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Négociation expérimentale sur le changement climatique

Au mois de juin 2011, durant cinq jours, des étudiants de Sciences Po à Paris ont rejoué la Conférence internationale sur le changement climatique qui avait eu lieu à Copenhague en 2009. Avec des résultats inédits. Reportage sur place.

En séance plénière à Science Po pour rejouer Copenhague... © Lookatsciences

« Chers membres de la 15e Conférence des Parties sur le changement climatique, je déclare que tous les articles de l’accord sont adoptés officiellement par consensus. » Le président de la séance, chef de la délégation française, a la voix qui tremble. Il frappe une dernière fois la table de son marteau. Puis le lâche d’un geste fatigué, se cache le visage. L’émotion est trop forte. La salle explose de joie. Standing ovation.

Ainsi s’achèvent cinq jours, et une nuit blanche, d’une négociation marathon qui pourrait nous laisser entrevoir un avenir climatique moins pessimiste. Ainsi s’achève la Conférence de Copenhague... 2011. Et non pas 2009, date de la vraie Conférence : 192 pays s’étaient réunis pour finaliser un accord contraignant pour tous. Résultat : rien, ou si peu, puisque seul un objectif de ne pas dépasser 2°C d’augmentation de la température globale avait été signé, sans feuille de route ni financement pour le respecter.

Est-ce que l’on aurait pu éviter cet échec ? Un an et demi plus tard, des chercheurs spécialisés en théorie de la négociation, en sciences politiques, en sociologie de la science... de Sciences Po Paris et de l’Institut du développement durable et des relations internationale (Iddri) ont reformulé cette question : « Et si ça s’était passé autrement ? » Elle est le point de départ d’une expérience inédite : faire rejouer la négociation de Copenhague, en modifiant un peu la règle du jeu dans l’organisation des négociations.

Mercredi 8 juin

Le grand amphithéâtre de Sciences Po, le Boutmy, tient lieu de «salle des Conférences plénières». Les étudiants qui participent à cette simulation y prennent place, par grappes. Les représentants des délégations indienne ou malienne sont en tenue traditionnelle. Les représentants de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international également. Au total, ils sont plus de 160 à jouer le rôle de 25 délégations nationales, lobbies industriels, ONG ou scientifiques du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Dans les coursives qui surplombent les travées du Boutmy, les scientifiques sont déjà au travail : comme des éthologues, ils scrutent, observent le jeu des alliances qui pourraient déjà se dessiner, prennent quelques notes, chuchotent entre eux. Parmi ces chercheurs, Bruno Latour. Il est directeur scientifique de Sciences Po et l’un des architectes de cette simulation. Son enthousiasme est total : « Si les hommes d’État, leurs représentants, et les médias avaient une autre formulation du problème, si les scientifiques avaient une autre présentation du problème, on aurait peut-être un autre résultat. Le processus de négociation explique en grande partie l’échec de la Conférence sur le climat de Copenhague. Nous sommes donc partis du dialogue des jours de négociations de 2009 et nous allons essayer de modifier le résultat en jouant, en modèle réduit, sur ce processus de négociation. »

Les enjeux de l'expérience, par Bruno Latour Une vidéo réalisée par Laurent Salters et Vincent Gaullier (production : Lookatsciences).

Grégory Quénet, historien de l’Environnement à l’université de Versailles - St. Quentin, a en charge la direction scientifique de l’expérience. Il précise : « L’un des changements que nous avons imposés c’est, par exemple, l’absence des chefs d’État. En 2009, leur présence avait été un facteur de pression énorme, rompant le fragile équilibre dans les rapports de force qui s’étaient mis en place. » Une autre hypothèse devait être testée : les journalistes ne sont-ils pas un élément trop perturbateur dans ce genre de négociation ? Élément perturbateur en ce sens que les représentants des pays doivent donner de la voix, adopter des postures combatives, intransigeantes, dès que les médias sont là. Les étudiants qui jouent le rôle des journalistes, quand ils ont appris l’existence d’une telle hypothèse, ont été choqués par l’idée. Et ont commencé, bien avant que l’expérimentation ne débute, à faire le siège du Secrétariat de la Convention pour faire évoluer la position. Avec succès.

Durant cette journée, tout se joue comme en 2009 : élection du président de la Conférence des parties – Henri Landes, franco-américain en Master Affaires internationales à Sciences Po –, présentation d’un texte de base pour la négociation à venir, constitution de groupes de travail... Trois heures plus tard, le « laboratoire » Boutmy se vide, d’autres lieux se remplissent. Tout le bâtiment du 27 rue St. Guillaume a en effet été réquisitionné pour la simulation : deux amphis accueillent les négociations des groupes de travail. Les salles de cours hébergent les délégations, le Giec avec ses ordinateurs pour faire tourner les modèles, la salle de presse où des étudiants écrivent leur papiers ou suivent les tweets des délégations, le secrétariat de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique. Nous cueillions sa secrétaire exécutive avant qu’elle ne s’y enferme. Elle s’appelle Victoria Brunet, 4e année de Science Po, spécialité Sciences et Politiques de l’Environnement. Avec ses « collègues », elle se prépare depuis six mois à cette expérience : « Cette journée se termine avec une vraie nouveauté par rapport à Copenhague : les ONG d’environnement ou de développement sont présentes à chaque négociation. Les scientifiques du Giec également. C’est un apport pour éclairer les délégations. »

Les leçons de Copenhague, par Laurence Tubiana. Une vidéo réalisée par Laurent Salters et Vincent Gaullier (production : Lookatsciences)

Les chercheurs ont même réservé aux étudiants des événement surprises pour rendre l’expérience encore plus réaliste : l'arrivée inopinée d’un président de la République par exemple, le départ intempestif d’une délégation... En fait, rien de tout cela ne sera nécessaire.

Jeudi 9 juin

Il est 20h. De nouvelles «bifurcations» entre Copenhague 2009 et 2011 se sont présentées tout au long de cette journée. « Ils songent à créer une Organisation mondiale de l’environnement, explique Sébastien Treyer, directeur des programmes à l’Iddri. C’est pour l’instant une coquille vide, une idée mais ils voient en elle une façon d’avancer concrètement dans ces négociations. » Derrière lui, Grégory Quénet, les yeux rivés sur son smartphone, lit à voix haute le tweet de la délégation des Maldives : « Le délégué de l’Inde vient de craquer : il s’est levé, les bras en croix, pour lancer que l’objectif de réduction de 50% des émissions globales de CO2 d’ici 2050, par rapport à 1990, est intenable. Un membre de ce Groupe de travail s’est écroulé en larmes. » Le chercheur est déjà parti pour le théâtre de cette scène. Il monte les étages quatre à quatre. Le spectacle de la salle du groupe de travail est saisissant. La table du « facilitateur » est assiégée par une bonne partie des membres de ce groupe de travail. Les uns et les autres s’apostrophent. Tous refont le calcul. Pour arriver au même résultat : « Il faut bien se rendre compte que cet objectif de réduction des émissions globales pour limiter le réchauffement de 2 degrés d’ici 2100, cela se traduit, pour les pays en développement, par une réduction de 40% par rapport à 2005 ! » Ce qui se signifie une réduction importante de la croissance. Donc une décroissance. « C’est tout bonnement impossible pour ces pays, tel que le Mali ou le Venezuela, nous commente en aparté Grégory Quénet. Ce que vous voyez là, c’est l’arrivée de la Société dans la négociation, c’est la réalité de ce qu’impose un accord contraignant. C’est pour les étudiants très dur mais, visiblement, il n’y a pas d’accord possible. » Les scientifiques du Giec sont mobilisés, le président de la Conférence des parties convoque les chefs de délégations pour une réunion de crise, tout d’abord dans le couloir, puis dans une salle. Il joue de l’art de la rhétorique pour relancer le processus. Il peine à la tâche. Le vice-président de la Convention cadre reprend la main. Et lance, la voix forte : « On n’a pas le droit de s’arrêter là. Vous voulez vous arrêter là ? » Applaudissements. Il est 21h30.

Le coup de théâtre par Grégory Quénet. Une vidéo réalisée par Laurent Salters et Vincent Gaullier (production : Lookatsciences).

La nuit sera longue. « C’est souvent là que les accords se nouent, les esprits sont plus conciliants », commente Laurence Tubiana, directrice scientifique de l’Iddri. Elle était à Copenhague en 2009. Elle passera une grande partie de la nuit à observer les allées et venues des délégations.
Les séances plénières s’enchaînent, la pause de 6h à 8h pour dormir un peu n’est même pas envisageable. Il faut aboutir à un accord avant 14h vendredi

Vendredi 10 juin

Au petit matin, la séance plénière, la dernière, s’ouvre. Il est maintenant temps de soumettre au vote les 53 articles qui ont trouvé des accords tout au long de la nuit au sein des groupes de travail. Ultimes débats. À 10h30, l’accord est adopté par consensus. « On a échappé à une vision occidento-centrée de l’environnement, dit Laurence Tubiana. À Copenhague 2009, comme ici, c’est le vieux monde qui est mort. Des pays comme le Brésil ou la Chine, par le poids économique qu’ils ont, font tout basculer, entraînant derrière eux d’autres nations émergentes. » « Ce n’est qu’un début, ajoute Bruno Latour. Grâce à un autre regard, une autre approche, une autre réflexion, on arrive à imaginer une autre négociation sur l’avenir de la planète. »

Qu’en est-il de cet accord de Copenhague 2011 ?

La limite de +2°C de la température mondiale d’ici 2100 est clairement énoncée. Pour y arriver, des paliers sont fixés : une réduction des émissions d’au moins 15% (par rapport au niveau de 1990) d’ici 2020, et d’au moins 35% d’ici 2035. Le statut de « réfugié climatique » trouve pour la première fois sa place dans un texte des Nations unies. Une Organisation mondiale de l'environnement est créée. À elle de faire respecter les textes et de régler les différends. Notamment lorsqu’il faudra décider de la répartition des réductions au niveau de chaque pays. Elle sera financée par une Taxe Tobin, une taxe sur les transactions financières.

Un accord utopique par Grégory Quénet. Une vidéo réalisée par Laurent Salters et Vincent Gaullier (production : Lookatsciences).

Sébastien Treyer a fait la nuit blanche avec eux. Le scientifique est épuisé mais heureux : « Oui, l’expérience est réussie. Les étudiants se sont fixés des objectifs ambitieux à long terme, même si les moyens ne sont pas tout à fait à la hauteur. Ils ont fait cela en pleine conscience et de manière positive, en faisant le pari que d’ici-là, on trouvera les moyens techniques et économiques de changer la donne .» Cela participe de l’exercice : une conclusion utopique que les pays membres de la Convention cadre de l'ONU n'auraient jamais votée. C’est pourtant vers cela qu’il faudra sans doute tendre. « C’est un changement radical de société sur quoi nous devons travailler, annonce Grégory Quénet. Ce changement est radical pas seulement à cause d’un niveau de la mer plus élevé, ou de pluies plus diluviennes... mais surtout à cause d’une réduction de la consommation. »

Les conclusions de cette expérience seront publiées d’ici la fin de l’année. Pour les scientifiques de l’expérience de Copenhague 2011, il faudrait qu’elles influent sur le processus de négociation à venir. Une ambition qui butte déjà sur la position affichée récemment par les États-Unis, la Russie, le Japon et le Canada pour le prochain rendez-vous prévu en décembre 2011, à Durban, en Afrique du Sud : ils refuseront un accord contraignant pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Peu importe que 2010 ait été une année record pour les émissions de CO2 : +5% par rapport à la précédente année record de 2008…

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