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La pollution agricole en question

Dans son rapport rendu public début mars, l’Agence européenne pour l’environnement dresse un tableau mitigé de la situation environnementale sur le Vieux continent. Parmi les « coupables », le secteur agricole et son usage intensif des produits chimiques, un constat qui fait écho aux débats français sur l’échec du plan Ecophyto.

© T. Degen/Dicom/Ministère de l'écologie

De la gestion des déchets jusqu’à l’état des eaux et des sols en passant par la pollution atmosphérique, le rapport quinquennal de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), intitulé L’environnement en Europe : état et perspectives 2015 couvre un très large champ. Comme il est logique s’agissant d’un bilan aussi ambitieux, les conclusions en sont nuancées : « La mise en œuvre des politiques environnementales et climatiques a été dans l'ensemble bénéfique au fonctionnement des écosystèmes en Europe ainsi qu'à la qualité de vie et la santé de ses citoyens, notent les auteurs dès l’introduction, mais les défis auxquels l’Europe est confrontée aujourd'hui sont considérables ; le capital naturel européen se dégrade à cause des activités socio-économiques comme l’agriculture, la pêche, le transport, l’industrie, le tourisme et l’expansion urbaine ».

Grande consommatrice d’engrais et de pesticides, l’agriculture est particulièrement visée. Un constat guère étonnant pour Ronan Uhel, le directeur des Ressources naturelles à l’AEE : « Notre rapport se contente de confirmer un état des lieux déjà connu et l’absence d’une dynamique agricole alternative ». Ce faisant, il signe aussi la difficulté de l’Union européenne (UE) à réformer la politique agricole commune (PAC), malgré la vivacité des débats lors de sa réforme, en 2013. 

Trop de nitrates

« Les pratiques agricoles ont connu une petite amélioration ces dernières années en Europe, mais elles restent un enjeu de santé publique », résume Ronan Uhel.  De fait, plus de 40 % des rivières et des eaux côtières sont touchées par une pollution diffuse provenant de l’agriculture, par simple ruissellement d’engrais. Pour ce responsable de l’AEE, c’est la pollution des eaux par les nitrates qui reste le sujet le plus problématique, entre autres parce que son usage a peu reculé, comparé à d’autres produits chimiques.

Le rapport de l’AEE souligne que près de 25 % des eaux souterraines souffrent de la présence de nitrates, « premiers responsables de leur mauvais état écologique ». Et ce, pour une raison simple, explique Ronan Uhel : « On continue d’utiliser des engrais riches en nitrates ! » Ils sont également présents dans les déjections animales, ce qui explique également la forte pollution des sites d’élevage.

Rivières et lacs sont massivement touchées par la pollution de leurs eaux, à tel point que le pourcentage des eaux en bon état écologique reste marginal. © AEE, rapport 2015

Pis encore, si la concentration moyenne en phosphates et nitrates des rivières européennes a diminué (57 et 20 % respectivement entre 1992 et 2011), l’AEE estime que « ce résultat reflète les améliorations obtenues grâce au traitement des eaux résiduaires et à la diminution de la quantité de phosphore dans les lessives, plutôt que celui des mesures prises pour réduire les intrants agricoles de nitrates à l’échelle européenne et nationale ».

De leur côté, l’azote et le phosphore – notamment utilisés dans les pesticides – restent élevés dans certaines régions, notamment les plaines d’Europe occidentale. Or ils entraînent un phénomène d’eutrophisation – pollution des écosystèmes par excès de nutriments – qui modifie l’abondance et la diversité des espèces, entraîne la prolifération d’algues et l’apparition de zones mortes privées d’oxygène.

Pas assez de bio

Le rapport européen consacre un chapitre entier à l’examen de l’agriculture bio dans l’Union européenne. En termes généraux, seuls 5,7 % de la surface agricole totale utilisée en Europe sont consacrés au bio. Aucun objectif n’est fixé au niveau européen dans ce domaine. En valeur absolue, les pays consacrant les plus grandes superficies aux cultures bio sont l’Espagne, l’Italie et la France. Dans les nouveaux pays qui ont rejoint l’Union européenne en 2004, cependant, les surfaces ont augmenté de 13 % chaque année entre 2002 et 2011. Enfin, les pays où la proportion de la culture bio (en terres cultivées) est la plus élevée sont l’Autriche (18,6 %), la Suède (15,8 %) et l’Estonie (14,9 %). La France ne se trouve qu’au vingtième rang pour la part relative de ses cultures bio. Pour Ronan Uhel, « l’opinion habituelle est que l’agriculture bio ne peut pas répondre à la demande. Or en Autriche, en Allemagne, dans certaines régions françaises, c’est bien le cas ! Mais cela marche lorsqu'une approche intégrée est adoptée : les circuits de distribution, par exemple, sont davantage organisés autour de la demande locale ».

Part des surfaces agricoles cultivées en bio dans le total des superficies agricoles de 31 pays européens. En vert foncé, l'année 2000 ; en vert clair, l'année 2012 ; couleur intermédiaire, année 2006.

Et en France ?

Ce constat d’une pollution agricole persistante dressé à l’échelle européenne rejoint celui dressé à propos d’Ecophyto, en France. Adopté dans le cadre du Grenelle de l’Environnement et lancé en 2008, ce plan gouvernemental visait à diviser par deux l’usage des produits phytosanitaires en zone agricole, en ville et dans les jardins, d’ici 2018. Or à la fin de l’année 2014, un rapport parlementaire intitulé Pesticides et agro-écologie, les champs du possible, montrait que le recours aux pesticides était demeuré quasiment inchangé en volume entre 2008 et 2012 – même si le rapport soulignait aussi « la réduction notable de substances problématiques pour la santé humaine classées CMr 1A et 1B (cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction) du fait du retrait des molécules ».

De fait, constate Ronan Uhel, « la France comme d’autres pays européens souffre d’une loi physique simple : la paupérisation et l’érosion de sols exploités depuis très longtemps, qui contraignent à accroître le volume d’intrants ». En outre, la production est tirée par l’augmentation constante de la demande d’aliments, qui atteindrait 60 % d’ici 2050, estime la FAO.

Adoptée en septembre 2014, la Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt vise cependant à promouvoir l’agro-écologie – moins consommatrice d’intrants et plus respectueuse de l’environnement – tout en maintenant la compétitivité des filières agricoles. L’usage des pesticides est désormais banni des lieux sensibles tels que les cours de récréation et les jardins ouverts au public. Parallèlement, le plan Ecophyto 2, annoncé en janvier dernier vise une réduction de 20 % des pesticides à  l’horizon 2020 et de 50 % à l’horizon 2025. 

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