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Biologie & Santé

Mosquirix, le premier vaccin contre le paludisme ?

Le premier vaccin contre la malaria, le Mosquirix, également appelé « RTS, S/AS01 », développé par GSK, a reçu en juillet 2015 l’aval de l’Agence européenne du médicament. Une première dans le monde médical, suivie quelques mois plus tard par de très sérieux bémols...

Les tests de diagnostic permettent de mieux prendre en charge les patients atteints du paludisme. Ils peuvent également contribuer à limiter l’apparition d’une résistance aux médicaments antipaludiques, en les réservant aux seuls sujets véritablement atteints par la maladie.

Il faut prévoir une bonne demi-heure pour pénétrer dans les locaux de GlaxoSmithKine (leader britannique de l’industrie pharmaceutique, NDLR). Contrôles de sécurité et mesures strictes sont exigés pour accéder aux bureaux ; lunettes, chaussures de sécurité, et casque, pour entrer dans les laboratoires. Nous sommes à Wavre dans la province paisible du Brabant-Wallon, l’un des deux sites de GSK en Belgique. 8 500 employés se répartissent sur les trois principales activités du groupe dans le pays : développement pharmaceutique, développement de produits de soins et vaccins. Avec 2,5 millions d’injections fournies par jour dans 170 pays, cette dernière division représente 14 % du chiffre d’affaires. Polio, rotavirus, méningite, hépatite, coqueluche, grippe, etc. Toutes les secondes, 45 personnes dans le monde reçoivent un des vaccins de GSK. Au palmarès du géant pharmaceutique : le Mosquirix, premier vaccin contre le paludisme, et premier vaccin à immuniser contre un parasite, et non contre une bactérie ou un virus.

Origine des termes paludisme et malaria

Si le paludisme provient du latin palus, qui veut dire marais, la maladie se fait couramment appeler « malaria » dans les autres langues. Un dérivé de l’italien mal'aria, qui veut dire « mauvais air ».

L’histoire du Mosquirix commence il y a 30 ans. Le docteur Joe Cohen, l’un des chercheurs à l’origine du vaccin, alors jeune scientifique au début de sa carrière chez GSK, se souvient : « Notre job était d’essayer d’alléger le fardeau du paludisme qui touche des populations extrêmement vulnérables, notamment des enfants au système de santé fragile. » Car le paludisme est alors un véritable fléau. Dans les années 1990, il était responsable d’un mort toutes les 30 secondes – en majorité des enfants de moins de 5 ans. La malaria est une infection parasitaire, transmise par la piqûre d’un moustique anophèle femelle, vecteur du parasite Plasmodium. Cet insecte pique généralement entre le crépuscule et l’aube. Une fois injecté dans le corps humain, le parasite se déplace vers le foie où il se multiplie, puis pénètre dans les globules rouges du sang.

Les symptômes du paludisme

Le paludisme commence comme une maladie ressemblant à la grippe, avec des symptômes apparaissant entre 9 et 14 jours après l’infection. Ils comprennent de la fièvre, des douleurs articulaires, des maux de tête, des vomissements fréquents, des convulsions pouvant conduire au coma. Le décès peut être entraîné par des lésions du cerveau (paludisme cérébral) ou par des dommages aux organes vitaux. La réduction des globules rouges peut également provoquer une anémie. Il y a quatre principales espèces du parasite du paludisme : Plasmodium malariae, P. vivax, P. ovale, et P. falciparum (le responsable principal des cas sévères de paludisme pouvant entraîner la mort). En outre, il est possible d’être réinfecté par la même souche de paludisme.

Comme tous les vaccins, le principe du Mosquirix consiste à injecter dans le corps l’agent infectieux – ici, le parasite – sous une forme inoffensive pour stimuler la réponse immunitaire de l’organisme. « C’est le couple américain Victor et Ruth Nussenzweig, qui a travaillé sur la biologie de la protéine à la surface du parasite Plasmodium à partir du milieu des années 1960, qui a ouvert la voie à la mise au point du vaccin, explique le docteur Lode Schuerman, directeur du département Malaria de GSK. Ils ont identifié les parties de la protéine nécessaires pour déclencher une réaction du système immunitaire. Mais il faudra encore 10 ans de recherche avant de trouver le reste de la composition du vaccin. » Joe Cohen aura plus tard l’idée de combiner les extraits de protéines identifiés par le couple américain, avec l’antigène de surface du virus de l’hépatite B. Le couplage de la protéine circumsporozoïte du parasite Plasmodium (RTS) avec l’antigène (S) permet de former ce qui ressemble à un virus – une combinaison qui, une fois injectée, permet de déclencher une réponse cellulaire du système immunitaire, et de générer des anticorps. On est en 1987, et le vaccin RTS, S est né.

Au sein du département Malaria de GSK, le docteur Lode Schuerman a suivi cette évolution avec son équipe. Spécialiste en maladies tropicales, il a notamment étudié à l’Institut des Maladies tropicales d’Anvers, avant de partir cinq ans en Afrique où il a travaillé dans un hôpital de Côte d’Ivoire. Lorsqu’il rentre chez GSK à la fin des années 90, le développement du Mosquirix est en train de prendre un nouveau souffle : « Des tests cliniques de phase 1 avaient été réalisés sur des adultes aux États-Unis. Il en ressort deux conclusions importantes : le vaccin n’est pas dangereux pour l’homme et sur sept volontaires inoculés, six sont immunisés. »

À gauche : le docteur Lode Schuerman, directeur du département Malaria de GSK. À droite : le grand portrait de Joe Cohen dans le hall de GSK Wavre. C'est lui qui a eu l’idée de combiner les extraits de protéines du parasite avec l’antigène de surface de l’hépatite pour créer un vaccin.

L’intérêt pour RTS, S décolle. En 2000, un accord avec l’organisme Malaria Vaccine Initiative permet de financer les premiers tests en Afrique. Bill Gates, via sa fondation Bill & Melinda Gates, investit des millions de dollars dans la phase 2 des tests de RTS, S. L'essai clinique cible des adolescents, puis des enfants en âge scolaire, vivant dans des endroits endémiques. La phase 3, en grande partie financée par Bill Gates elle aussi, concerne 15 500 enfants, et est effectuée par des chercheurs de 11 centres de recherche, dans sept pays d’Afrique. L’objectif : générer suffisamment de données pour obtenir un accord de mise sur le marché et de déploiement du vaccin. Chaque étude dure un à deux ans et couvre l’efficacité, la non-dangerosité, la compatibilité avec d’autres vaccins et avec des maladies telles que le VIH, et les effets secondaires.

Après la phase 3 en 2014, un dossier de 2 millions de pages part pour approbation à l’Agence européenne des médicaments. Mais en avril 2015, la publication de tests donnant des résultats mitigés vient tout remettre en doute : le vaccin, s’il permet d’éviter des millions de contaminations, n’offre qu’une protection partielle qui décline avec le temps. Les résultats font également état d’un nombre accru de cas de méningite et de paludisme cérébral parmi les personnes ayant reçu le traitement. Les chercheurs de GSK avancent l’idée d’une quatrième dose, administrée 18 mois après la troisième, pour stabiliser les défenses immunitaires. Cette idée ne convainc pas les médecins sur place, qui connaissent la difficulté du parcours de vaccination en Afrique.

La recherche contre la malaria continue car même si la mortalité à fortement diminué dans les 15 dernières années, le paludisme reste toujours responsable de 400 000 décès par an.

Malgré cela, en juillet 2015, l’Agence européenne du médicament émet un « avis favorable » au vaccin. Mosquitrix reçoit alors les honneurs de la presse internationale, qui célèbre la naissance du premier vaccin contre le paludisme, mais semble oublier que cette décision n’est valable que dans un contexte européen. En effet, c’est du côté de l’Afrique, là où le vaccin sera effectivement utilisé, que les organismes régulateurs doivent trancher. L’OMS, en octobre 2015, est chargée d’étudier les éléments contextuels en Afrique, par exemple la faisabilité de la mise en œuvre dans les pays où les soins de santé sont souvent fournis par des guérisseurs, ou encore le coût du vaccin en comparaison d’autres mesures de lutte contre le paludisme. « En janvier 2016, les experts de l’OMS statuent sur le vaccin : ils le jugent prometteur, mais trop limité, rapporte Lode Schuerman. Il est alors nécessaire de mettre en place des implémentations pilotes, c’est-à-dire une utilisation contrôlée dans un endroit limité. » GSK décide alors de travailler sur des études de phase 4, susceptibles d’impliquer de 100 000 à 200 000 enfants, dans trois à cinq pays d’Afrique subsaharienne. Pour le moment, le vaccin ne sera donc pas déployé à grande échelle. Un revers pour GSK : « On avait prévu une capacité de 3 millions de doses par an. On a dû réduire la production à 500 000 doses, ce qui a augmenté les coûts », précise le spécialiste en maladies tropicales.

En quittant le site de Wavre, on remarque un immense portrait de Joe Cohen. « Il est retraité, explique Lode Schuerman, mais il reste très impliqué dans le travail sur le vaccin. Je pense qu’il souhaiterait le voir se déployer. » Car même si la mortalité a fortement diminué dans les 15 dernières années, le paludisme reste toujours responsable de 400 000 décès par an.

 3 questions à Micaela Seraphini, directrice du département médical de Médecins sans frontières

Micaela Serafini

Quelles sont les armes dont nous disposons actuellement pour combattre le paludisme ?

Il existe de nombreux moyens efficaces et disponibles qui peuvent être utilisés pour réduire le fardeau du paludisme en Afrique. Il y a d’abord la prévention par la démoustication, soit à l’aide d’insecticides longue durée, soit de moustiquaires, soit dans certains contextes d’une pulvérisation résiduelle à l’intérieur des maisons avec des insecticides. On peut également faire appel à la chimioprévention – procédure qui consiste à administrer des protocoles thérapeutiques complets d’antipaludiques aux enfants pendant la saison du paludisme dans les zones où la transmission a un caractère fortement saisonnier. Enfin, il y a également le traitement préventif intermittent pour les nourrissons et pendant la grossesse, les tests de diagnostic rapide, et le traitement des cas confirmés avec des médicaments antipaludiques efficaces. Le vaccin doit être considéré comme un complément à d’autres mesures efficaces et non comme une intervention isolée.

Quelle est la position de Médecins sans frontières concernant ce vaccin ?

L’OMS a recommandé la poursuite des recherches sur le vaccin RTS, S contre le paludisme à travers des sites de démonstration bien surveillés. Compte tenu des caractéristiques actuelles du vaccin, en terme d'efficacité, de problème de sécurité, et, par conséquent, du fait des conditions très limitées d’utilisation, MSF ne va pas pour le moment déployer le vaccin RTS, S. Même dans des conditions d’essais cliniques optimales, où les enfants ont reçu le calendrier de vaccination complet, la protection qu’offre le vaccin contre la forme grave de malaria est trop limitée pour justifier tout déploiement. De plus, les effets secondaires doivent encore être mieux compris, et il doit être déterminé si les avantages potentiels l’emportent sur les inconvénients éventuels. La grande majorité des zones à forte transmission du paludisme sont situées dans des endroits où le système de santé est faible et où le taux de vaccination des enfants est en général très bas. Cela exclut une introduction réussie du vaccin RTS, S en dehors d’un contexte de recherche contrôlée. Quand un enfant ne peut pas recevoir les quatre doses aux âges appropriés, la protection est extrêmement faible.

Pensez-vous qu’il est important que les recherches sur le vaccin continuent ?

C’est le premier vaccin contre le paludisme jamais arrivé à un tel stade. Tous les efforts sont les bienvenus pour lutter contre cette maladie mortelle et encourager la communauté scientifique à continuer.

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