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Psychologie : tu seras un homme, mon chien

Prenez une expérience vieille de plusieurs décennies, remplacez l'expérimentateur par un fil transparent, puis les jeunes enfants par des chiens et vous obtiendrez des résultats en cascade sur les comportements et les apprentissages à l'œuvre chez le petit d'homme et son meilleur ami : le chien. Récit.

Une erreur fondatrice

Jean Piaget Sculpture de Jean Piaget à Genève. © GFDL/CC/R. Zumbühl/sa3.0

C'était au siècle dernier, Jean Piaget, célèbre psychologue suisse, procède à une expérience sur des enfants de 10 mois dont les résultats interrogent la communauté scientifique. Imaginez la scène : un expérimentateur et un enfant de 10 mois sont assis de chaque côté d'une table sur laquelle sont posés deux récipients, A et B, identiques. L'expérimentateur dissimule à plusieurs reprises un objet dans A et demande chaque fois à l'enfant de lui indiquer l'endroit où il l'a caché. Tâche que l'enfant réussit aisément. Mais quand ensuite, il place le même objet dans B, surprise, l'enfant qui n'a pourtant pas perdu une miette de la manœuvre, continue de le chercher dans A.

La source de l’erreur est humaine

Restée célèbre sous le nom de « l'erreur A-non-B », cette expérience vient de trouver une nouvelle explication. En soumettant des enfants de moins d'un an au même exercice mais sans qu'aucun expérimentateur ne soit présent (l'objet est mû par un fil transparent), des chercheurs hongrois* constatent que les enfants ne se trompent plus.

C'est donc l'interaction avec l'adulte qui est à l'origine du « problème ». Et d'interpréter le résultat comme suit : l'échange avec l'adulte est perçu par l'enfant non seulement comme un jeu mais surtout comme un exercice d'apprentissage. C'est tout naturellement que l'enfant « récite la leçon » en continuant de chercher en A un objet qu'il vient d'apprendre à y trouver.

Mais l’erreur est-elle le propre de l’homme ?

Les protagonistes. La quarantaine de chiens ayant participé à l'expérience sont des chiens adultes, mâles et femelles, de races très variées. Les dix loups gris sollicités sont âgés de trois ans. Ils ont grandi les quatre premiers mois de leur vie au contact permanent des hommes et, depuis, vivent dans un parc où ils continuent de côtoyer l'homme presque quotidiennement. Les dix enfants, filles et garçons confondus, sont âgés de 10 mois (au-delà d'un an, les enfants ne commettent plus l'erreur A-non-B). © CC/Miss Chien/sa-2.5

C'est alors que la même équipe hongroise décide de soumettre des chiens, de races différentes, et des loups habitués à la présence humaine, à la même expérience. Et foi de Rantanplan**, les résultats des chiens sont déconcertants !

Alors que les loups ne croient que ce qu'ils voient et vont chercher en B un bout de viande quand il y est caché, les chiens suivent un comportement identique à celui des enfants et commettent eux aussi en présence de l'expérimentateur – et seulement en sa présence – l'« erreur A-non-B ». Comme pour les enfants, plus l'expérimentateur échange avec l'animal, regards appuyés, parole multipliée, plus l'erreur est manifeste. Les chiens partageraient donc avec l'enfant une capacité à déduire des apprentissages de sa relation à l'homme. Apprentissages qu'il placerait au-dessus de ce que ses sens lui enseignent. Le résultat de l'expérience interroge : est-ce la conséquence d'une cohabitation entre le chien et l'homme longue de plus de 10 000 ans ?

Le meilleur ami de l’homme, et pour cause !

Le chien montre d'étonnantes aptitudes à comprendre la communication humaine : se diriger vers un objet pointé du doigt, suivre un regard, un mouvement de tête, intégrer… Des capacités que ne partagent ni les singes, ni les loups ses proches cousins, et qui semblent à première vue innées puisque les chiots de quelques semaines montrent déjà de telles dispositions.

Dans leur article Human-like social skills in dogs publié en 2005, Brian Hare et Michael Tomasello de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig estiment que cette capacité à coopérer n'est pas innée mais que l'homme a, au cours du processus de domestication, sélectionné chez le chien cette aptitude à coopérer. Et qu'après des millénaires, cette disposition fait désormais partie du patrimoine héréditaire de l'espèce canine.

Tel chien, tel maître

L'équipe de Budapest n'en reste pas là et décide de poursuivre l'expérience en changeant un élément de la règle du jeu. Le début de l'exercice reste identique : un expérimentateur dissimule à plusieurs reprises un objet dans un emplacement A et demande aux enfants, aux chiens, aux loups de retrouver l'endroit. Puis un second expérimentateur entre en scène, prend la place du premier, pour dissimuler l'objet en B.

Une dizaine d'enfants, de chiens et de loups se prêtent à l'exercice et les résultats tombent : les loups continuent de faire régulièrement le bon choix, les enfants persistent dans l'« erreur A-non-B », mais le comportement des chiens change. La plupart d'entre eux ne commettent plus d'erreur et vont en B chercher l'objet qui a été caché. Le changement d'expérimentateur a rompu l'apprentissage, alors qu'il n'a pas perturbé celui des enfants. Moralité : le chien intègre et ne restitue un apprentissage qu'auprès d'une seule et même personne alors que l'enfant, quel que soit son instructeur, généralise la « leçon ». Cette prédisposition du chien à ne suivre qu'une personne est-elle, elle aussi, la conséquence d'une longue fréquentation de l'espèce humaine, l'empreinte du désir de l'homme que l'animal soit dévoué à son maître et à lui seul ?

* József Topál, Research Institute for Psychology, Hungarian Academy of Sciences, György Gergely, Gergely Csibra, Department of Philosophy, Central European University, Ágnes Erdohegyi, Ádám Miklósi, Department of Ethology, Eötvös University.

** Apparu pour la première fois dans l'album Sur la piste des Dalton, de la bande dessinée Lucky Luke, Rantanplan est le chien de l'administration pénitentiaire. Ses raisonnements erronés, comme de s'interroger si Averell est son père ou son frère, chamboulent en permanence les projets des malfaiteurs.

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