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Le téléphone portable qui choisissait votre garde-robe

Alors que l'Europe se familiarise à peine avec la 3G, la NTTdocomo, principal fournisseur en téléphonie mobile du Japon, lancera en décembre 2010 une nouvelle génération de portable, la LTE, augmentant par dix, la quantité d'informations potentiellement échangées.

Anticipation

« Vous en pensez quoi ? La bleue ou la rouge ? » Et voilà. En désespoir de cause, l'homme s'est tourné vers la seule femme disponible de la boutique : la vendeuse. L'air plaintif, il passe et repasse de petites robes bariolées devant sa silhouette rectangulaire. « A votre avis… c'est pour ma fille… c'est son anniversaire. » La vendeuse, plus suave qu'un maire en campagne, désigne l'une des robes. La plus chère, évidemment. La technique est éprouvée, infaillible. Mais elle pourrait avoir fait son temps.

Car, d'ici quelques années, en lieu et place de « miss chiffre d'affaire », pourrait siéger un keitai (1). Un téléphone portable qui, en un clin d'œil, de doigt ou de voix, appellerait la garde-robe de la cadette, analyserait les étiquettes des vêtements qui y sont rangés, en déduirait la taille et les goûts de la demoiselle, confronterait le tout aux robes du magasin et proposerait un ou plusieurs modèles. La vendeuse n'aurait alors plus qu'à s'approcher : « vous voulez voir ce que cela donne sur elle ? » Question purement formelle : l'hologramme 3D de la fillette serait déjà là, face au client, à faire la belle, dans sa virtuellement nouvelle robe. « Kirei desu ne…(2) » ajouterait la vendeuse. En commerce, rien n'est aussi bon marché que la flatterie. Et hier, comme demain.

La NTT Docomo au Japon

NTT Docomo signifie Nippon Telecom and Telegraph (NTT) Do Communications Over the Mobile Network (Docomo signifiant aussi « partout » en japonais). La NTT a été une entreprise publique, en position de monopole, jusqu'en 1985. Malgré sa privatisation, elle est toujours détenue, pour un tiers, par l'État japonais. Une géante très peu implantée hors des frontières nippones. Et ce, essentiellement à cause d'un problème d'incompatibilité entre les normes japonaises et étrangères. D'un point de vue économique, la NTT Docomo, ancienne société publique, a ainsi meilleur compte à se focaliser sur le marché japonais et à revendre ses avancées techniques à ses homologues étrangers.

* Nom japonais du téléphone portable. ** « Elle est jolie, n'est-ce pas ? »

Leader et mode de vie nippon

Les petits plats dans les grands “Bienvenue dans le showroom du centre de recherche de la NTT Docomo.“ © Viviane Thivent

Car ici, dans le showroom d'un centre de recherche situé à sept correspondances et trois heures de train de Tokyo, c'est le futur qui s'expose. Du moins celui imaginé par les 6000 chercheurs de la NTT Docomo, le leader japonais de la téléphonie mobile. Une compagnie peu connue du monde du soleil couchant mais qui a révolutionné notre quotidien. Et pour cause : le lancement en 1979 du premier téléphone mobile analogique (1G) ou l'irruption d'internet sur les mobiles en 1999 avec l'i-mode (3G), c'est elle.

Une créativité que le géant ne doit pas au hasard mais à son investissement constant dans la recherche et le développement : 100 milliards de Yens par an, soit 1 milliards d'euros environ. Et comme l'eau prend toujours la forme du vase, cet effort explique que les Japonais soient devenus si « keitaiophiles ». Et c'est peu de le dire, car pour 50% de la population, le téléphone portable remplace désormais l'ordinateur. Il est partout, dans les trains, les rues ou les maisons. Plus décoré qu'un sapin de Noël, il ne s'écoute plus mais se regarde. Il sert à envoyer des mails, à se repérer, à faire les courses, à regarder la télévision ou encore à écrire des livres entiers.

Un phénomène que les Occidentaux découvrent à peine avec l'arrivée de smartphones comme l'iphone, sans toutefois imaginer les innovations qui restent à venir. Car au Japon, en sus de tout ce qui vient d'être mentionné, le keitai sert de carte de crédit, de ticket de transport, de clé de bureau, de pointeuse, de babysitter ou encore papysister. Un décalage qui ne devrait que se creuser avec le lancement en décembre, par la NTT Docomo, de la LTE (Long Term Evolution) ou Super3.

Baby et papysitter

Au Japon, les enfants ont coutume de rentrer de l'école seuls. Un état de fait qui n'est pas pour rassurer les parents. Aussi, Il y a 3-4 ans, la NTT Docomo a-t-elle mis sur le marché un téléphone spécialement destiné aux enfants. Il envoie un sms aux parents dès que l'enfant passe le portail de l'école, communique sa position à tout moment ou peut émettre un signal d'alarme en cas de problème.

Pour les personnes âgées, le concept est un peu plus surprenant et passe par une bouilloire... Chaque fois que la personne 'surveillée' se sert un bol d'eau chaude pour préparer son thé, ses enfants reçoivent un sms. Ils n'auront à s'inquiéter qu'en cas de silence prolongé.

Des innovations pour demain ?

« Cette innovation va permettre de multiplier par 10 la quantité d'information échangée par téléphonie mobile (1)» Retour dans le showroom de la NTT Docomo. « ce qui veut dire qu'avec son portable, on pourra regarder simultanément 12 films en haute définition et jouer en réseau. » La jeune femme, un personnage situé à mi chemin entre l'hôtesse de l'air et la présentatrice de téléachats, s'incline. « Je vous en prie, essayez. » Une expérience mais qui vous amène assez rapidement à la conclusion suivante : 12 films en simultané, c'est environ 11 de trop par rapport à la quantité d'informations potentiellement gérable par le commun des mortels. Et ce d'autant plus quand le commun en question est déjà occupé à faire en sorte de mettre K.O. un colosse vert assez peu arrangeant.

Alors, pourquoi un tel débit ? Réponse prémoulue de l'hôtesse : pour répondre à la demande croissante des utilisateurs et pour permettre la mise en place de services de nouvelle génération. « Car après avoir permis la communication, la transmission des données, le téléphone va se transformer en véritable auxiliaire de vie ! » Sur quoi, elle étend un bras à la façon d'une danseuse étoile, invitant le visiteur à s'emparer des lieux. Une caverne d'Ali Baba très hétéroclite où l'on trouve, entre autres choses, des adaptateurs pour transformer son keitai en projecteur de cinéma ou en… flûte traversière. Dans un recoin, il y a aussi une montre. Objet que la demoiselle-hôtesse s'empresse de passer au poignet avant de claquer des doigts. Une fois. Une lampe s'allume. « Cette montre reconnaît les claquements de doigts. Du coup, on peut utiliser ce signal pour commander aux choses ou créer des mots de passe ! » Démonstration. Clac… cla-clac… clac clac. Rien ne se passe. Raté. Notre hôtesse se concentre de plus belle, fredonne même la séquence secrète, histoire d'être sûre du rythme - « Ta… Ta-ta… Ta ta… » - puis se lance du bout des doigts. Un écran s'allume. Soulagée, la jeune femme retrouve le sourire. Reste que pour l'usage d'un mot de passe, on a connu plus discret et moins compliqué.

La silicon valley de la NTT Docomo

Le centre de recherche de la NTT Docomo se trouve au sud de Tokyo, à Yokosuka, au milieu des montagnes. Créé en 1999, il est censé être la "silicon valley" de la téléphonie mobile nippone.

Communication intracorporelle

Qu'importe, notre hôtesse en a encore sous le coude. Elle repose la montre et se saisit d'un autre petit objet, une sorte de bague qu'elle appelle un Yubi-wa (1)  et qu'elle enfile sur l'index. Pour les besoins de la démonstration, elle se connecte, explique-t-elle, à un hypothétique service de prévisions météo.

Connexion établie. Hochement de tête. Elle place son index dans l'oreille et adopte la moue de celle qui est subjuguée par ce qu'elle entend. Sauf que là, en l'occurrence, aucun son ne sort de l'objet. Et pour cause : pour entendre, il faut toucher. Toucher pour que les vibrations émises par le Yubi-wa puissent atteindre les os de l'oreille interne. D'ailleurs aujourd'hui, son petit doigt lui dit qu'il va pleuvoir, déclare-t-elle. Et quitte à se servir d'un doigt, pourquoi ne pas aller plus loin et considérer le corps dans son ensemble ? Ainsi, les chercheurs de la NTT Docomo ont développé la communication intracorporelle. « L'idée, ici, est d'utiliser la résistivité du corps pour transmettre des informations. »

Plus besoin de sortir son keitai pour payer ou passer les portiques du métro, une simple apposition de la main suffirait. Dans le même genre, il vous suffirait de vous placer à certains endroits géographiques pour recevoir des informations spécifiques, comme l'heure du prochain train. L'information transiterait directement par votre corps pour atteindre votre portable ou un terminal quelconque. Le monde à l'envers en somme. « Nous devons encore faire une série de tests pour vérifier que cela ne gêne pas, entre autres, le fonctionnement des pacemakers. »

Le futur vu par NTT Docomo...

Au doigt et à l’œil

De quoi en rester un peu pantois. Surtout quand on sait que les innovations présentées ici sont pour la plupart déjà vieilles de 3 à 5 ans. « Toutes ces technologies n'arriveront pas sur le marché, explique Makiko Furuta, chargée de communication à la NTT Docomo. En fait, nous utilisons ce showroom pour observer les réactions du public face aux produits ou concepts que nous développons.» C'est bien connu : même les singes tombent des arbres (1) … alors autant avancer avec prudence.

D'autant que les chercheurs de la NTT Docomo, eux, ont une imagination débridée. Ainsi, ont-ils fait sensation au Congrès mondial de la téléphonie mobile qui s'est déroulé en février à Barcelone avec un système de commande basé sur le mouvement des yeux. Un concept très orienté, qui reflète à merveille la façon dont la NTT Docomo s'imagine le téléphone de demain : une paire de lunettes et une oreillette. Une vision futuriste qui amuse beaucoup Alvaro Cassinelli, chercheur à l'université de Tokyo. « C'est très risqué de miser sur le regard pour commander ce genre d'interface. Et pour cause : les mouvements des yeux deviennent inconscients dès lors que l'on est concentré sur ce que l'on regarde. A l'inverse, quand on se concentre sur la façon dont on bouge les yeux, on oublie de regarder. Vous voyez le dilemme ? » Parler de l'année prochaine, et le démon sourira (1).

Viviane Thivent

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