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La grotte de Lascaux, toujours malade ?

Découverte il y a tout juste soixante-dix ans, la grotte de Lascaux est aussi célèbre pour ses peintures que pour les micro-organismes qui menacent sa conservation. L'équilibre de la grotte semble définitivement perturbé...

La Sixtine de la préhistoire

Il y 70 ans, le 12 septembre 1940, un chien et quatre jeunes garçons découvrent au fond d'un éboulis une grotte ornée dont les peintures presque intactes ont traversé sans dommage 18 000 ans d'histoire. Un chef d'œuvre de l'art pariétal que l'Abbé Breuil, un des premiers spécialistes présents sur les lieux, n'hésitera pas à qualifier de Chapelle Sixtine de la préhistoire. A l'époque, l'attribution de ces peintures à une culture paléolithique ne fait plus débat : le plafond peint de la grotte d'Altamira découvert en Espagne en 1897, les gravures de Combarelles, les peintures de Font de Gaume en Dordogne et une centaine d'autres grottes et abris ornés ont ouvert la voie. Mais la splendeur de la grotte de Lascaux est alors sans égale avec ses figures monumentales (1500 figures animales au total) peintes ou gravées en hauteur sur les parois.

Un équilibre fragile

Fusarium solani, un micro-organisme Un Fusarium solani vu à la loupe binoculaire et au microscope. On distingue nettement les filaments du champignon qui pénètrent dans le substrat rocheux risquant ainsi de l'endommager. © LRMH

Comme toutes les grottes, Lascaux connaît pourtant des conditions à priori peu propices à la conservation des œuvres : un taux d'humidité de 99%, proche de la saturation, une température quasi constante de 12°C (ce qui, là, est plutôt favorable) et une foule de micro-organismes présents dans l'air, les sols et les parois. Des algues, des moisissures, des champignons, des bactéries microscopiques qui n'attendent qu'un petit bouleversement de l'hygrométrie ou de la température pour se réveiller. La configuration de la grotte elle-même ne plaide pas en faveur de cette conservation : petite (235 mètres de galeries), étroite, confinée, proche de la surface, elle est plus sensible aux variations climatiques que les grottes de Font de Gaume ou de Rouffignac, par exemple, dont les volumes sont plus imposants. La grotte est donc fragile mais son biotope va rester stable pendant des millénaires. Car peu de temps après la réalisation des peintures, peut-être quelques centaines ou un millier d'années après, l'entrée de la grotte s'effondre. L'air continue de circuler mais le milieu devient moins sensible aux variations et n'est pas dégradé par les intempéries ou les hommes, jusqu'à ce 12 septembre 1940.

Très rapidement après la découverte, la décision est prise par l'Abbé Breuil, en concertation avec la famille propriétaire du terrain et donc de la grotte, d'entreprendre des travaux pour permettre à des visiteurs de venir admirer ce joyau de l'histoire de l'humanité. En classant le site aux monuments historiques, seulement trois mois après la découverte, l'Etat obtient un droit de regard sur les aménagements et apporte son concours à la réalisation des travaux.

La première crise des années 1960

1940, la découverte © CNP

Aménagements de chemins d'accès, agrandissement de l'ouverture, modification du niveau du sol, éclairage artificiel… après des travaux colossaux, la grotte de Lascaux ouvre au public en 1948. 30 000 visiteurs en 1950, 100 000 en 1960, le nombre de visiteurs ne cesse de progresser et pendant douze ans la grotte ne donne aucun signe de malaise. Mais en septembre 1962, apparaissent conjointement sur les parois, une « maladie verte » et une « maladie blanche ». La première est une algue qui va trouver dans l'humidité de la grotte et la lumière ambiante, un terrain favorable à son développement. La seconde est une réaction de la paroi à une concentration de l'atmosphère trop élevée en dioxyde de carbone (CO2) qui va former des voiles de calcite blanche opaque dont certains atteignent les peintures.

Face à cette crise, deux décisions radicales sont alors adoptées : pulvériser les surfaces de la grotte d'une solution de formaldéhyde pour détruire les algues et fermer définitivement la grotte au public pour éradiquer l'excédent de CO2 causé par la présence des visiteurs (une décision prise par André Malraux, alors ministre de la Culture). Après quelques mois, la situation se stabilise et pendant trente ans, la cavité ne montrera aucun signe inquiétant de perturbation. Excepté quelques développements d'algues dans les années 70 lorsque les restaurateurs fréquenteront assidûment les lieux pour préparer la conception du fac-similé, Lascaux II, qui ouvrira en 1983.

Le cauchemar des années 2000

Les compresses sur les banquettes © CNP

La guérison semblait acquise. Mais au matin des années 2000, le réveil est brutal. Des crises successives vont marquer la décennie. En septembre 2001 d'abord, après des travaux destinés à remplacer la machine d'assistance climatique qui contrôle l'humidité et la température de la cavité, le sol et les banquettes (le bas des parois) de la grotte se tapissent en quelques jours d'une moisissure blanche. Ce champignon microscopique est un Fusarium solani, un micro-organisme redouté des agriculteurs qui n'ont souvent pas d'autres solutions que de détruire leurs cultures pour l'éradiquer. A Lascaux, l'attaque est fulgurante et les grands moyens sont mis en œuvre : épandage de chaux au sol sur toute la surface de la grotte et application de compresses imprégnées d'un biocide puissant, de l'ammonium quaternaire, sur les parois. Le développement est enrayé mais le dérèglement perdure et d'autres micro-organismes en profitent pour se réveiller. Des bactéries et un autre champignon, un physarium (noir celui-ci), entrent en action. Pendant deux ans, des restaurateurs vont intervenir très régulièrement pour nettoyer et traiter les surfaces avec un cocktail de produits biocides en constante évolution.

En 2004, les responsables de Lascaux en lien avec le laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) qui a en charge depuis 1976 le suivi sanitaire de la cavité optent pour l'arrêt des traitements et décident de lancer un vaste programme d'études destiné à mieux connaître la grotte et son fonctionnement. Pendant deux ans, des restaurateurs, un géologue, un photographe vont scruter, mesurer et répertorier chaque centimètre de la cavité pour dresser un « constat d'état », c'est-à-dire un état des lieux infiniment précis de toutes les surfaces. Parallèlement, un cabinet d'études va effectuer un relevé 3D de la grotte et prendre plus de 250 millions de mesures au laser, pendant qu'une équipe de l'université de Bordeaux conçoit un simulateur numérique destiné à modéliser le système de régulation d'air de la grotte.

Excès de lumière artificielle, présence humaine trop importante ? La « sanction » est immédiate : dès novembre 2005, de nouvelles taches noires apparaissent dans le Passage, l'Abside et la Nef. Nouveau traitement. Mais la colonisation est difficile à enrayer car ce n'est pas, cette fois, un unique champignon qui prolifère mais des espèces différentes qui se manifestent selon les lieux. Toutes appartiennent cependant à une même famille : celle des champignons à mélanine (ce sont les pigments de mélanine qui occasionnent ces taches). Les traitements par pulvérisation locale sont arrêtés puis repris selon la nature et l'importance des colonisations mais les champignons résistent.

Les responsables mis en cause

Face à ces crises à répétition, des passionnés de Lascaux regroupés dans un Comité international pour la préservation de Lascaux, lancent un cri d'alarme, interpellent la ministre de la culture de l'époque, Christine Albanel, et mobilisent la presse. Ils se déclarent « consternés par l'improvisation et le manque de méthode scientifique qui président à la gestion de la crise qui s'est déclarée depuis 2000 » et dénoncent « l'opacité de l'information fournie par le ministère de la Culture ». Un article qui fera date est publié dans le Times. Les responsables de la grotte et le laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) sont publiquement mis en cause.

Intervenir dans l’urgence

« Si c'était à refaire, je referai exactement la même chose », maintient aujourd'hui Geneviève Orial, qui intervient depuis trente ans dans la grotte en tant que responsable du pôle microbiologie du LRMH. « L'attaque du Fusarium en 2001 s'était étendu en quelques semaines à toute la grotte et menaçait de fragiliser le support des décors. L'intervention était urgente et ne pas le faire aurait été criminel. Certes on connaît aujourd'hui la faculté qu'ont certains lieux clos et souterrains à s'auto-épurer : la compétition naturelle entre les différents micro-organismes limite leur développement et lorsqu'un dérèglement s'opère il est assez vite enrayé par la faculté de la grotte à retrouver ses conditions d'équilibre. »

« Mais lors de la première crise des années 60, l'erreur a été de vouloir faire de la grotte une chambre stérile en baignant les surfaces de formaldéhyde. L'écosystème intérieur a été définitivement perturbé et les micro-organismes qui ont survécu ont peu à peu développé des résistances aux produits. Aujourd'hui, dès que le taux d'humidité varie ou que la température augmente, même d'un dixième de degré, certains micro-organismes peuvent se retrouver dans des conditions favorables à leur développement, et lorsque la colonisation a débuté, elle est très difficile à enrayer. »

Une nouvelle politique de non-intervention

Depuis juillet 2008, tous les traitements ont été interrompus. Les champignons noirs ne montrent plus de signes de développement, la situation semble stabilisée et le comité scientifique qui préside au destin sanitaire de la cavité table aujourd'hui sur la capacité de la grotte à s'autoréguler dans des conditions optimales de température et d'humidité. « On a certainement été trop ambitieux, énergiques et positivistes. Il aurait peut-être fallu être plus patient et compter plus sur les systèmes naturels. Mais ne plus intervenir, c'est quelque chose de difficile malgré tout », conclut Jean-Michel Geneste, directeur scientifique des recherches à la grotte de Lascaux. Si une nouvelle crise survenait, la question se reposerait.

Des programmes de recherche pour mieux connaître ces champignons noirs et surtout pour approfondir les corrélations qui existent entre la nature des substrats (formes et qualités des revêtements), le microclimat intérieur et les développements biologiques sont en cours. Une nécessité car aujourd'hui la microbiologie des grottes ornées est encore très mal connue et depuis 70 ans, Lascaux est victime de cette ignorance. Reste que les peintures, peu attaquées, sont toujours, d'après les spécialistes qui fréquentent les lieux, d'une splendeur à couper le souffle

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