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Le microcèbe n'aime pas l'éclairage nocturne

Les effets de la pollution lumineuse sur les mammifères restent mal connus. Une équipe du laboratoire Mécanismes adaptatifs et évolution s’est donc penchée sur le cas du microcèbe. Sans surprise, ce petit primate nocturne apprécie peu l’éclairage de nuit… Reportage.

À Brunoy, petite ville située à 30 kilomètres au sud-est de Paris, s’élève une ancienne demeure avec de hautes fenêtres et un double perron. À l’intérieur, pas d’aristocrate. La bâtisse appartient au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) qui y a aménagé bureaux et espaces de travail pour les chercheurs du laboratoire Mécanismes adaptatifs et évolution (Mécadev), une unité mixte CNRS/MNHN. Marc Théry dispose d’un bureau au premier étage avec vue sur le grand jardin. Directeur de recherche au CNRS, il est responsable de l’équipe Biologie intégrative de l’adaptation, BioAdapt pour faire plus court, qui étudie l’adaptation des organismes aux facteurs de l’environnement.

Il y a quatre ans, l’équipe a obtenu une bourse du MNHN d’un montant de 93 000 euros pour étudier les effets de la pollution lumineuse sur les microcèbes, une espèce de lémurien. À peine plus grand que la main – 25 à 28 centimètres, queue comprise – c'est le plus petit primate connu à ce jour. Un doctorant, Thomas Le Tallec, a été recruté pour travailler sur le sujet avec Marc Théry et Martine Perret, membre de l’équipe et directrice de recherche au CNRS. La thématique, chez les primates comme plus généralement chez les mammifères, est encore peu étudiée. Certes, il est démontré que la pollution lumineuse diminue le nombre d’étoiles visibles à l'œil nu, mais ses impacts sur la faune et la flore, négatifs et parfois positifs, sont moins bien établis scientifiquement. Les recherches de BioAdapt consistent donc à étudier les réactions comportementales (déplacements, nutrition...) mais aussi physiologiques (ovulation, poids…) des microcèbes soumis à l’éclairage d’une lumière artificielle la nuit. 

Mauvaise nuit pour les lémuriens

L’animalerie se trouve dans des locaux adjacents à la demeure, dans le jardin. Marc Théry prévient que l’odeur y est forte. Les microcèbes utilisent des sécrétions odorantes pour communiquer entre eux. La ventilation souffle sans discontinuer. Malgré le bruit, les petits primates nocturnes dorment. Ils se font réveiller momentanément par Sandrine Gondor-Bazin, technicienne animalière qui examine régulièrement leur poids, leur métabolisme et leurs capacités sensi-motrices. Elle effectue aussi les manipulations liées aux expériences des différentes équipes du laboratoire Mécadev. Quelque 30 à 40 % des animaux y participent chaque année, estime Martine Perret.

Pour l’étude sur la pollution lumineuse, plusieurs expérimentations ont été menées. La première consistait simplement à placer une cage avec des microcèbes près d’une fenêtre donnant sur un lampadaire. Le manque d’obscurité durant la nuit provoquait une diminution de l’activité locomotrice des sujets. Suite à ce premier test, l’équipe a décidé de répéter l’expérience en conditions contrôlées. Les chercheurs ont remplacé la lampe à sodium orangée du lampadaire par une diode de même longueur d’onde et dont l’intensité lumineuse pouvait être réglée avec précision à 50 Lux. La lumière de la Lune, à laquelle l'équipe a soumis un groupe témoin, était fournie par une diode blanche de 0,3 Lux. De plus, des puces télémétriques ont été implantées dans la cavité abdominale des microcèbes afin de mesurer leurs mouvements et leur température.  

A priori, pas de danger pour les lémuriens. L’équipe contrôle régulièrement leur bonne santé. En cas de perte excessive de poids, l’expérience est interrompue. De plus, si les animaux sont gênés par la lumière, ils peuvent se réfugier dans leur nichoir. Enfin, pour ces recherches, les expériences sont limitées à 14 nuits. Un délai suffisant pour obtenir des résultats car, comme le précise Martine Perret dans la vidéo suivante, les lémuriens sont très sensibles à la lumière et s’y adaptent très rapidement.

Les microcèbes, dont le rythme biologique est fortement lié à l’alternance jour/nuit, développent des réactions comportementales et physiologiques lorsqu'ils sont confrontés à la pollution lumineuse. 

Réduction des déplacements et de l'activité nocturne, baisse de la production de mélatonine (l’hormone qui régule, entre autres, les rythmes biologiques), chaleurs survenant précocement : les effets de la pollution lumineuse sur les microcèbes sont nombreux. En milieu naturel, ils pourraient entraîner une malnutrition de ces lémuriens et la surmortalité des petits nés à la mauvaise saison. Leur espérance de vie, de trois à quatre ans en moyenne (contre sept à douze ans en laboratoire), s'en trouverait certainement écourtée, explique Marc Théry.

Et les effets sur l'Homme ?

Primate lui aussi, l’Homme est-il concerné par ces phénomènes mis en évidence chez les microcèbes ? Difficile de répondre, estime Thomas Le Tallec, qui a étudié de près les publications sur l’impact de la pollution lumineuse chez l’Homme. Pour dissiper tout doute, il faudrait soumettre des êtres humains aux mêmes conditions d’étude que les animaux de laboratoire, seule solution qui permette d'éliminer tous les facteurs extérieurs, comme le stress ou l’alimentation, pouvant influencer les résultats. Malgré un nombre croissant d'études, nous sommes loin de disposer de résultats significatifs pour notre espèce, juge-t-il donc, quoique certains chercheurs comme Itai Kloog de l’université d'Harvard aient observé des corrélations entre pollution lumineuse et cancer. 

Les effets de la pollution lumineuse diffèrent certainement entre microcèbes et êtres humains, selon Thomas Le Tallec. Des recherches testent actuellement plusieurs hypothèses relatives à ses impacts sur la santé humaine.

Dans le doute, l'ancien doctorant recommande de prendre des précautions pour ne pas s’exposer à la pollution lumineuse. D'abord, éviter de s'exposer à des lumières de forte intensité avant d’aller se coucher, en particulier celles, bleutées, des écrans qui ont tendance à diminuer la production de mélatonine. Ensuite, toujours bien fermer ses volets pour barrer la route aux lumières intrusives des voitures ou des lampadaires. Et enfin, laisser la lumière éteinte lorsque l’on se lève la nuit ou se munir d’une torche à lumière rouge à l’impact moindre sur les rythmes biologiques. 

Pour en savoir plus sur la pollution lumineuse, n’hésitez pas à participer au Jour de la nuit, le 10 octobre. Cet événement a pour but de sensibiliser le public aux impacts de ce phénomène sur le ciel, la faune et la flore. 

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