur ? Comment s’assurer que ce pays pauvre, dont l’activité pétrolière représente le tiers des revenus, tienne sa promesse sur le long terme, y compris lorsque le prix du baril aura grimpé vers de nouveaux sommets ?

En gage de bonne foi, le gouvernement équatorien propose de s'adosser, en 2010, au Programme des Nations unies pour le développement, le PNUD. Cette institution a en effet ouvert un « compte Yasuni » pour recueillir les dons de pays, d’entreprises ou de particuliers, et vérifier que l'argent sera bien destiné au développement des énergies renouvelables. Ce compte spécial assure aussi la restitution des fonds aux donateurs au cas où le gouvernement équatorien ordonne finalement l’exploitation de la réserve.

À l’été 2013, quelque 10 millions de dollars avaient été versés et 116 millions supplémentaires promis. Insuffisant pour le gouvernement équatorien, qui réclamait 350 millions chaque année, soit la moitié des revenus théoriques générés par l’exploitation du gisement. D’autant plus insuffisant que Quito s’est considérablement endetté ces dernières années pour mener à bien ses programmes économiques et sociaux, notamment auprès de la Chine qui exigerait un remboursement en pétrole…

La biodiversité vaut-elle plus que le pétrole ?

Cette aventure avortée soulève la question du prix des ressources naturelles et du paiement des services environnementaux. Depuis la fin des années 1990, les économistes tentent d’en estimer la valeur. Par exemple, une forêt produit du bois, stocke du carbone, constitue un lieu de tourisme ou de chasse, participe à l'épuration de l’eau…

En se basant sur la comparaison entre une forêt saine et une forêt surexploitée, ou encore sur les coûts de remplacement des services naturels, les économistes parviennent à chiffrer la valeur globale des ressources sylvestres. En 2007, des experts américains du Earth Economics ont ainsi estimé que le parc du Yasuni générait des services compris entre 2 et 5,4 milliards de dollars par an. Des évaluations qui restent toutefois floues et contestées.

Il n’empêche : ces gains sont supérieurs aux profits que pourraient retirer les compagnies pétrolières du gisement ITT. « D’autant que l’exploitation aura un coût pour la communauté internationale : pour neutraliser le carbone qui sera émis par l’exploitation et lors de la combustion de ce pétrole, il faudrait entre 7 et 10 milliards de dollars, prévient Carlos Larrea, professeur d’économie environnementale à l’université andine Simon Bolivar de Quito. Sans parler des impacts en termes de perte de biodiversité, de déforestation, de pollution des eaux et de l’air ou encore de maladies… ».

Et maintenant ?

Environ 30 % de la forêt amazonienne équatorienne a été dégradé par les exploitations pétrolières. © Lise Barnéoud

La proposition du plus petit pays andin n’a donc pas réussi à convaincre. En déclarant « d’intérêt national » l’exploitation du gisement, le gouvernement puis le Congrès ont accepté de lever l’interdiction législative d’activité pétrolière sur les parcs nationaux et cette zone dite intangible. Déjà exploité pour son pétrole, le parc du Yasuni va donc faire l’objet de nouveaux forages, dans l’une de ses dernières parcelles sauvages. Cette nouvelle exploitation affectera moins de 1 % de la surface totale du parc national, assure toutefois le président. Et la compagnie pétrolière publique équatorienne Petroamazonas, en charge de ces forages, devra respecter « les plus hauts standards sociaux, technologiques et environnementaux ». Des promesses qui risquent d’être surveillées de près par les écologistes et les groupes d’indigènes locaux…

Une région dévastée par Texaco

En 1964, Texaco fut la première compagnie pétrolière à accéder à la forêt amazonienne équatorienne. Trente ans plus tard et quelque 64 millions de litres de pétrole brut relâchés dans la nature, la région de Sucumbo, non loin du gisement ITT, est dévastée. L’eau superficielle tout comme les puits sont durablement souillés. En 1994, 30.000 habitants affectés par la pollution s’impliquent dans l’un des plus grands procès de l’histoire. En 2011, après de multiples allers retours, Texaco est condamné à payer 18 milliards de dollars aux victimes. Ce qui n’a toujours pas été fait à ce jour.

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