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Le dégoût : une mécanique de la moralité ?

Bidule vous débecte ? Machin vous donne envie de vomir ? À mille lieues de petites métaphores anodines, ces expressions trahiraient le dégoût physique qu'une personne immorale – ou un acte du même type – peut inspirer. Et si des siècles de débats philosophiques autour des notions de bien et de mal se résumaient à un petit… « beurk, trop dégueux ! » ?

Des goûts, discutons

Les expressions faciales après avoir ingéré une solution neutre, sucrée ou amère. © Chapman

« L'homme, par nature, n'est pas du tout un être moral. Il ne devient un être moral que lorsque sa raison s'élève jusqu'aux concepts du devoir et de la loi. »

N'en déplaise à Emmanuel Kant, la moralité pourrait relever de fonctions cognitives un poil moins nobles que celles qu'il énonce. Des Canadiens de Toronto affirment en effet dans Science* que le sens moral serait enraciné dans une émotion primitive, celle-là même qui amène tout enfant attablé à repousser d'un geste de la main et d'une grimace tout ce qui ne ressemble ni à des frites, ni à du chocolat : le dégoût. Le dégoût dans ce qu'il a de plus basique, instinctif et communicatif, aurait été détourné pour servir le sens moral.

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</video> La grimace du dégoût XXXXXXXXX © Chapman

Bizarre ? Oui et non. Car, si l'on y réfléchit un peu, on s'aperçoit que, d'un point de vue lexical, nombre de jugements moraux s'expriment à l'aide d'images assez gastriques. « Ton acte me reste en travers de la gorge… me laisse un sale goût dans la bouche… passe mal… me donne envie de vomir… » D'où cette question cruciale : la moralité serait-elle davantage une affaire de tripes que d'intellect ? Possible. « En tout cas, depuis les années 1990, nombre de travaux tentent de montrer l'influence, sinon le caractère prédominant, des émotions sur le jugement moral », explique Luc Faucher, de l'université de Québec à Montréal. Ainsi, dès 1999, l'Américain Paul Rozin, qualifié de « gourou du dégoût » par ses pairs, a noté que face à des situations de transgressions morales (comme embrasser un mort), les gens avaient tendance à prendre une mine dégoûtée. Une expression inconsciente, certes, mais non dénuée de sens.

* H. Chapman et al. Science, 323, 1222, 2009

Un goût d’égoût

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</video> Un cobaye avalant une solution amère Un cobaye avalant une solution amère © Chapman

C'est ce que démontre, dix ans plus tard, cette équipe canadienne* à l'aide d'une expérience aux allures de charade à tiroirs. Les chercheurs ont commencé leur étude par une caractérisation en règle de la « gueule dégoûtée ». Pour ce faire, ils ont filmé l'expression de volontaires chargés d'avaler cul sec une solution sucrée, très amère ou neutre (de l'eau). Les chercheurs ont ensuite passé ces images à la moulinette de l'informatique pour dégager les traits expressifs propres au dégoût. Conclusion : pour être correct scientifiquement parlant, il ne faudra plus dire « tu as l'air dégoûté » mais « tu as le muscle releveur naso-labial activé ». Une découverte qui, à elle seule, valait bien le sacrifice de quelques étudiants-cobayes.

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</video> Le suivi par électromyocardie Le suivi par électromyocardie © Chapman

Ce point éclairci, les chercheurs ont demandé aux mêmes cobayes, décidément très gâtés par le hasard, d'examiner des photographies de fèces, de blessures plus ou moins exotiques, d'insectes ou encore de lorgner des clichés connus pour leur potentiel dramatique. L'activité du fameux muscle releveur naso-labial a été enregistrée par électromyographie tout au long de l'expérience. Un protocole qui a permis aux chercheurs de démontrer que l'expression de dégoût pouvait survenir lors de situations conceptuelles. Pour autant, on est encore loin de la moralité.

« Elle sent le rance, ton offre... »

Les expressions humaines en fonction des émotions © Chapman

Alors comment passe-t-on de cette étape d'expression du visage à la relation entre dégoût et sens moral ? À l'aide d'un petit jeu idiot : le « jeu de l'ultimatum ». Le principe est simple. Deux joueurs. À chaque tour, un joueur reçoit 10 euros. Il doit alors proposer un partage de l'argent : 5 – 5 ou encore 8 – 2 ou 9 – 1. Si le second joueur accepte, chacun reçoit la somme convenue ; s'il refuse, aucun ne perçoit d'argent (d'où le nom du jeu). Pour tester leurs dévoués cobayes dans le jeu de l'ultimatum, les chercheurs les ont installé devant des ordinateurs pour qu'ils jouent contre 10 ordinateurs et 10 hommes dont quelques trublions bien décidés à endosser le maillot d'Homo immoralis. Leur mission : piétiner la notion d'équité en enchaînant les propositions immorales (9-1) afin de jauger la réaction des cobayes. Et les résultats sont surprenants. Car en cas de proposition immorale, le dégoût est l'expression la plus fréquente sur le visage des joueurs, bien avant la tristesse ou la colère.

L'évolution des émotions en fonction des propositions faites aux volontaires dans le contexte du jeu de l'ultimatum. Le dégoût est en vert, la colère en rouge, la tristesse en bleu et le bonheur en violet. © Chapman

« Ceci est certainement le point le plus intéressant de l'étude, commente Luc Faucher. On s'attendrait à ce qu'une proposition inéquitable déclenche de la colère. Mais non, on observe surtout du dégoût. Il semble que lorsque l'on s'éloigne trop de l'équité, des normes sociales, le cerveau réagisse en pensant que l'autre n'appartient pas à la même communauté que lui, à la limite qu'il ne se comporte pas comme un humain : il devient dégoûtant. » Dans la même veine, des scientifiques comme Susan Fiske de Princeton ont montré que le simple fait de considérer quelqu'un comme incompétent réveillait des zones cérébrales impliquées dans le dégoût, ce qui amènerait l'individu à considérer l'autre comme un sous-humain. De plus, en cas de conflits ethniques, on remarque que les différents partis ont tendance à dépeindre la partie adverse comme des animaux (moins capables d'émotions ou de pensées humaines), des individus qui brisent les normes sociales et culturelles, des individus imaginés alors comme "dégoutants ". Commentaire de Luc Faucher : « Cette approche permet en général d'exacerber la haine ».

Le dégoût, à la base de la moralité ?

Mais peut-on affirmer pour autant qu'il existe un lien évolutif entre le dégoût oral et le dégoût moral ? Pour le chercheur québécois, « le dégoût oral ne consiste pas seulement au fait de rejeter quelque chose qui ne goûte pas bon, il demande de juger la chose comme pouvant être un contaminant, une nourriture éventuellement toxique ». En somme, l'expression faciale du dégoût agit comme un signal d'alarme. Voilà pourquoi il devient quasi impossible de faire manger un groupe d'enfants si le premier qui goûte singe le dégoût. Ce code social inné serait très ancien, et serait de fait apparu bien avant le sens moral. Par contre, d'après les chercheurs, d'un strict point de vue évolutif, le dégoût aurait servi de base à la construction de la moralité.

Mais quand même, pourquoi le dégoût et pas la colère, cette émotion qui conduit à la vengeance, qui permet de punir l'autre ? « La motivation principale du dégoût est de faire en sorte d'éviter l'objet dégoûtant, d'en rester éloigné, d'éviter le contact. L'ostracisme semble donc être la conséquence du dégoût et, comme l'ont montré certains psychologues, l'ostracisme produit l'équivalent cérébral de la douleur. » Pas très morale cette histoire...

Viviane Thivent

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