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Homme & Société

Masculin-féminin : le combat contre les stéréotypes

Si l’égalité entre femmes et hommes progresse dans tous les domaines, la persistance de stéréotypes de genre incite à ne pas baisser la garde. Pour mieux les combattre, les scientifiques en prouvent l’inanité.

© NASA

Les stéréotypes de genre s’affichent parfois en termes caricaturaux dans les publicités, les fictions et les médias. Mais les inégalités qui en découlent entre femmes et hommes se dévoilent aussi dans les réalités quotidiennes. Professionnelles, avec des rémunérations inéquitables ou une conception genrée des métiers. Médicales, avec des diagnostics trop tardifs de maladies graves, par exemple l’infarctus féminin parfois confondu avec une crise d’angoisse. Sociales, avec une répartition des tâches domestiques au détriment des femmes. Physiques, enfin, avec des violences sexuelles dont l’affaire Weinstein a montré la relative banalité, et qui témoignent de façon aiguë de la domination masculine et de l’abus de pouvoir trop souvent exercés sur les femmes. Ces discriminations de tous ordres sont désormais dénoncées. En débusquant les stéréotypes de genre, en identifiant leurs origines et en démontrant leur absurdité, les scientifiques contribuent à les combattre.

De l’égalité formelle à l’égalité réelle

Depuis les années 2000, l’arsenal juridique de lutte contre les discriminations entre les sexes s’est considérablement étoffé en France.

Par opposition au « sexe », c’est-à-dire l’ensemble des caractéristiques biologiques, héréditaires et génétiques, le « genre » désigne la construction sociale des hommes et des femmes, de la masculinité et de la féminité, construction qui diffère selon l’époque, le lieu, la culture et la société considérés. Né dans les années 1950 avec l’étude des « hermaphrodites », le concept de genre a acquis plus tard une couleur militante pour lutter contre les stéréotypes et les pratiques discriminatoires. Il s’est imposé en France en 1995, après la quatrième Conférence mondiale sur les femmes (Pékin). Durant la décennie suivante, les lois en faveur de l’égalité hommes-femmes se sont multipliées : transmission du patronyme aux enfants (2002), égalité salariale (2006), égal accès aux mandats électoraux et fonctions électives (2007), lutte contre les violences faites aux femmes (2010), représentation au sein des conseils d’administration (2011)… Constatant un décalage persistant entre les lois et leur application, la loi de 2014 se veut un texte pour « l’égalité réelle entre les hommes et les femmes » et embrasse à la fois les sphères privée, professionnelle et publique : réforme du congé parental, garantie publique contre les impayés de pension alimentaire, éviction du conjoint violent du domicile, généralisation de la parité à tous les secteurs de la vie sociale… Mais sur les moyens à mettre en oeuvre, certains débats restent vifs, comme celui, toujours en cours, sur l’écriture inclusive.

Les femmes à la chasse !

© David Shutherland/ Getty

Victimes de préjugés sexistes, les femmes ont longtemps souffert « d’invisibilité archéologique »,selon l’expression de l’historienne Claudine Cohen. Or les dernières recherches (ethno)archéologiques révèlent leur participation à l’ensemble des tâches du groupe : collecte et cueillette, construction des habitats, confection et maniement des outils, peinture rupestre, chasse du petit et du gros gibier. Mieux : très tôt, les femmes espacent les naissances, grâce à un allaitement prolongé qui retarde le retour de couches, ce qui leur permet de participer davantage à la vie du groupe. 

Les femmes, forcément multitâches ?

La situation professionnelle des femmes s’améliore depuis vingt ans, sans que cela ait entraîné une répartition plus égalitaire des tâches domestiques.

Plus qualifiées, les femmes représentent désormais 42 % des cadres en France – 31 % il y a vingt ans – et exercent de plus en plus comme médecin, ingénieure ou chercheure (Insee, 2017). Parallèlement, le nombre de femmes « au foyer » (de 20 à 59 ans) a chuté en vingt ans, passant de 24 % en 1991 à 14 % en 2011 (dernières données disponibles). Cependant, l’écart salarial – 24 % de moins pour les femmes – reflète la proportion plus importante de femmes que d’hommes employée à temps partiel et qui plus est, dans des emplois moins rémunérateurs. Mais une fois ces effets corrigés, il reste une différence salariale de 10 % environ correspondant à la « discrimination pure » entre les sexes. Par ailleurs, tout en travaillant davantage, les femmes continuent d’assurer une plus grande part des activités domestiques (cuisine, ménage, soin des enfants…), en y consacrant quatre heures par jour en moyenne, contre 2 heures et 13 minutes pour les hommes (Insee, 2012). Si pour les femmes, le « temps domestique » a diminué en 25 ans (une heure de moins qu’en 1986), c’est grâce à un meilleur équipement en électroménager et à l’achat de services extérieurs, par exemple de plats cuisinés. Mais pas grâce à une meilleure répartition des tâches avec les hommes ! D’ailleurs, si l’activité professionnelle des pères est indépendante de l’âge et du nombre d’enfants, ce n’est pas le cas pour les femmes : plus leur famille est nombreuse, moins elles travaillent.

Sources : « Huit femmes au foyer sur dix ont eu un emploi par le passé », Insee Première,2013 ; « Regards sur la parité », Insee, 2012 ; « Femmes et hommes, l’égalité en question », Insee, 2017

Peu de métiers mixtes

© Reuters/Paul Yeung

Le marché du travail est très « genré ». Selon l’Insee (2017), plus de la moitié des femmes actives se concentrent dans une douzaine de « familles professionnelles » : aides à domicile, assistantes maternelles, enseignantes, professions paramédicales, agents d’entretien. D’autres secteurs d’activité sont très masculins, comme la construction ou l’industrie. En conséquence, moins de 20 % des métiers peuvent être considérés comme mixtes : cadres administratifs, comptables et financiers, cadres de la fonction publique, cadres des banques et assurances…

Discriminations en baisse dans le monde

Les discriminations envers les femmes reculent dans le monde, mais restent très marquées sur les plans économique et politique.

Le diagnostic dressé par le Forum économique mondial en 2017 est contrasté. Les champions du monde de l’égalité entre les sexes sont l’Islande, la Norvège, la Finlande, le Rwanda, la Suède et le Nicaragua. À l’autre bout du classement, les « cancres » sont le Mali, l’Iran, le Tchad, la Syrie, le Pakistan et le Yémen. Mais de façon générale, les inégalités hommes-femmes sont manifestes sur tous les plans. Civil : seuls 55 des 160 pays étudiés accordent aux femmes les mêmes règles d’héritage qu’aux hommes (SIGI, OCDE, 2014) ; dans 102 pays, les lois ou la pratique coutumière relatives à la propriété foncière sont défavorables aux femmes. Politique, ensuite : les femmes représentent moins de 25 % des parlementaires, 7 % des chefs d’État et 6 % des chefs de gouvernement dans le monde. Sûreté physique, enfin : 30 % des femmes ont été victimes de violences de genre au cours de leur vie. Plusieurs points positifs, toutefois : 119 pays au moins avaient adopté des lois contre les violences conjugales en 2016, selon les Nations unies. Et l’éducation progresse, constate l’Unesco dans son dernier rapport : le taux de scolarisation des filles en primaire est passé de 70 à 90 % entre 2000 et 2012 en Asie du Sud et de l’Ouest et de 57 à 75 % en Afrique subsaharienne.

Sources : The Global Gender Gap Report 2017, Forum économique mondial ; Femmes en politique : 2017, Onu Femmes/Union interparlementaire ; Social Institutions and Gender Index (SIGI), OCDE, 2014

Un recul des stéréotypes... tout en nuances

© Getty Images/Johner Images

En 2017, une étude de l’Insee révèle le recul des préjugés en France, au bénéfice d’ailleurs des deux sexes. Ainsi, 82 % des personnes interrogées feraient « autant confiance à un homme qu’à une femme pour s’occuper d’enfants en crèche » et 94 % se fieraient à une femme pilote de ligne. En outre, une écrasante majorité des enquêtés (87 %) considèrent que les femmes ont, autant que les hommes, l’esprit scientifique. Cela étant, Etienne Mercier, directeur du pôle Opinion chez Ipsos, relève la prégnance de vieux stéréotypes partagés par les deux sexes, comme l’opposition entre « intuition féminine » et « cartésianisme masculin ». Il constate aussi que les parents orientent bien plus les filles que les fils sur leurs choix de carrière...

Sources : « Femmes et hommes, l’égalité en question », Insee, 2017 ; « Recherche, sciences et stéréotypes », Ipsos/La Recherche, 2017

Crise d’angoisse ? Non, infarctus !

Les stéréotypes de genre ont longtemps dissimulé la prévalence croissante des maladies cardiovasculaires chez les femmes, y compris jeunes.

Chez les femmes, des symptômes évocateurs d’un accident vasculaire cérébral (AVC) ou d’une crise cardiaque sont souvent interprétés - par elles-mêmes et par leur entourage - comme de l’anxiété ou de l’angoisse. Le Samu est donc alerté plus tardivement. Il est vrai que dans 40 % des cas, les femmes ne souffrent pas du signe le plus typique de l’infarctus du myocarde : la douleur irradiant dans la poitrine. Pourtant, les hospitalisations pour motif cardiovasculaire ont augmenté de 4,8 % par an entre 2009 et 2013 parmi les femmes de 45 à 54 ans. En outre, plus de la moitié des 400 décès quotidiens dus aux maladies cardiovasculaires concernent des femmes. Enfin, les AVC sont désormais la première cause de mortalité des femmes en France (contre le cancer du poumon chez les hommes) et dans le monde. En cause, une évolution défavorable des conditions et des modes de vie : tabagisme, sédentarité, surpoids, alcool, stress, précarité... En outre, les risques propres à ce sexe (grossesse, ménopause...) ne sont pas toujours pris en charge, comme l’hypertension gravidique (c’est-à-dire survenant chez la femme enceinte) qui multiplie par deux le risque ultérieur d’AVC. Quant aux particularités physiopathologiques de ces maladies chez les femmes, elles restent mal connues. Or celles-ci sont sous-représentées dans les essais cliniques.

Sources : Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 8 mars 2016 ; Fédération française de cardiologie ; Charlotte Cordonnier et al., « Stroke in women — from evidence to inequalities », Nature Reviews Neurology, 21 juillet 2017

Un harcèlement banalisé ?

© Imagestate/Leemage

L’ampleur du harcèlement est apparue à l’automne 2017 dans le sillage des accusations d’agressions sexuelles portées par des dizaines de femmes contre le producteur américain Harvey Weinstein et d’autres personnalités des mondes culturel, médiatique et politique, aux États-Unis mais aussi en Europe. L’image stéréotypée des victimes du harcèlement – pauvres, isolées et peu éduquées – s’en trouve brisée : tous les milieux sont concernés. Mais les condamnations au tribunal restent rares. En France, seuls 5 % des cas sont portés devant la justice. Or, 20 % des femmes actives ont souffert de harcèlement sexuel au travail, une proportion inchangée en 25 ans.

Source : « Enquête sur le harcèlement sexuel au travail », Études & résultats, Défenseur des droits, mars 2014

Les femmes fortes aussi en maths !

« Les femmes sont nulles en maths mais bonnes en français » : les stéréotypes de genre résistent de moins en moins à l’épreuve des faits.

Une seule femme, à ce jour, a reçu la médaille Fields (le « Nobel des maths ») : l’Iranienne Maryam Mirzakhani. Signe que seuls les hommes ont « le gène des maths » ? Non, bien sûr : c’est l’apprentissage qui est déterminant – et non une absence innée de sens mathématique. Une vaste étude menée en 2012, portant sur 86 pays, a d’ailleurs mis en relation les résultats scolaires en maths et l’index d’inégalités de genre (gender gap index). Cet indicateur synthétique prend en compte la participation économique et politique des femmes dans un pays donné, ainsi que leur niveau d’éducation et leur état de santé. Résultat : les performances des filles en maths sont meilleures là où l’égalité des sexes est la plus grande. En France, en fin de collège, les filles sont désormais meilleures que les garçons, non seulement en français, mais aussi en sciences. Ainsi, 81 % d’entre elles maîtrisent les compétences de base (principaux éléments de mathématiques, culture scientifique et technologique) en troisième, contre 76 % pour les garçons. Les filles représentent ainsi près de 42 % de l’effectif des terminales scientifiques, contre 33 % en 1994.

Sources : « Debunking Myths about Gender and Mathematics Performance », AMS (Société américaine de mathématiques), janvier 2012 ; Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, ministère de l’Éducation nationale, 2017

« Marre du rose »

© Getty Images

Le marketing « genré » des jouets s’accentue depuis les années 1990, comme le montre l’analyse des catalogues réalisée par la sociologue Mona Zegaï (CNRS/Université-Paris 8). Parmi les clichés les plus tenaces : des codes graphiques distinctifs (couleur rose et volutes pour les filles, bleu et flammes pour les garçons), des héros caricaturaux (superhéros guerriers versus jolies princesses)… Lancée par l’association Osez le féminisme !, la campagne « Marre du rose » vise à sensibiliser le public aux stéréotypes véhiculés par les jouets. En 2012, des enseignes ont commencé à mettre en valeur des jouets pour tou(te)s. Mais on est loin encore des catalogues suédois « sexuellement neutres ».

Troubles mentaux : la part du sexe

En psychiatrie comme ailleurs, les stéréotypes ont reculé. Reste à comprendre pourquoi ces troubles affectent différemment femmes et hommes.

Les catégories de maladies mentales sont les héritières de représentations successives : morales (les femmes « de mauvaise vie »), sociologiques (les « fous du village » et ses avatars) et psychanalytiques (le rôle central de la sexualité). À ce titre, elles reflètent aussi des stéréotypes de genre, à l’instar de « l’hystérie féminine ». Ces catégories sont aujourd’hui bouleversées par la recherche clinique, l’apport des neurosciences… et la volonté de « déstéréotyper » la psychiatrie. Ainsi, le terme « hystérie », né au xixe siècle, qui stigmatisait les femmes, a été abandonné et remplacé par « troubles somatoformes » (caractérisés par des symptômes physiques). Mais au-delà des clichés sexistes, hommes et femmes sont bel et bien inégaux devant les maladies psychiatriques. Ainsi, les garçons souffrent souvent de formes plus graves de schizophrénie, et à un âge plus précoce, peut-être parce qu’ils consomment davantage de cannabis que les filles (effet déclencheur et/ou amplificateur) ; ou qu’ils subissent l’effet des hormones androgènes sur la maturation cérébrale, propose comme explication Philippe Nuss, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine (Paris). A contrario, les femmes sont plus sujettes à la dépression... Pour mieux comprendre le rôle de l’appartenance sexuelle dans ces pathologies, diverses pistes sont actuellement explorées, à l’instar des différences observées dans le cerveau entre les hommes et les femmes (1).

(1) Une étude américaine montre que chez les hommes atteints de troubles mentaux, le lobe occipital inférieur et le lobe temporal inférieur se révèlent plus actifs que chez les femmes souffrant de troubles mentaux. Et vice-versa pour l’aire préfrontale et le système limbique. L’étude a été réalisée sur les imageries cérébrales par tomographie de quelque 26 700 individus. Source : Daniel G. Amen et al. «Gender-Based Cerebral Perfusion Differences in 46,034 Functional Neuroimaging Scans», Journal of Alzheimer’s Disease, 18 septembre 2017.

Un « noble art » de plus en plus féminin

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La boxe, un sport d’hommes ? À voir ! En 2012, la Française Anne-Sophie Mathis est la première femme à recevoir le Gant d’Or, qui récompense le meilleur pugiliste tricolore de la saison. La même année, la boxe féminine fait son entrée aux Jeux Olympiques. Aux Jeux de Rio, en 2016, Sarah Ourahmoune – par ailleurs éducatrice spécialisée et diplômée de Sciences-Po Paris – achève sa carrière sur un titre de vice-championne olympique. La médaille d’or est décernée à Estelle Mossely, compagne de Tony Yoka (également champion olympique) et ingénieure en informatique. Et la féminisation du « noble art » n’est pas l’apanage du sport de haut niveau : en 2017, les femmes représentaient près de 27 % des licenciés de la Fédération française de boxe.

Un cerveau peu sexué

Les cerveaux des hommes et des femmes diffèrent-ils du point de vue de l’anatomie et des aptitudes ? Les réponses de Franck Ramus, spécialiste des sciences cognitives (CNRS).

Deux sexes ?

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Fille ou garçon ? Il n’est pas toujours possible d’apporter une réponse claire à cette question rituelle. Certaines personnes naissent « intersexuées », leurs organes génitaux étant difficiles ou impossibles à définir comme mâles ou femelles. Pour leur permettre de bénéficier d’une existence administrative sans avoir à se déclarer homme ou femme, Malte et l’Allemagne en Europe reconnaissent l’existence d’un « troisième sexe » ou « sexe neutre ». C’est également le cas dans plusieurs pays d’Asie, où cette catégorie englobe aussi les transsexuel(le)s et les transgenres. Les associations de défense des intersexués militent par ailleurs pour l’interdiction des opérations chirurgicales précoces, permettant de privilégier un sexe par rapport à l’autre.

Une question de sexe

L’anthropologue Priscille Touraille (CNRS) s’interroge sur la raison première de la sexualité qui serait, non pas la reproduction, mais bien le plaisir !

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