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Archéologie & Paléontologie

Le mystère des Néandertaliens « spéléologues »

À plus de 300 mètres au fond de la grotte de Bruniquel, des chercheurs ont fait une découverte extraordinaire : une structure d’origine humaine datant de 176 500 ans. L’espèce humaine – celle de Néandertal – s’est donc approprié le monde souterrain beaucoup plus tôt que ce que pensaient les chercheurs. Mais pourquoi ?

Prise de mesures pour l'étude archéo-magnétique dans la grotte de Bruniquel. © Etienne Fabre - SSAC

En 1990, un jeune spéléologue découvre une grotte cachée au fond d’un boyau étroit, dans un petit coin de la vallée de l’Aveyron, près de Bruniquel. Là, dans une vaste salle à 336 mètres de la lumière du jour, plongée dans une obscurité totale, les chercheurs mettent au jour une structure étrange faite de morceaux de stalagmites brisées et de petits morceaux d’os calcinés. Dans un article publié dans la revue Nature, une équipe de chercheurs franco-belge vient de révéler qu’il s’agit d’une structure non seulement d’origine humaine, mais également beaucoup plus ancienne que toutes celles découvertes dans une grotte à ce jour. Elle date de 176 500 ans, une époque où seule une espèce d’homme vivait en Europe : Néandertal.

La méthode de datation

La structure de la grotte de Bruniquel avait déjà fait l’objet de recherches en 1996. À l’époque, on ne savait pas précisément à qui attribuer cette réalisation. Un bout de radius d’ours calciné avait fait l’objet d’une datation au carbone 14. Verdict : au moins 47 600 ans, c’est-à-dire environ la date limite au-delà de laquelle le C14 n’est plus une méthode de datation fiable. Les premières traces de la présence d’Homo sapiens (Cro Magnon) en Europe ne datant que de 45 000 ans environ, les chercheurs soupçonnaient l'implication de Néandertal, mais sans certitude. Pour obtenir une datation plus précise que celle de 1996, l’équipe de Sophie Verheyden, Dominique Genty et Jacques Jaubert ont utilisé la datation à l’uranium-thorium, une méthode capable de dater précisément la calcite jusqu’à 500 000 ans. Pour ce faire, ils ont prélevé et analysé des échantillons provenant de la zone de rencontre entre les morceaux déplacés et les nouvelles stalagmites qui se sont formés par dessus. Ainsi, ils ont pu obtenir un âge moyen correspondant au moment où de nouvelles gouttes d'eau calcaire ont commencé à chuter sur le haut de la structure. Le résultat : – 176 500 ans, à 2 100 ans près.

Des « spéléofacts »

Salle de la grotte de Bruniquel. © Michel Soulier - SSAC / Nature Jaubert et al.

Jusqu’ici, la plus ancienne preuve de fréquentation des grottes par l’homme datait de 38 000 ans, et il s’agissait de traces laissées à Chauvet par Cro Magnon, l’homme moderne. Ce ne sont pas des peintures rupestres cette fois, mais des constructions circulaires dont les chercheurs ignorent pour l’instant la fonction. Elles sont toutes composées de morceaux de stalagmites brisées, empilés les uns sur les autres selon un schéma manifestement réfléchi. La taille des pièces de construction semble effectivement avoir été calibrée. « Nous avons fait appel à un statisticien qui nous a confirmé qu’il était impossible que des morceaux de dimensions aussi proches aient pu s’accumuler là de manière naturelle », précise Jacques Jaubert, préhistorien et membre de l’équipe à l’origine de la découverte. Pour qualifier ce type de structure, dont celle de Bruniquel est la seule de cette ampleur, les chercheurs ont développé un nouveau concept, celui des « spéléofacts ».

Détail d’un foyer avec des « spéléofacts » dans la grotte de Bruniquel. © Michel Soulier - SSAC

Les autres tas de stalagmites brisés découverts jusqu’ici dans des grottes autrefois occupées par l’Homme avaient apparemment été déplacés pour faciliter le passage, ce qui n’est manifestement pas le cas ici. Non seulement la structure se situe au milieu de la salle, mais elle a également servi de support à plusieurs feux. Les traces de plusieurs foyers, contenant parfois des morceaux d’os calcinés, sont réparties de manière assez régulière le long des structures. La pièce étant complètement plongée dans le noir, ils ont sûrement servi au moins à éclairer la pièce, peut-être à faire cuire de la nourriture. L’os étant un bon combustible, leur présence ne veut pas forcément dire qu’il y a eu repas.

Néandertal, un homme « moderne » ? 

À quoi ont bien pu servir ces structures ? Servaient-elles un objectif utilitaire ? Faisaient-elles partie d’un rituel ? Les Néandertaliens venaient-ils y chercher quelque chose de précis ? Voulaient-ils se protéger du froid en période glaciaire ? Pour s’introduire aussi loin sous terre, et ensuite déplacer plus de deux tonnes de matériaux, ces hommes de Néandertal devaient avoir une raison. « Aller sous terre, ça n’est pas anodin. C’est relativement complexe, surtout au niveau de l’éclairage, précise Jacques Jaubert. Cela nous fait percevoir un Néandertalien un peu différent de ce que l’on pensait ». À ce stade de la recherche, aucune hypothèse n’est privilégiée.

Néandertal à Bruniquel par CNRS

À première vue, il est difficile d’imaginer en quoi cette structure pouvait constituer un intérêt purement pratique, mais les chercheurs insistent sur le fait de rester prudent. Le sol d’origine étant recouvert de calcite, s’il est sondé, des indices pourraient prochainement venir apporter des informations sur ce qui s’y tramait au milieu du Paléolithique. « Pour l’instant, ce qu’il faut retenir c’est qu’il s’agit d’une preuve irréfutable de l’appropriation du monde souterrain par Néandertal dès 175 000 ans avant notre ère, à une période où il s’agit presque de pré-Néandertaliens. Si l’on m’avait dit ça, il y a quelques années, je ne l’aurais pas cru », s’enthousiasme Jacques Jaubert. Pour le spécialiste de la Préhistoire, ainsi que pour les deux autres coauteurs de la publication, Sophie Verheyden et Dominique Genty, la maitrise du monde souterrain peut être considérée comme un critère de modernité.

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