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L’anguille, la balise et le continent

L’exploit d’une anguille canadienne confirme une hypothèse émise il y a plus de cent ans : toutes les anguilles d’Europe et d’Amérique quitteraient le continent pour se reproduire en un lieu unique, la mer des Sargasses.

Les anguilles européennes et américaines traverseraient l’Atlantique pour aller se reproduire en un lieu, la mer des Sargasses, situé à quelques encablures des Bermudes. Cette hypothèse, échafaudée il y a plus d’un siècle, peine à être confirmée car jamais personne n’a pêché d’anguille adulte au large de l’Atlantique et encore moins en mer des Sargasses.

Éric Feunteun du Muséum national d’histoire naturelle en plongée dans le Golfe de Gascogne lors d’un lâcher d’anguilles équipées de balises. Ces balises enregistrent toutes les cinq minutes la localisation, la température de l’eau, sa salinité, la pression et la lumière. Ces données sont transmises par satellite une fois la balise remontée à la surface (à une date choisie ou lorsque le comportement de l’anguille laisse penser qu’elle est morte).

Une première outre-Atlantique

Une équipe de l’université de Laval à Québec est toutefois parvenue à suivre la piste d’une anguille jusqu’à la mer des Sargasses. Un périple de 45 jours qui a débuté le long des côtes canadiennes de la Nouvelle-Écosse et qui s’est achevé 2400 kilomètres plus loin en lisière de la mer des Sargasses. Certes, l’exploit ne concerne qu’une seule des 38 anguilles relâchées par l’équipe, mais c’est la première preuve tangible d’un intérêt des anguilles américaines pour cette mer isolée au milieu de l’Atlantique. « C’est la première fois qu’une anguille américaine est suivie aussi loin dans sa migration. Ce qui est fabuleux dans ce trajet, c’est que pour rejoindre la zone présumée de ponte, cette anguille a nagé quasiment en ligne droite et traversé le Gulf Stream sans dévier de sa route alors que le courant se déplace à la vitesse de 1 à 3 mètres par seconde »  commente Éric Feunteun, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle. Une anguille qui a dû batailler avec le courant tout en supportant une balise de 30 grammes, l’équivalent d’un gros sac à dos pour une anguille qui ne pèse que 2 kg. Cette balise placée par les chercheurs sur le dos du poisson la rend également plus repérable par ses prédateurs. Autant de difficultés que l’audacieuse a pu surmonter et qui expliquent peut-être pourquoi ses consœurs sont restées plus près des côtes.

Pêchée en rivière (emplacement signalé par l'étoile rouge), l'anguille a été relâchée le long de la côte (triangle rose) avant d'entreprendre un voyage de 45 jours dans l'Atlantique.

Sa trajectoire est une autre source d’étonnement : comment l’anguille s’est-elle orientée pour tracer cette ligne droite en plein océan, sans repère d’aucune sorte ? Les chercheurs pensent que c’est grâce à sa mâchoire inférieure dont un composé, des cellules de magnétite, est sensible au champ magnétique terrestre (dans sa forme minérale, la magnétite est utilisée dans les boussoles).

Pourquoi en mer des Sargasses ?

Alors que personne n’a jamais pêché d’anguilles en Atlantique, un océanographe danois, Johannes Schmidt, se lance en 1877 dans une quête qui va durer 20 ans : parcourir l’Atlantique Nord pour trouver et mesurer des larves leptocéphales. Ces larves sont le premier stade de développement de l’animal. Ce n’est qu’une fois arrivées près des côtes qu’elles se transforment en civelles puis anguilles. Or plus Johannes Schmidt progresse vers l’ouest, plus la taille des larves diminue, jusqu’à la mer des Sargasses où elles ne mesurent plus que 10 mm. À maturité, les anguilles partiraient donc se reproduire en mer des Sargasses pour donner naissance à une nouvelle génération : des larves prêtes à parcourir des milliers de kilomètres pour regagner les côtes.

Et l’anguille européenne ?

En Europe, l’hypothèse de la reproduction des anguilles européennes dans la mer des Sargasses a trouvé un début de preuve en 2009 : un papier publié dans la revue Science a montré que 14 anguilles européennes relâchées au nord du continent avaient suivi sur plus de 1000 kilomètres une route menant aux Açores. Un tracé qui, s’il n’est pas le plus direct, peut conduire à la mer des Sargasses. Le programme européen Eeliad qui s’est achevé en 2011, a permis de procéder pendant quatre ans aux lâchés de 300 anguilles équipées de différentes balises. De nouveaux résultats seront publiés prochainement mais Éric Feunteun en dévoile déjà la teneur : quel que soit l’endroit où elles ont été relâchées, toutes les anguilles ont convergé vers les Açores. Cette région de l’Atlantique Nord située à 1500 km des côtes afro-européennes serait donc le point de ralliement des anguilles européennes dont l’aire de répartition s’étale du Cap Nord à la Mauritanie. Quant à savoir si ce point de ralliement est leur lieu de ponte, ou s’il leur reste 3000 km à parcourir pour se reproduire et mourir dans la mer des Sargasses, le mystère reste entier.

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