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Génétique : des mariages en toute immunité

Les Mormons se marient en choisissant leur partenaire en fonction de critères immunitaires. Par contre, les Yorubas du Nigeria, non. Eux s'apparient selon des règles différentes. Voici la conclusion, quelque peu alambiquée, d'une pourtant très sérieuse étude internationale.

Du Yoruba au Mormon

Comment reconnaitre son âme soeur ? © Renard/Science Actualités (CSI) 2008

Cela ferait une belle brève de comptoir ! Une Française, un Chinois et un Anglais l'affirment dans PLoS Genetics* : les Mormons choisissent leur compagnon en fonction de leurs systèmes immunitaires respectifs ; par contre, les Yorubas, une ethnie d'Afrique de l'Ouest, se mettent en couple en dépit des lois de l'immunité. Face à une telle sortie, on imagine que tout tenancier digne de ce nom s'empresserait de resservir le client responsable de l'anecdote, histoire de lui remettre les idées en place. En effet, qu'est-ce qui pourrait bien amener des scientifiques 1/ à chercher un lien entre l'immunité et le mariage et 2/ à le faire en comparant des Mormons et des Yorubas ? Attention, la réponse vaut le détour...

* R. Chaix et al., PLoS genetics, septembre 2008

De l'immunité dans l'air

Tout d'abord, ce n'est pas la première fois que l'on se penche sur les relations tissées entre l'immunité et l'accouplement. Des expériences menées dès les années 1990, entre autres sur des souris, ont montré que ces animaux s'accouplaient de préférence avec des individus possédant le système immunitaire le plus différent possible du leur. D'un point de vue évolutif, ce comportement permettrait d'améliorer le système immunitaire de leur progéniture et donc leur résistance face à la multitude des assaillants pathogènes qui sévissent dans l'environnement.

Pour autant, aucun individu ne porte le descriptif de son système immunitaire sur le front, pas même les rats. Alors, comment les vertébrés s'y prennent-ils pour identifier leur « immuno-âme-sœur » parmi tous les prétendants ? Réponse des chercheurs : ils y vont littéralement au pif, au flair, au nez... bref, à l'odeur.

La réponse immunitaire est en fait gérée par une région du génome appelée MHC (Major Histocompatibility Complex). Selon son contenu, celle-ci code pour un pool très particulier de récepteurs qui, tels des guetteurs placés à la surface des cellules, détectent certains agents infectieux et déclenchent, si nécessaire, une réponse immunitaire. Mais ce n'est pas tout. Car le MHC code aussi pour des molécules volatiles odorantes. Des fragrances qui, à l'instar de télégrammes chimiques, seraient décryptées par les animaux et leur permettraient de jauger le système immunitaire du voisin. L'existence d'un tel mécanisme a été démontrée chez les lézards, les poissons, les rats et quelques autres rongeurs.

Concours de T-shirts mouillés

Dans le cas de l'homme en revanche, la question est plus controversée. Les premières analyses menées dans les années 1990 sur la communauté chrétienne des Huttérites ainsi que sur des Amérindiens ne mettent en exergue aucun effet significatif. La faute, peut-être, à l'organisation de ces sociétés qui peuvent contraindre les mariages.

Aussi, en 1995, histoire d'en avoir le cœur net, les chercheurs essayent une stratégie radicalement différente. Ils demandent à un groupe de femmes de renifler une succession de T-shirts sales, imbibés de sueur masculine, et de leur désigner leur polo préféré. Ils montrent ainsi que les femmes ne prenant pas de pilules contraceptives sont sensibles à l'argument olfactif immunitaire. Reste que tout intéressante et mémorable soit-elle, cette expérience se révèle incapable de clore le débat.

Retour au génome

Quand un Mormon rencontre une Yoruba... © Renard/Science actualités (CSI) 2008

Voilà pourquoi, le mois dernier, trois chercheurs ont opté pour une approche plus orthodoxe. « Chez l'homme, la région MHC correspond à une petite partie du chromosome 6, explique Raphaëlle Chaix de l'unité d'éco-anthropologie du musée de l'Homme et co-auteure de l'article. Notre idée a donc été de comparer cette séquence génétique au sein des couples. » Logique. Mais le hic, c'est que des séquençages de ce type, menés à la fois sur des maris et leur(s) femme(s), sont assez rares. « D'ordinaire, ces analyses s'effectuent plutôt sur un seul genre… ou bien sur les deux mais alors les relations maritales entre les individus ne sont pas renseignés. »

Il n'empêche, en grattant un peu, les chercheurs ont trouvé la base de données tant recherchée : HapMap II qui contient le séquençage complet d'une communauté mormone de l'Utah et celui des Yorubas du Nigeria. « Évidemment, ce n'est pas vraiment l'idéal, confesse la chercheuse. Mais cela nous a donné une base de travail. » Le trio a ainsi comparé la région MHC du génome de 30 couples Yorubas et de 30 couples Mormons. Résultat : un effet de l'immunité apparaît chez les Mormons, mais pas chez les Yorubas. Conclusion des chercheurs : l'immunité semble influencer le choix du conjoint. Un peu rapide comme analyse ?

Un maximal pas toujours optimal

« Non, en fait, d'après la théorie, l'amélioration du système immunitaire de la descendance s'effectue selon des règles complexes. Le tout ne serait pas de maximiser la diversité du système immunitaire mais de l'optimiser. Nuance… », répond Raphaëlle Chaix. En effet, lorsque la variabilité génétique d'une population est assez élevée, ce qui est le cas des Yorubas, se reproduire avec l'individu possédant le système immunitaire le plus différent du sien pourrait être risqué car la progéniture aurait un arsenal de récepteurs tellement varié que le système immunitaire pourrait se retourner contre les propres cellules de l'organisme. Dans une telle situation donc, mieux vaut s'acoquiner avec des individus moyennement différents de soi.

Par contre, lorsque la population est assez homogène d'un point de vue génétique, ce qui est le cas des Mormons, optimiser le système immunitaire de la descendance consiste à se croiser avec l'individu immunitairement le plus différent de soi. « Voilà pourquoi l'on observe un effet de l'immunité dans un cas seulement, justifie la chercheuse. De notre point de vue, ce travail montre que l'homme a, lui aussi, la capacité de choisir son partenaire en fonction de critères immunitaires. » Reste maintenant à étendre l'étude à d'autres populations pour évaluer dans quelle mesure ce paramètre influence nos choix réels. Après tout, le cœur a sûrement des raisons que l'immunité ignore...

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