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Le turc sifflé, deux hémisphères pour une langue chantée

Nous utilisons l’hémisphère gauche de notre cerveau pour comprendre le langage parlé. Mais des chercheurs allemands ont montré que des langues comme le turc sifflé sollicitent également l'hémisphère droit.

Personne communiquant en turc sifflé© Onur Güntürkün

Siffler une faute… ou des nouvelles

Les joueurs de football le savent bien, un sifflement est un message clair. Quelque 70 groupes humains utilisent d'ailleurs les sifflements pour communiquer, exactement comme avec une langue parlée. Pour le cerveau, cependant, comme vient de le montrer une équipe allemande dans une étude parue dans Current Biology, il ne s’agit pas d’une langue classique. En effet, le turc sifflé, utilisé dans les montagnes du nord-est de la Turquie, fait appel aux deux hémisphères de manière symétrique, et non seulement à l’hémisphère gauche comme les autres langages.

Les zones chargées de la reconnaissance vocale sont situées à proximité du cortex auditif, en particulier l'aire de Wernicke (compréhension des mots) et l’aire de Broca (production des mots).© NIH

En général, c'est uniquement l’hémisphère gauche du cerveau qui est utilisé pour comprendre le sens d'un texte, qu'il soit écrit, lu ou parlé et ce, quelle que soit la langue, y compris la langue des signes. L’hémisphère droit, quant à lui, analyse les propriétés acoustiques des sons entendus : l’intonation, le timbre, le rythme et la mélodie.

Une langue acoustique

Or le turc sifflé fait partie des quelques langues dont le sens s’appuie justement sur des propriétés acoustiques. Il est identique au turc classique, avec la même syntaxe et le même vocabulaire, transposés en sifflements. Comme les bergers de La Gomera (Canaries), quelques tribus d’Amazonie et quelques Eskimos, les Turcs siffleurs n’utilisent ce langage que pour communiquer sur de longues distances. Le sifflement porte en effet mieux que la voix.

Conversation en turc sifflé entre deux vallées : les personnes se saluent et se donnent des nouvelles.

Les chercheurs de l’université de la Ruhr et du Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique ont voulu savoir si ce langage particulier respectait toujours l’asymétrie du cerveau en faveur de l’hémisphère gauche. Pour cela, ils ont fait écouter à des Turcs siffleurs la même syllabe ou deux syllabes différentes simultanément dans les deux oreilles. Habituellement, la syllabe entendue par l’oreille droite, reliée au cerveau gauche, est mieux entendue, ce qui montre le rôle prédominant de cet hémisphère dans la compréhension du langage.

Une asymétrie culturelle

Lorsque les syllabes sont en turc classique, cette règle est respectée avec une latéralisation claire : 64 % des syllabes reconnues ont été entendues par l’oreille droite contre 30 % pour l’oreille gauche. Si les syllabes sont sifflées, la compréhension est globalement réduite, les homonymes étant moins bien identifiés lorsqu’ils sont sifflés hors contexte. Surtout, elle est réduite du côté du cerveau gauche, avec seulement 32 % de syllabes reconnues par l’oreille droite.

L’asymétrie de compréhension de la langue parlée disparaît dans la langue sifflée (en bleu : en pourcentage des syllabes entendues ; en rouge : en pourcentages des syllabes comprises).© Güntürkün et al 2015

La compréhension est répartie de façon plus équilibrée entre hémisphère droit et hémisphère gauche : l’asymétrie dont les chercheurs avaient l’habitude ne serait donc qu’une conséquence des propriétés physiques des sons que nous produisons pour communiquer. En effet, dans le turc sifflé, chaque son a une fréquence unique, alors que dans les langues parlées, chaque son est un mélange de plusieurs fréquences. Cette caractéristique de fréquence unique sollicite davantage l’hémisphère droit, le gauche s'occupant de l'analyse des sons complexes. Et pour ceux qui ne savent pas siffler, il reste toujours le téléphone...

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