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Point de vue d'Axel Kahn sur les rapports entre la génétique et le racisme

Ce texte est celui d'une communication prononcée lundi 3 septembre à Durban (Afrique du Sud) au cours du forum de l'Unesco organisé dans le cadre de la Conférence mondiale des Nations unies sur le racisme par Axel Kahn (généticien et membre du Comité national consulttatif d'éthique.)

Le 12 février, Nature et Science, deux des plus grandes revues scientifiques au monde, publiaient simultanément deux versions de la séquence du génome humain, l'une obtenue grâce à la coopération de plusieurs laboratoires universitaires appartenant à des pays différents, et l'autre, fruit des efforts d'une société privée américaine, Celera Genornics.

On apprenait ainsi que les hommes possèdent environ 35 000 gères, ne différant que très peu d'une personne à l'autre. L'alphabet génétique est composé de 4 lettres A, C, G ou T, formant un enchaînement de 3,2 milliards de signes hérités de chacun de nos parents. Or l'enchaînement de ces lettres au niveau des gènes ne varie qu'une fois sur dix mille entre des hommes ou des femmes issus d'Afrique, d'Asie ou d'Europe.

Partout dans le monde, les commentateurs se sont étonnés qu'un être aussi prodigieux que l'homme puisse s'édifier avec si peu de gènes, pas plus que chez d'autres mammifères, seulement deux fois plus que chez un insecte tel que la mouche du vinaigre, un tiers de plus que chez un ver, et moins que chez des batraciens et des plantes, par exemple le blé et les tulipes.

La très grande ressemblance entre les génomes de personnes issues d'etnies différentes, originaires de régions éloignées les unes des autres de plusieurs milliers de kilomètres, a cependant semblé rassurante : c'est là la preuve, a-t-on affirmé, que les races n'existent pas et que le racisme n'a donc plus aucune justification possible, qu'il est appelé, espère-t-on, à disparaître bientôt. Hélas, je crains qu'on ne soit allé bien vite en besogne, par ignorance ou sous l'influence de présupposés idéologiques.

Tout d'abord, il faut revenir au rôle des gênes. Il n'existe évidemment pas un seul gêne par caractère physique ou psychique, par don, par spécificité comportementale, qui rendrait inéluctable qu'un être à la cognition aussi développée que l'homme dût être doté d'un bien plus grand nombre de gènes qu'un vulgaire animal.

En fait, le mode d'action des gènes, c'est-à-dire le mécanisme par lequel ils influencent les propriétés des êtres vivants, est combinatoire, à la manière dont c'est la combinaison des mots qui donne sens à la phrase ou au texte. Or, ce nest pas le nombre de mots utilisés qui fait la qualité littéraire d'un texte, de même que ce n'est pas le nombre de gènes qui explique l'étendue des potentialités humaines. C'est à dessein que j'utilise ici le terme de potentialité, car la combinaison des gènes ne gouverne que la possibilité pour une personne humaine d'être éduquée au contact d'une communauté de semblables.

Isolé, élevé par des animaux, le petit d'homme évoluera vers ces enfants sauvages dont de nombreux exemples ont été décrits dans l'histoire, incapables d'atteindre les cacacités mentales caractéristiques de l'espèce humaine.

L'effet combinatoire des gènes explique que de petites différences génétiques puissent avoir de considérables conséquences sur les êtres, comme en témoignent les aspects et capacités bien distincts des hommes et des chimpanzés, dont les gènes sont pourtant a 98,4% identiques.

L'idéologie du “tout génétique” selon laquelle les gênes déterminent directement les qualités et les comportements des individus et des sociétés humaines, reste très répandue. Elle est directement à l'origine de l'étrange surprise de beaucoup confrontés à la nouvelle que l'nomme n'avait pas plus de gênes que l'âne ou le boeuf, et même beaucoup moins que le crapaud.

C'est encore ce type de préjugé que l'on rencontre derrière les annonces sensationnelles, mais peu scientifiques, que l'on a identifié les gènes de l'intelligence, de l'agressivité ou de bien d'autres cactêristiques psychiques.

Le rapport entre la persistance de telles idéologies déterministes et le racisme est évident: on imagine par exemple les ravages dans des populations souvent prêtes à croire à la toute-puissance du gène, de l'annonce simultanée que l'on a localisé une région d'un chromosome associée à l'intelligence, et que cette région se présente sous des formes différentes selon les ethnies.

La grande homogénéité génétique des hommes du monde entier, confirmée par l'étude du génome, n'est malheureusement pas suffisante pour conjurer cette menace d'un dévoiement raciste de la biologie, pour deux ordres de raisons.

D'abord, la nature combinatoire de l'effet des gênes fait que de très légères différences peuvent avoir néanmoins d'importantes conséquences sur les êtres. D'autre part, l'affirmation que le racisme est illégitime parce que, sur le plan biologique, et en particulier génétique, les races n'existent pas, revient à reconnaître que, si elles existaient, le racisme serait alors recevable. Or là n'est pas du tout ni l'origine du racisme ni la justification de l'antiracisme.

Certes les races humaines n'existent pas au sens où l'on parle de races animales distinctes. Tous les hommes sont en fait d'une grande homogénéité génétique car leur ancêtre commun est jeune au regard de l'évolution de la vie; il a vécu il y a au plus 200 000 ans en Afrique.

Tous les continents semblent avoir été peuplés à partir d'une population dont des groupes auraient quitte l'Afrique il y a environ 70 00 ans. La couleur de la peau, qui joue un rôle si important dans les préjugés racistes, ne reflète pas tant une divergence génétique, qu'un phénomène de brunissement progressif de l'épiderme à mesure que l'on va du Nord vers l'équateur.

Il y a plus de diversités génétiques, en moyenne, au sein des individus d'une ethnie particulière qu'entre deux ethnies différentes, fussent-elles apparemment si dissemblables que le sont des populations scandinaves ou mélanésiennes.

Cette démonstration scientifique, certes indispensable, risque bien d'être insuffisante. Premièrement, parce qu'elle a peu d'effets sur le vécu des gens ordinaires qui n'ont pas de difficulté à reconnaître, dans la rue, des Jaunes, des Blancs, des Noirs, des Méditerranéens bruns et des Scandinaves blonds. Deuxièmement, parce qu'elle ne prend pas en compte les très fréquentes racines socio-économiques d'un racisme qui est souvent le reflet du mal-être et du mal-vivre, par exemple au sein des populations défavorisées de grandes villes. Troisièmement et surtout, parce qu'il y a paradoxalement peu de rapports entre la réalité des races et le racisme.

Chacun peut en effet observer que les pires excès racistes s'accommodent fort bien de la non-existence des races humaines. Dans le discours des racistes modernes, ce ne sont souvent plus les races qui sont déclarées incompatibles ou inégales, ce sont les coutumes, les croyances et les civilisations. Ce dont on parle, c'est de choc des cultures. Ce qui est rejeté, ce n'est plus tellement l'homme noir, blanc ou jaune, ce sont les préparations culinaires, les odeurs, les cultes, les sonorités, les habitudes des autres.

Souvent la montée en puissance de l'uniformisation cultuelle et l'imposition des standards occidentaux accompagnant la mondialisation économique, entraînent, en réaction, une tendance au repli communautaire. Il s'agit là d'un réflexe de protection contre une civilisation opulente et dominatrice dont on ressent la double menace, celle de l'exclusion et de la dépossession de ses racines. Parfois même c'est à un véritable apartheid culturel que l'on aboutit sous l'effet conjoint de la revendication identitaire des minorités et de l'intolérance ou - et c'est parfois pire - du mépris et de l'indifférence de la majorité.

Or il y a dans cette forme de communautarisme exclusif une tendance qui m'apparaît inhumaine. Ce qui caractérise, en effet, les civilisations et leur évolution, ce sont les échanges culturels. La dynamisme des sociétés humaines est toujours passé par les échanges et les emprunts culturels, qui, à l'opposé de l'uniformisation imposée par une culture dominante, créent de la diversité et ouvrent de nouveaux espaces au développement de l'esprit humain.

A l'inverse, les races animales n'échangent guère leurs habitudes, elles conservent leurs particularités ethologiques qui n'évoluent, ponurl'essentiel, que sous J'effet de variations génétiques et écologiques. La diversité humaine n'est donc facteur d'enrichissement mutuel que si elle est associée à l'échange.

L'uniformité a le même effet que le repli sur soi: dans les deux cas, le dialogue est stérilisé et la civilisation dépérit. Au total, la biologie et la génétique modernes ne confirment en rien les préjugés racistes, et il est certainement de la responsabilité des scientifiques de réfuter les thèses biologisantes encore trop souvent appelées à leur rescousse. Cela est relativement aisé, mais certainement insuffisant, tarit il est évident que le racisme n'a pas besoin de la réalité biologique des races pour sévir.

A l'inverse, ce serait un contresens de vouloir fonder l'engagement antiraciste sur la science. Il n'existe en effet pas de définition scientifque de la dignité humaine, il s'agit là d'un concept philosophique. Aussi le combat antiraciste, en faveur de la reconnaissance de l'égale dignité de tous les hommes, au·?delà de leur diversité, est·?il avant tout de nature morale, reflet d'une conviction profonde qui n'est évidemment en rien l'apanage exclusif du scientifique.

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