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L'hominidé du Cerf Rouge : une nouvelle espèce ?

Mi-primitifs, mi-modernes, les crânes de la grotte du Cerf rouge, en Chine, font débat. Nouvelle espèce ou simples Homo sapiens, les archéologues avancent différentes hypothèses quant à l’origine de ces hominidés qui vivaient il y a seulement 14 000 ans.

Une nouvelle espèce d'hominidé ? Selon Florent Détroit, paléoanthropologue au Museum d’Histoire Naturelle de Paris, cette photographie distribuée aux journalistes présente le crâne sous un angle non conforme aux usages afin d’accentuer l’apparence inhabituelle de la face. © Darren Curnoe

Ils ont l’arcade sourcilière proéminente comme des hommes archaïques et une boîte crânienne ronde, comme nous. Les hominidés de la grotte chinoise du Cerf Rouge, datant de 11 500 à 14 500 ans, appartiendraient-ils à une espèce humaine encore inconnue, une espèce qui aurait cohabité avec l’homme moderne ?

C’est l’une des hypothèses de Darren Curnoe, archéologue à l’université de Nouvelle Galles du Sud à Sydney, dont l’analyse fait l’objet d’une publication dans la revue PLoS One (mars 2012). Si le chercheur et son équipe australo-chinoise parvenaient à démontrer cette théorie, nul doute qu’elle ferait grand bruit dans le monde de la paléontologie. Pour l’heure, elle fait débat.

Des ossements laissés à l’abandon

La grotte du Cerf Rouge Les hominidés découverts en Chine ont été nommés d’après la grotte de Maludong où une partie des ossements ont été retrouvés. Darren Curnoe (à droite) et Andy Herries (à gauche). © Darren Curnoe

À l’origine de cette controverse, des ossements redécouverts en 2009 dans le sous-sol d’un institut de recherche chinois. Alors qu’il y travaille, le professeur Ji Xueping, de l’université de Yunnan, tombe sur un crâne aux formes inhabituelles. Celui-ci a été découvert dans une grotte de Longlin, en 1979, par des géologues en quête de pétrole. Brièvement décrits par des archéologues locaux, les fossiles ne retiennent pas l’attention des chercheurs, et ceux-ci sont finalement entreposés.

Lorsque 30 ans plus tard, Darren Curnoe observe pour la première fois ces fossiles, il est stupéfait. Chinois et Australiens s’associent alors pour mener de plus amples recherches. Les paléontologues découvrent ainsi de nouveaux ossements dans la grotte du Cerf Rouge, à Maludong.

Les ossements issus des deux sites de Longlin et Maludong, distants de 500 km, permettent de rassembler au total quatre individus. Des hommes modernes ayant vécu à la même époque et dans la même région, l’anatomie si particulière des hominidés du Cerf Rouge retient l'attention des chercheurs. 

« Leur arcade sourcilière proéminente, l’épaisseur de leurs ossements, leur face plate, l’absence de menton, sont spécifiques aux hommes archaïques, explique Darren Curnoe. Mais ils présentent également des caractères modernes : une boîte crânienne ronde, un visage situé sous le cerveau et non en face. »

Darren Curnoe et Ji Xueping Darren Curnoe, archéologue à l’université de Nouvelle Galles du Sud à Sydney (à gauche) et Ji Xueping, de l’université de Yunnan en Chine, (à droite) étudient le crâne de Longlin. Les équipes chinoises et australiennes ont décidé de s’associer pour mener à bien leurs recherches sur les hominidés de la grotte du Cerf Rouge. © Paul Tacon

Une reconstitution en trois dimensions de la surface du cerveau montre quant à elle que l’arrière est archaïque alors que l’avant semble moderne. D’autres caractères sont uniques : le nez et les orbites sont très larges.

Darren le reconnaît : « Il est encore impossible de classifier ces hominidés, mais nous avons plusieurs hypothèses. Il peut s’agir de descendants d’hommes venus d’Afrique ayant gardé tardivement des caractères primitifs. Mais beaucoup d’indices nous poussent à croire qu’il s’agit d’une nouvelle espèce ».

Variabilité génétique

Pour Florent Détroit, paléontologue au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris, l’hypothèse paraît un peu hâtive. « Selon les photographies publiées, les caractères primitifs ne sont pas si marqués. L’arcade sourcilière, par exemple, n’est pas si proéminente, observe-t-il. L’étude de Darren Curnoe indique que les crânes présentent un “petit menton”. Or, même peu développé, le menton demeure une caractéristique moderne. »

Pour le chercheur, les Homo sapiens de l’époque présentaient une variabilité plus grande qu’aujourd’hui. Comme cela a déjà pu être observé en Indonésie, les hominidés de la grotte du Cerf Rouge sont peut-être simplement des Homo sapiens ayant conservé des caractéristiques primitives plus développées que d’autres.

Un descendant des Denisova ?

Une vue d'artiste de l'hominidé du Cerf Rouge L’artiste Peter Schouten, et l’archéologue Darren Curnoe ont travaillé ensemble pour élaborer une représentation artistique d’un hominidé de la Grotte du Cerf Rouge. © Peter Schouten

Isabelle de Groote, paléontologue au National History Museum à Londres propose une théorie intermédiaire. « Les hominidés de la grotte du Cerf Rouge pourraient provenir d’un croisement entre des hommes modernes et les hominidés archaïques de Denisova » avance-t-elle.

Les hominidés de Denisova ont été découverts dans le sud de la Sibérie. En 2010, l’analyse génétique de leurs ossements avait alors permis de montrer que cette nouvelle espèce avait des similarités avec la population actuelle du Sud-Est de l’Asie. Des croisements avec des Homo sapiens ont donc eu lieu. Mais quand ? Où ? Les hominidés de la grotte du Cerf Rouge sont-ils un maillon manquant entre les hominidés de Denisova et les hommes modernes ? « Nous avons peu d’informations en Asie à cause du manque de fouilles. Et notamment, nous ne savons pas jusqu’à quand ont vécu les hominidés de Denisova ».

Un élément pourrait mettre tous les archéologues d’accord, l’ADN. L’équipe de Darren Curnoe tente ainsi de trouver dans les fossiles de la grotte du Cerf Rouge du matériel génétique suffisamment préservé pour le comparer à celui d’hominidés modernes ou primitifs. « Mais nos chances sont assez maigres, reconnaît-il. Cette région tropicale n’est pas idéale pour la conservation de l’ADN ».

« Cette découverte n’en demeure pas moins intéressante, reconnait Florent Détroit, notamment parce que nos connaissances sur l’archéologie préhistorique en Asie sont encore très fragiles. »

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