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Il y a 9 000 ans déjà, l'exploitation des ruches

Grâce à l’analyse de traces de cire conservées sur des poteries, une équipe internationale a mis en évidence pour la première fois l’exploitation des produits de la ruche par les premiers agriculteurs en Europe, au Proche-Orient et en Afrique du Nord.

Les peintures pariétales espagnoles de l’abri de la Araña à Bicorp (approximativement 8000-6000 av. J.-C.) sur lesquels on distingue des chasseurs de miel et de cire escaladant des parois pour récupérer le miel de ruche sauvage,
Les peintures pariétales espagnoles de l’abri de la Araña à Bicorp (approximativement 8000-6000 av. J.-C.) sur lesquelles on distingue des chasseurs de miel et de cire escaladant des parois pour récupérer les produits de ruches sauvages font partie des témoignages les plus anciens sur les liens entre l'Homme et les abeilles.© Wikimedia

Il existe des témoignages très anciens sur les liens entre les hommes et les abeilles. Des bas-reliefs égyptiens représentant des ruches domestiques datant d’environ 2 400 av. J-C., ou les scènes de chasse au miel dessinées sur les parois de l’abri sous roche de la Araña, à Bicorp (Espagne), sont là pour l'attester. Si la « domestication » des abeilles par l’Homme reste mal connue, une équipe internationale a mis en évidence les premiers indices d’une exploitation systématique des produits de la ruche tels que le miel, la propolis et la cire remontant à 7000 ans av. J-C., au Néolithique donc, dès les débuts de l’agriculture. Les chercheurs exposent leur découverte dans la revue Nature du 12 novembre 2015, fruit de vingt ans de travail et de l'association entre les équipes de Richard Evershed, de l’école de chimie de l’université de Bristol et de Martine Regert, directrice de recherche au laboratoire cultures et environnements, Préhistoire, Antiquité, Moyen-Âge (CNRS/université de Nice Sophia Antipolis).

La plus ancienne description de l’apiculture provient d’un bas-relief datant de 2 400 ans av. J.C., du temple solaire d’Abu Ghorab en Basse-Egypte.
Bas-relief représentant une récolte de miel (la tombe de Pabasa [640-586 av. J.-C.]) en Egypte. La plus ancienne représentation de ruches domestiques sur un bas-relief a été retrouvée dans le temple solaire d’Abou Ghorab en Basse-Egypte et date de 2 400 ans av. J.-C.© DR

De la cire sur des poteries néolithiques

S’intéressant au départ à la fonction de poteries du Néolithique en provenance de plusieurs sites archéologiques, les chercheurs ont procédé au repérage et à l'analyse des traces de contenu. Ils ont ainsi identifié un matériau bien particulier : la cire d’abeille.

« C’est à l'occasion de l’étude de séries de céramiques que nous avons trouvé de la cire d’abeille, non pas sur sur tous les récipients, mais de manière assez systématique. Pour cela, nous avons mis au point des protocoles d’analyses chimiques afin d'extraire la matière organique et plus particulièrement lipidique des parois poreuses des tessons, explique Martine Regert. Manquant de données fossiles, on ne connaissait que peu de choses sur l’écologie des abeilles pendant l’Holocène, c’est-à-dire les dix derniers millénaires, nous avons donc décidé de concentrer notre travail sur ce point. »

La cire pour tracer les abeilles

En s’appuyant sur une technique d’analyse moléculaire telle que la chromatographie en phase gazeuse ou sur la spectrométrie de masse, les chercheurs ont pu analyser les traces de cire sur plus de 6 400 tessons de céramiques. Suite complexe de lipides comprenant des n-alcanes et n-alcaloïdes, des acides gras et des esters, la composition de la cire est constante puisqu’elle est génétiquement déterminée par la biochimie de l’insecte. Comme une empreinte digitale, la cire d’abeille est une base fiable qui se dégrade peu au cours du temps et que l’on peut détecter dans les résidus organiques des pièces archéologiques. C’est ce qui a permis aux chercheurs de reconstituer son exploitation par l’Homme dans le temps et l’espace.

Jusqu’à 7 000 ans av. J.-C.

C'est sur des restes de récipients d’Anatolie que Richard Evershed et son équipe ont identifié les plus anciennes traces de cire, datées du septième millénaire av. J-C.

Des traces datant de 5 500 à 4 500 av. J-C. ont aussi été retrouvées sur des poteries provenant de Grèce, Roumanie, Serbie, Afrique du Nord, Autriche, Allemagne et Pologne. De la cire a également été repérée en France et en Slovénie sur des réceptacles plus récents (5 500 à 2 990 av. J-C.). « Tout au long du Néolithique, dès les débuts de l’agriculture, il a existé une exploitation systématique et répandue des produits de la ruche dans ces régions », conclut Martine Regert. Le miel devait être une douceur très recherchée et la cire était en outre un matériau très utile pour des usages variés : confection d’outils (rôle adhésif), rituels, cosmétiques, médecine, calfatage de bateaux, éclairage, cosmétiques, mais aussi tout ce qui concernait l’imperméabilisation des poteries et la conservation.

Des abeilles dans toute l’Europe

Ces infimes traces de cire ont par ailleurs permis de dresser la carte de distribution de l’abeille Apis mellifera, au Néolithique.

Carte de la distribution des abeilles de l'espèce Apis Mellifera qui ont fabriqué les traces de cire retrouvées sur les tessons de poteries.
Carte de la distribution, pendant le Néolithique, des résidus de cire retrouvés sur les tessons de poteries provenant des abeilles de l’espèce Apis Mellifera. Celle-ci englobe une vaste aire géographique du Proche-Orient à la façade atlantique européenne et de l’Afrique du Nord à l’Europe du Nord (Danemark).

« On peut supposer qu’à cette période, l’abeille n’est pas vraiment domestiquée, mais qu’il existe une certaine maîtrise de la ruche et des essaims. Il sera difficile d'identifier quand la domestication s’est produite, car il n’y a plus trace des ruches et que, dans les céramiques, aucun indice ne permet de distinguer la cire issue d’une ruche domestique de la cire issue d’une ruche sauvage », souligne Martine Regert.

Pour les chercheurs, l’étude est loin d’être terminée, car ces découvertes engendrent une série d'interrogations. Prochaine étape : comprendre la manière dont les produits de la ruche étaient récoltés à l'époque, par quelles personnes – car il faut un savoir-faire spécifique – et quels étaient les réseaux de distribution et les modalités d’échange de ce produit rare et recherché. Les chercheurs devront d'abord caractériser plus finement la cire issue non seulement de la céramique, mais aussi de traces laissées sur d’autres outils.

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