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Mission SOCLIM – Carnet de bord #3

Vue plongeante sur le pont arrière et les remous turquoise encerclant le bateau qui frappe l’océan maussade. On pourrait nous suivre à la trace, mais aucun équipage ne se trouve dans le sillage de notre groupe de scientifiques amateurs d’eaux froides et agitées. Nous sommes seuls, à des milles à la ronde.

© Julien Boulanger/Universcience

Le Marion Dufresne est dans la tourmente depuis trois jours, mais qu’est-ce qu’on rigole ! « Ding dong ! clament les haut-parleurs. Danny est appelé au bar, pour ramasser ! » La forte mer ne suffit pas à faire fléchir la qualité des prestations du personnel, le restaurant compose avec l’envol fréquent de verres et d’assiettes. Rien qu’au dîner d’hier, alors que trois ou quatre convives réalisaient vaguement que le repas d’un collègue avait atterri à leurs pieds, je percutai l’épaule de mon voisin (qui a de meilleurs réflexes et avait saisi la table à temps), éparpillant la garniture de mon espadon cuit à point. La bonne humeur était générale et le maître d’hôtel avait la situation bien en main. Le seul inconvénient d’une gîte pareille, diront certains, ce sont les bleus et les courbatures après une nuit à rencontrer un peu trop souvent les montants du lit. La tempête, c’était notre fête annoncée pour avoir osé s’aventurer jusqu’aux Soixantièmes. À présent, pour la première fois, nous ne faisons plus cap au pôle, mais nous remontons… déjà. 

Navigation de nuit

La navigation demeure une affaire des plus sérieuses. L’autre nuit, j’ai assisté à un véritable cérémonial au poste de commandement. C’était LA nuit, celle où nous ralliions le point le plus au sud de la mission. Georges, lieutenant formé à l’académie navale roumaine, pilotait le Marion Dufresne. Je précise à celles et ceux qui ne connaissent pas ce genre d’embarcation qu’ils n’y trouveront point de gouvernail, mais un vaste tableau de bord truffé d’écrans radar. Autour, plusieurs îlots de commandes indépendants sont voués à la propulsion, à la vitesse ou encore à la stabilité du bateau. La pièce, avec sa vue panoramique sur l’océan, est très grande.

Alors que j’observais les corrections de trajectoire que Georges imposait au navire par l’intermédiaire de sa souris d’ordinateur, quelqu’un fermait des rideaux derrière moi. Le grand meuble abritant les écrans météo et les carnets de navigation venait de disparaître derrière trois pans de tissus. « Éric, que se passe-t-il ? » « J’élimine les sources de lumière, la passerelle doit être dans le noir », me répond le chef de la sécurité.

La passerelle de nuit© Julien Boulanger/Universcience

En effet, je ne parvenais même plus à distinguer Georges et son imposante carrure, à moins qu’il n’ait le nez à cinq centimètres des loupiotes de ses commandes. « Clic, clac, clac ». Un à un, ce sont maintenant les éclairages extérieurs qui sont réduits au silence par le jeune officier. « C’est la procédure normale, m’indique Eric. Il faut toujours que nous puissions repérer les lumières d’un autre bateau ou celles des côtes… Et puis cette nuit, on va allumer les projecteurs. » Éric me regarde en souriant et me précise qu’il est tout à fait exceptionnel d’utiliser les projecteurs d’un bateau. Je réalise alors qu’une bonne partie de l’équipage va vivre une première. Le bateau ne s’approche que très rarement aussi près de l’Antarctique. Et que risque-t-on de croiser ? De la glace, pardi !

Je rassure immédiatement les plus cinéphiles d’entre vous, l’iceberg n’est pas redouté dans cette région. La glace de mer qui peut nous surprendre ici ressemble plutôt à des pancakes posés sur l’eau. Et si les machines n’en perdent pas une miette, rien ne remplace la vigilance d’un homme. Pendant mon sommeil, c’est le matelot Doru qui gardera les yeux grand ouverts sur la mer. Il scrutera toute la nuit le halo spectral braqué sur un horizon d’étoiles, d’écume et de flocons.

Le vent siffle comme dans les films. J’ai du mal à me détacher de ce spectacle donné depuis l’ambiance feutrée de la passerelle. Je suis hypnotisée. Georges, dans un élan de sollicitude bien à lui, m’offre une pastille mentholée (plus on est haut dans un bateau, plus ça remue…) et puis allume la radio. « I wonder how, I wonder why, yesterday you told me ’bout the blue blue sky… »

Mises à l'eau

La semaine s’est clôturée sur le largage de la petite famille de flotteurs du laboratoire d’océanographie de Villefranche. Ils vont bien. Ils ont d’ailleurs la délicatesse de donner des nouvelles très régulièrement. Leur tête est surmontée d’une antenne satellite et leur corps comporte un système de compartiments qui joue avec la poussée d’Archimède. Ils sombrent à 1 000 mètres de profondeur, réalisent leurs tâches (mesurer la quantité de phytoplancton et de matière organique, renseigner la salinité et la température) et, pffffuuuuiiiiit, remontent au rapport. Les sentinelles de l’océan parlent aux sentinelles du ciel, pour le plus grand bonheur des scientifiques qui suivent leurs pérégrinations en direct partout dans l’océan !

Mise à l’eau d’un flotteur BIO ARGO dont les deux bras jaunes supportent des radiomètres pour comprendre comment la lumière pénètre dans la colonne d’eau.© Julien Boulanger/Universcience

Quant à leur itinéraire, ces flotteurs - dits profileurs dérivants - s’en remettent entièrement aux courants. Pour SOCLIM, trois d'entre eux vont tournicoter dans des zones assez restreintes au sud-ouest des îles Kerguelen, prisonniers de tourbillons qui permettront d’étudier les changements biogéochimiques au fil du temps. Cinq autres sont censés faire une sacrée trotte dans les deux à trois ans qui viennent. Mais, quoi qu’il en soit, ils ne s’échapperont pas du circumpolaire, ce grand courant qui tourne autour du continent antarctique.

Enfin, deux sondes très spéciales ont été missionnées pour aller se balader sous la glace. Il a fallu parier sur les courants capables d'emporter les appareils vers la banquise et leur adjoindre un dispositif pour éviter qu'ils ne se cabossent en refaisant surface… contre la glace, justement. Il paraît que la première étape n’a pas donné pleinement satisfaction… On espère que les aléas océanologiques remettront les égarés sur le droit chemin. Verdict dans quelques jours.

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