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Pêche en eau profonde : un trésor dilapidé ?

Bien que récente, la pêche en eau profonde menace gravement les populations de certaines espèces de poissons. Beaucoup réclament aujourd'hui un moratoire sur ce type de pêche.

Grenadier, empereur, lingue bleue ou encore sabre noir…

Evolution de cinq espèces de poissons des profondeurs De gauche à droite et de haut en bas : hoki, tapir à grandes écailles, grenadier de roche, berglax, raie à queue épineuse. © Nature

... ces espèces sont aujourd'hui fréquentes sur les étals des poissonniers, mais qui les connaissait il y a seulement vingt ans ? Personne, bien sûr, puisque ces poissons des grandes profondeurs (à plus de 400 m de profondeur) ne sont pêchés en Europe que depuis la fin des années 80 !

Exploités depuis peu, ces poissons n'en sont pas moins menacés. Une étude canadienne publiée dans la revue Nature* montre ainsi que les effectifs de cinq espèces vivant en eau profonde ont diminué de 87 à 98 % entre 1978 et 1994 dans le nord-ouest de l'Atlantique Nord. Sur la période 1978-2003, la population de grenadiers de roche aurait même chuté de 99,6 %.

Selon l'Union internationale pour la protection de la nature (IUCN), ces chiffres sont suffisants pour faire figurer ces poissons dans la liste rouge des espèces en voie de disparition. Pour l'IUSN, l'empereur serait même dans une situation plus critique que le panda !

* Nature, vol. 439, p. 29, 5 janvier 2006

 

Les requins, absents des grands fonds, vulnérables aux techniques de pêche

Selon une étude internationale*, les requins sont pratiquement absents des grands fonds marins, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux techniques actuelles de pêche.

Les scientifiques, qui ont utilisé notamment des chaluts de grands fonds, des lignes et des caméras de plongée, ont écumé les fonds marins de Méditerranée, de l'Atlantique, du Pacifique et de l'océan Indien entre 470 et 5 900 mètres. Résultat : la plupart des chondrichtyens, une classe de poissons regroupant différentes espèces de requins, de raies et de chimères, ont été repérés à des profondeurs n'excédant généralement pas 2 000 mètres (le spécimen repéré à la plus grande profondeur était néanmoins un requin, C. coelolepis, à 3 280 mètres).

Cette étude signifie qu'il n'existe pas de « réserves » de requins vivant dans les grandes profondeurs, et que ceux-ci restent donc à portée des chaluts de grands fonds pouvant atteindre 2300 mètres.

* Proceedings of the Royal Society B, 22 février 2006

 

Toujours plus profond

L'empereur (Hoplostethus atlanticus), un poisson pouvant vivre 150 ans ! D'une taille d'environ 60 cm pour un poids allant de 3 à 6 kg, l'empereur peut vivre jusqu'à 150 ans. © Ifremer

En Europe, la France fait figure de pionnière en matière de pêche profonde puisque ce sont des pêcheurs de Boulogne-sur-Mer qui se sont intéressés les premiers à cette manne sous-marine, s'inspirant des pêcheurs néozélandais qui exploitent l'empereur depuis les années 60. « Une conjonction d'éléments explique cet intérêt soudain, note Pascal Lorence, chercheur à l'Ifremer. La raréfaction des espèces habituellement pêchées du fait de leur surexploitation y est bien entendu pour beaucoup, mais pas seulement. »

L'apparition de nouvelles technologies a en effet contribué au développement de cette pratique. « Les espèces concernées sont difficilement accessibles, rappelle Pascal Lorence. Elles vivent entre 400 m et plus de 2 500 m de profondeur dans des endroits très localisés. L'apparition, durant les années 80, de chaluts capables d'opérer à ces profondeurs, du GPS et de sondeurs de plus en plus performants, a permis de contourner ces difficultés. »

Autre élément non négligeable : au milieu des années 90, les services de renseignement américains ont mis dans le domaine public leurs cartes détaillées des fonds sous-marins. Il faut savoir que si ces espèces vivent sur la pente continentale, elles abondent également autour des nombreuses montagnes sous-marines longtemps ignorées des cartes traditionnelles…

65 000 tonnes par an

Les lieux de pêche © CSI 2006

À bord de grands chalutiers hauturiers, les pêcheurs européens vont chercher ces espèces à l'ouest des îles britanniques et autour des îles Féroé, le long de la marge continentale. Certains – moins nombreux – vont jusqu'à la ride océanique Atlantique, d'autres exploitent les montagnes sous-marines. À raison d'environ 65 000 tonnes par an*, cinq espèces sont ainsi exploitées : le grenadier de roche (25 000 tonnes par an), l'empereur, le sabre noir, la lingue bleue et le siki (environ 10 000 tonnes par an pour chacune de ces espèces). Des chiffres à comparer aux 6 millions de tonnes de poissons sauvages – toutes espèces confondues – pêchées annuellement par l'Union européenne.

* Chiffres de 2003

 

Des espèces mal connues et particulièrement vulnérables

Le grenadier de roche (Coryphaenoides rupestris), longtemps qualifié de « rat des mers » est aujourd'hui l'espèce profonde la plus pêchée. Il mesure près d'un mètre de long pour un poids d'environ 2 kg. © Ifremer

Si la pêche en eau profonde reste marginale, elle n'en menace pas moins les stocks de ces poissons bien mal adaptés à une exploitation industrielle. Ces espèces, qui vivent dans des eaux très froides, ont effectivement une biologie très particulière : une croissance très lente associée à une très grande longévité. L'empereur peut ainsi vivre 150 ans, le grenadier de roche, plus de 60 ans.

 

Par voie de conséquence, leur maturation sexuelle est tardive, trop tardive pour pouvoir faire face à leur exploitation : il faut de 17 à 21 ans pour qu'une génération d'empereurs puisse se régénérer lorsque 7 à 8 années suffisent pour les morues. Cela se traduit concrètement dans la taille des prises. L'étude canadienne publiée dans Nature montre ainsi qu'entre 1978 et 1994, la taille des poissons capturés a décru de 25 % à 57 % selon les espèces.

Des mesures trop tardives ?

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