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Pêche profonde : l’Europe peine à fixer le cap

Le 19 juillet 2012, la Commission européenne (CE) proposait d’interdire le chalutage en eaux profondes dans l’Atlantique nord-est. La France, qui est le deuxième pays européen à pratiquer cette pêche, s’oppose à cette décision. Les associations de défense de l’environnement, elles, saluent cette proposition. En attendant de trancher sur le fond, la CE a revu, le 9 octobre, les taux de capture de plusieurs poissons… certains à la baisse et d’autres à la hausse.

Chalut sur la plage arrière de la Thalassa, navire de l'Ifremer. © Ifremer/Michel Gouillou

Flétan noir, empereur, lingue bleue, sabre noir, grenadier… Ces espèces des profondeurs, hier encore inconnues des consommateurs, sont devenues courantes sur les étals des poissonniers. Et pour cause : confrontés à la raréfaction des espèces côtières, les professionnels de la pêche se sont tournés, à la fin des années 1980, vers celles vivant à plus de 400 mètres de profondeur. Ce d’autant plus facilement que les engins de pêche et les instruments de navigation (GPS, sondeurs, etc.) se sont considérablement améliorés, rendant possible la capture de ces poissons profonds.

Trois pays, 90 % des prises

Comment la pêche profonde s’est-elle développée ? Pascal Lorance, chercheur de l’unité Écologie et modèle pour l’halieutique au centre Atlantique de l’Ifremer, à Nantes © DR

En Europe, la pêche en eaux profondes est principalement pratiquée dans l’Atlantique nord-est et ce, par trois pays : l’Espagne, la France et le Portugal qui, à eux seuls totalisent près de 90 % des prises.

En France, c’est une dizaine de grands chalutiers hauturiers basés essentiellement dans les ports de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), Concarneau (Finistère) et Lorient (Morbihan) qui exploitent les espèces d’eau profonde. Leurs principales zones de pêche sont situées à l’ouest de l’Écosse et autour des îles Féroé, le long de la marge continentale.

La pêche en eaux profondes, c’est quoi ?

Le chalut de fond est un filet de forme conique remorqué par un navire. Il est relié au bateau par des câbles en acier appelés funes. Des panneaux divergents situés en avant du chalut permettent son ouverture horizontale. Des câbles appelés bras relient le chalut aux panneaux. © Ifremer

La définition de la pêche profonde fait encore débat. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) définit comme « profondes » les eaux situées au-delà de 200 mètres de la surface, tandis que le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) utilise une limite de 400 mètres. Dans les eaux européennes, les pêches profondes sont légalement définies par une liste d’espèces capturées qui comprend la lingue bleue, pêchée de 400 à 1300 mètres, le phycis de fond, le grenadier de roche et le sabre noir, pêchés entre 750 et 1500 mètres de profondeur.

Des dizaines d’espèces affectées

Pourquoi estimez-vous que la pêche en eaux profondes menace la biodiversité ? Claire Nouvian, fondatrice de Bloom, une association à but non lucratif qui œuvre pour la conservation marine © DR

Le chalutage profond utilise des filets de pêche lestés par une chaîne qui effleurent le fond des océans jusqu’à 1400 mètres, voire 2000 mètres de profondeur. Or « cette méthode engendre des prises accessoires non désirées de 20 % du poids total de la pêche ces dernières années et qui ont pu dépasser 40 % dans certaines pêcheries par le passé », explique Pascal Lorance, chercheur à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Selon les observations réalisées par cet organisme, pour trois espèces convoitées par les pêcheurs, une centaine d’espèces se sont retrouvées dans leurs filets en 2011 (contre 144 en 2010). Les spécimens de ces espèces « non désirées » sont relâchés, morts, dans l’eau. « Cela étant, un grand nombre d’entre elles sont capturées en très petites quantités », tempère le spécialiste. Pour l’Ifremer, d’ailleurs, il faut se garder de généraliser, la situation variant avec « les régions du monde et les modalités d’exploitation ».

Des fonds marins endommagés

Coraux, anémones, éponges jaunes, bivalves prospèrent dans le Canyon de Saint-Nazaire du golfe de Gascogne. © Ifremer/campagne BoBEco 2011

Le chalutage en eaux profondes entraîne par ailleurs la destruction des fonds marins, lesquels abritent des écosystèmes riches en biodiversité comme les récifs coralliens et les lits d’éponges. On estime ainsi que les activités de pêche au chalut ont déjà entamé 30 à 50 % des récifs coralliens dans les eaux européennes et de Norvège. Dans la revue Nature datée du 13 septembre 2012, des chercheurs de l’université de Barcelone expliquent ainsi que la pêche industrielle au chalut terrasse le paysage sous-marin en arrachant sur son passage des milliers de tonnes de sédiments et en les déplaçant sur de vastes étendues. Membre de l’institut espagnol des sciences marines, Pere Puig et les co-auteurs de l’article ont en effet observé les flux de sédiments en Méditerranée, au nord de la Catalogne, une région où le chalutage de fond est pratiqué de longue date. Selon leurs calculs, en une quarantaine d’années, quelque 10 millions de mètres cubes de sédiments auraient été été arrachés par les chaluts au flanc du canyon. Ce « lissage » provoque une réduction drastique de l’habitat sous-marin qui risque d’affecter la diversité des espèces. Dans leurs travaux, les scientifiques n’hésitent pas à comparer le chalutage de fond à l’agriculture intensive, qui nivelle les sols en les labourant. Mais à la différence de cette dernière, qui ne se pratique que quelques jours par an, le chalutage peut être quotidien. Pour l'Ifremer, cependant, les transports de sédiments par les engins de pêche sont « du même ordre de grandeur que ceux générés par les phénomènes naturels comme les tempêtes. » 

Des mesures multiples, mais encore insuffisantes

L’empereur, aussi appelé hoplostèthe rouge ou poisson-montre (Hoplostethus atlanticus) peut vivre jusqu’à un siècle et demi. Il évolue entre 900 et 1800 mètres de profondeur. © Ifremer/Olivier Barbaroux

Pour lutter contre le déclin rapide des ressources en espèces profondes dans les années 1990, la Commission européenne a fixé des quotas de pêche en janvier 2003. Elle a limité le nombre de navires autorisés et le nombre de jours pouvant être passés en mer pour pêcher ces espèces. Au niveau international, ce qu’on appelle « l’effort de pêche », c’est-à-dire la capacité de pêche multipliée par l’activité, a été réduit par un facteur 4 depuis 2003. La CE a aussi imposé la fermeture de zones de pêche, protégé les aires de concentration de la lingue bleue et interdit la pêche des requins des grands fonds et de l’hoplostèthe orange (ou empereur). En 2005, elle a en outre interdit le chalutage profond au-delà de 1000 mètres de profondeur en Méditerranée ainsi qu’aux îles Canaries et aux Açores. Les filets maillants de fond, ces filets fixes qui piègent le poisson en le retenant dans la maille au niveau des ouïes, sont, quant à eux, partiellement bannis dans les eaux européennes au-delà de 600 mètres de profondeur.

Cette photo illustre les conséquences d’un trait de chalut sur un récif de coraux froids dans le canyon du Croizic (golfe de Gascogne), à 835 mètres de profondeur. © Ifremer/campagne BoBEco 2011

Publiée début octobre sur le site du journal Ocean & Coastal Management, une étude révèle toutefois que ces mesures, faciles à transgresser, ne suffisent pas à protéger les populations de poissons profonds dans les eaux européennes. Chercheur à l’université Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, Sébastian Villasante et ses collègues ont en effet analysé les recommandations scientifiques ainsi que les totaux admissibles de capture concernant les espèces de poissons profonds entre 2002 et 2011. Or les quotas fixés sont supérieurs aux avis scientifiques dans 60 % des cas et les captures dépassent les quotas dans la moitié des cas ! Elles sont, en moyenne, 3,5 fois plus élevées que les quotas établis. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’exploitation des espèces profondes se trouve « en dehors des limites de sûreté biologique », comme l’a estimé le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM) en 2010. L’étude montre aussi que la longévité des espèces capturées par les flottes européennes augmente avec la profondeur : tandis qu’en surface, les poissons vivent treize ans en moyenne, les espèces profondes, elles, ont une durée de vie moyenne de soixante ans. Elles sont donc plus vulnérables, car sexuellement matures plus tardivement.

Vers une interdiction définitive ?

La pêche profonde est également difficile à défendre du point de vue économique. « C’est une pêche coûteuse (en raison de ses navires et filets spécialisés) qui n’a pu se développer que grâce aux subventions publiques de la France et de l’Union européenne », rappelle Claire Nouvian, fondatrice de Bloom, une association de conservation marine. Et qui, pourtant, ne rapporte pas beaucoup. Selon des chiffres d’Eurostat et du CIEM, ce type de pêche a rapporté 121 millions d’euros en 2008, soit 1,8 % seulement du chiffre d’affaires de l’ensemble des pêcheries en Europe.

Quelles solutions peut-on désormais envisager ? Pascal Lorance, chercheur de l’unité Écologie et modèle pour l’halieutique au centre Atlantique de l’Ifremer, à Nantes. © DR

La Commission européenne a proposé le 19 juillet 2012 d’interdire les chaluts et filets maillants de fond dans les eaux profondes de l’Atlantique nord-est. À l’instar de certains scientifiques et des associations environnementales, elle juge ces méthodes plus nocives que d’autres pour les écosystèmes profonds vulnérables. Mais pour l’heure, rien n’est encore décidé. Le texte, fortement combattu par le ministre français délégué chargé de la pêche, Frédéric Cuvillier, est actuellement débattu au Parlement européen. Il devra ensuite être approuvé par le Conseil européen en vue d’une adoption définitive. Le temps des négociations, le règlement ne devrait pas entrer en vigueur avant 20

Et dans l'immédiat...

Invertébrés observés dans le Canyon de Lampaul du golfe de Gascogne. © Ifremer/campagne BoBEco 2011

Le 9 octobre dernier, la Commission européenne a présenté ses propositions de quotas de pêche concernant les stocks de poissons d’eau profonde pour 2013-2014 : conformément aux avis scientifiques rendus par le CIEM, elle est favorable à l’augmentation des taux admissibles de captures (TAC) pour trois stocks – un stock de grenadiers de roche à l’ouest des îles britanniques et deux stocks de sabres noirs des eaux occidentales – et à une diminution pour treize autres stocks (encadré ci-dessous). Enfin, elle maintient les TAC de huit autres stocks à leur niveau actuel. Dans l’immédiat, a souligné la commissaire européenne chargée des affaires maritimes et de la pêche, Maria Damanaki, il s’agit bien de « préserver les pêcheries d’eau profonde, suivre les avis scientifiques et ne pas surexploiter les espèces vulnérables. » C’est-à-dire, non pas de préparer l’interdiction de cette pratique halieutique, mais bien « d’assurer une exploitation durable à long terme de ces stocks. »

Six espèces sous surveillance

La Commission européenne a proposé de réduire les totaux admissibles des captures en eau profonde pour treize stocks de poissons : un stock de sabre noir, un stock de béryx, deux stocks de grenadier de roche, deux stocks de lingue bleue, trois stocks de dorade rose et quatre stocks de phycis de fond. Tous les détails sur le site de la Commission européenne.

Addendum - Trois quotas revus à la hausse

Les totaux admissibles de captures (TAC) pour 2013 et 2014 ont été adoptés par le conseil des ministres le 29 novembre 2012. Ils sont revus à la hausse pour le sabre noir (+40 % en 2013 et + 30 % en 2014) et pour le grenadier de roche (+69 % en 2013). Le tonnage maximal de lingue bleue reste, lui, à préciser. Les ministres ont également voté le maintien de l’interdiction de capture de l’hoplostète orange et des requins des grands fonds. Ces décisions suivent les recommandations du Conseil international pour l’exploration de la mer (Ciem).

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