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Les peuples indigènes contre le changement climatique

La gestion des ressources naturelles par les communautés autochtones aide à lutter contre la déforestation et à préserver des stocks importants de CO2, facteur régulateur du changement climatique. Un reportage à Lima réalisé lors de la dernière conférence sur le climat (COP 20).

Le parc national Darién, au Panama© Evergreen

Dans l’est de l'État du Panama, les communautés indigènes Embera et Wounaan partagent 4384 km2 de terres au sein de comarcas, des régions semi-autonomes indigènes créées en 1983. « Nous vivons ici depuis des générations. Nous sommes liés à cette forêt », explique Candido Mezua, président de la Coordination nationale des peuples indigènes de Panama (Coonapip). Tous les ans, à la saison sèche, la même histoire se répète : les bûcherons débarquent en quête du cocobolo, une espèce d’arbre précieuse et en danger. En janvier 2012, les Wounaan ont découvert 600 arbres abattus illégalement sur leur territoire. Cette fois-ci, ils ont décidé d'agir. Ils ont poursuivi les coupeurs d’arbres, les ont capturés et attachés jusqu’à ce que des représentants de l’État viennent constater les faits. Mais à leur place, ce sont les renforts des bûcherons qui sont arrivés, armés de pistolets. Des coups sont partis et les Wounaan n’ont eu d’autre choix que de s’enfuir puis de se terrer dans leur village jusqu’à ce que la tension retombe.

Candido Mezua, président de la Coordination nationale des peuples indigènes de Panama (COONAPIP), lors de la COP 20

Les terres des Embera-Wounaan se superposent pourtant avec le parc national Darién, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, un statut qui devrait les préserver des coupes sauvages. « Il y a une grande différence  entre ce qui se passe dans les zones du parc où vivent des membres d’une de nos deux communautés et les zones où il n’y a personne. Quand des Embera ou des Wounaan sont là, ils veillent sur la forêt. Mais quand aucun "gardien" n’est là, la situation est propice aux invasions. L’État ne sait pas comment protéger le parc : c’est la présence des peuples indigènes qui protège la forêt et ses ressources », commente Candido Mezua.

Des barrières à la déforestation

Les propos du leader Embera-Wounaan sont confortés par une étude récemment présentée à Lima en marge de la COP 20, la Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Réalisée par l’Institut du bien commun (IBC), elle confirme que les territoires indigènes ont un taux de déforestation nettement inférieur aux aires environnantes, et ce même quand ils sont proches de centres d’activité économique ou accessibles via des routes ou des rivières, des facteurs habituellement propices à la déforestation. « Nous avons toujours su que les peuples indigènes géraient les ressources forestières de façon durable et étaient de ce fait des acteurs majeurs de la protection de l’Amazonie. Mais nous avons désormais des preuves scientifiques que leurs territoires constituent des barrières à la déforestation », a expliqué Ana Saenz, chercheuse à l'IBC, lors de la présentation de l'étude. Les scientifiques se sont concentrés sur les régions habitées par l’ethnie Cacataibo, en Amazonie péruvienne. L’étude des cartes de déforestation de la zone est claire. En 2010, 91 % des terres habitées par des communautés autochtones étaient couvertes d’arbres. Mais la forêt couvrait seulement 66 % des terres voisines, où ne résident pas de communautés indigènes et qui ont été envahies par des « colons », parfois avec l'accord du gouvernement péruvien. 

Pour Marcedonio Cortave, fondateur de l’Association des communautés forestières de Petén (Acofop), au Guatemala, si les populations indigènes protègent bien les forêts, c’est parce qu’elles ont su développer des pratiques traditionnelles de gestion. L’histoire de son territoire est emblématique. Lui vient du département de Petén, le plus au nord du petit État d’Amérique centrale, à 500 km de la capitale. Ce département est en grande partie une aire protégée, la réserve de biosphère de Maya, créée en 1990 et qui s’étend sur un peu plus de 2 millions d’hectares. « La déforestation a fait beaucoup de mal aux forêts de mon pays », explique-t-il.

La réserve de biosphère de Maya© Hugo Ahlenius, UNEP/GRID-Arendal

En 1950, au Guatemala, les forêts s'étendaient sur 6,97 millions d’hectares. En 2010, seuls 3,72 millions d’hectares subsistaient. Après la création de la réserve de Maya, l’État a décidé de la diviser en trois zones. Dans la première, le « noyau », aucune activité n’est autorisée. « C’est en tout cas ce que dit la loi », précise le leader guatémaltèque. La seconde est une zone tampon, où les terres peuvent appartenir à des particuliers, qui y font notamment de l'élevage. La troisième est la zone d’usages multiples : seules des activités en lien avec la forêt peuvent y être conduites - pas d’élevage ni d’extraction pétrolière par exemple. C’est là que les communautés forestières de Petén sont installées.

Une gestion communautaire des forêts

« Nous avons mis en place un management communautaire des forêts. Ici, pas de titre privé de propriété. Nous décidons ensemble, lors d’assemblées communautaires, comment les ressources de la forêt seront utilisées. Les activités sont diversifiées : il y a l’exploitation du bois, l’artisanat, la fabrication de meubles en fibres, la culture de plantes ornementales etc. ». Par exemple, les zones de coupe du bois ne sont exploitées que pendant cinq ans, avant d’être mises au repos et remises en exploitation 40 ans plus tard seulement. Pour fabriquer des meubles, les artisans utilisent désormais les rebuts des coupes plutôt que le bois d'arbres fraîchement abattus. Quand aux cueilleurs de Xate, une espèce de palmier dont les feuilles sont utilisées dans les ornementations florales, ils ne prélèvent plus que deux ou trois branches au lieu de couper systématiquement les plantes entières.

En 20 années d’expérience, cette gestion communautaire a fait ses preuves. « Le noyau de la réserve, où toute activité est normalement interdite, est plus affecté par la déforestation que les hectares qui ont été alloués à nos communautés ! », affirme Marcedonio Cortave. Les chiffres sont là pour le prouver : alors que la réserve de biosphère Maya a connu ces des dernières années un taux annuel moyen de déforestation de 1,18 %, les concessions attribuées aux communautés enregistrent une déforestation proche de zéro : 0,008 % ! Avant que ces terres ne passent sour leur responsabilité, elles représentaient 8,7 % des forêts du Guatemala. Leur part atteint désormais 10,7 % ...

Sara Omi, avocate de la Coordination nationale des peuples indigènes de Panama, raconte comment son peuple gère aussi les ressources de façon communautaire.

Ces observations concordent avec ce qui se passe dans d’autres pays, comme au Nicaragua, le second pays le plus pauvre d’Amérique latine. Une étude menée par World Ressources Institute et Rights and Resources Initiative a montré qu’au sein de la réserve de biosphère Bosawas, située au nord du pays, à la frontière avec le Honduras, la déforestation était 14 fois supérieure dans les terres occupées par des « colons » que dans les territoires reconnus de la communauté indigène Mayangna.

Hindou Oumarou Ibrahim raconte comment la communauté nomade peule Mbororo du Tchad, à laquelle elle appartient, utilise durablement les ressources de son environnement, mais subit de plein fouet les conséquences du changement climatique. Elle espère que les négociations climatiques internationales prendront en compte les droits des peuples autochtones.

Les territoires indigènes comme régulateurs du climat

La protection de leur territoire et de leur patrimoine sylvestre par les populations autochtones exerce un effet bénéfique sur le climat. Des recherches menées par l’ONG américaine Environmental Defense Fund et l’organisation Woods Hole Research Center ont ainsi montré que les territoires indigènes et les parcs des neuf pays amazoniens stockent près de 33 % du carbone de toute l’Amazonie. « Nous ne nous attendions pas à de tels chiffres. C’est plus de carbone que ce qui est stocké dans certains pays qui sont pourtant les plus riches puits de carbone du monde, comme l’Indonésie ou le Congo », explique Wayne Walker, un des auteurs de ce travail. L’étude livre par ailleurs une autre donnée inquiétante : plus de 40 % de ces territoires indigènes sont menacés, notamment par des projets d’exploitation de bois, de mines ou d'élevage intensif. 

En effet, leurs tracés tardent à être « titularisés » par les États. En Amazonie, plus de 20 millions d’hectares attendent toujours d’être reconnus comme propriété collective des populations qui y vivent depuis des générations. En Indonésie, la situation est identique. « L’an passé, mon organisation a saisi la Cour constitutionnelle indonésienne pour demander la modification d'une loi votée en 1999 : celle-ci stipulait que les forêts indigènes appartenaient à l’État ! », s’indigne Mina Setra, représentante de l’Alliance des peuples indigènes des archipels (Aman), la plus importante organisation indigène du pays. « Nous avons gagné, mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes désormais les propriétaires de nos terres. Si une entreprise détient une licence d’exploitation, elle peut toujours raser nos arbres sans que nous puissions rien dire ».

Mina Setra explique que les nouvelles technologies aident à cartographier les limites des territoires indigènes en Indonésie afin de forcer le gouvernement à les reconnaître et d’empêcher les plantations de palmiers à huile de détruire les forêts.

En attendant ces reconnaissances territoriales, plus de 153 conflits ont opposé, en 2013, en Indonésie, les populations indigènes à des entreprises ou l’Etat. Au Pérou, d’après l’ONG Global Witness, 58 personnes ont quant à elles été tuées entre 2002 et 2013 alors qu’elles défendaient leur territoire. Au Honduras, le chiffre s'élève à 109. Et le Brésil, pays le plus meurtrier, compte 448 décès. Le sort réservé aux communautés indigènes sera aussi un test de la volonté de la communauté internationale de lutter contre le changement climatique...

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