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Quel avenir pour SpaceX ?

Grâce à ses fusées à bas coût, SpaceX, une entreprise privée, est devenue en quelques années l'un des grands noms du spatial. Son fondateur, Elon Musk, excelle à vendre le rêve de l'espace à un large public, quitte à choquer, comme en septembre, lorsqu'il a proposé de réchauffer Mars en lançant des ogives nucléaires sur les pôles de la planète rouge...

Lancement de la fusée Falcon 9 de Space X, le 18 mai 2015. © SpaceX

"The sky is the limit" aiment à dire les entreprises ambitieuses. Que se passe-t-il lorsque l'une d'elles tente littéralement de dépasser le ciel ? Cela donne SpaceX, entreprise de spatial privé... même si l'ambition s'est soldée par quelques échecs. Le 28 juin 2015, dans le cadre de la mission CRS-7, sa fusée Falcon 9 a explosé au bout de deux minutes de vol seulement, détruisant du même coup la capsule Dragon qu'elle transportait pour ravitailler la Station spatiale internationale (ISS)... qui en avait alors bien besoin. SpaceX a aussi connu un semi-échec, avec le retour sur Terre, le 10 janvier 2015, du premier étage de la fusée Falcon 9. Certes, l'engin s'est écrasé sur la plate-forme de récupération... mais il n'a pas manqué sa cible, ce qui constitue déjà un exploit. Les événements de 2015 assombrissent-ils donc l'avenir de la société spatiale ? Non, sans doute, car chez SpaceX, ni actionnaires, ni cotation boursière avec impératif de résultats à court terme. Résolument tournée vers l'avenir, SpaceX veut vendre le rêve de l'espace et de son exploration, un rêve alimenté par l'énergie apparemment inépuisable de son énigmatique créateur et président, le milliardaire américain d'origine sud-africaine Elon Musk. Son ambition ultime ? L'installation d'une colonie humaine sur la planète Mars... 

Toujours plus haut

La place de SpaceX dans l'industrie spatiale ne cesse de croître. "SpaceX designs, manufactures and launches advanced rockets and spacecraft" peut-on lire en tête de leur site. L'entreprise est à l'origine des fusées Falcon (avec dans l'ordre les modèles 1, 9 et bientôt Heavy), équipées des moteurs Merlin réputés efficaces et économiques. À l'heure actuelle, des tests sont toujours tentés pour faire des Falcon les premières fusées « réutilisables ». Le premier étage du lanceur du Falcon 9 est en effet équipé de carburant et de rétrofusées lui permettant de revenir sur Terre. Un projet autrefois utopique, désormais en passe d'être réalisé malgré l'échec du 14 avril 2015. Elon Musk le sait : il lui suffira d'un seul succès pour créer l’événement. La capsule de ravitaillement Dragon pour l'ISS est le seul module potentiellement capable de rentrer sur Terre...

À coups d'innovations, la société privée est passée du statut de start up à celui de partenaire privilégié des compagnies de communications. Mais son partenaire principal reste la Nasa. Un contrat unit en effet les deux firmes (ainsi que Boeing) depuis 2008, appelé le COTS (pour Commercial Orbital Transportation Services), qui prévoit le lancement de 12 vaisseaux de ravitaillement vers l'ISS pour un coût total de 1,6 milliard de dollars minimum (qui pourrait être doublé). SpaceX en a déjà effectué six avec succès, l'explosion du Falcon 9 marquant le premier et seul échec dans ce contrat. 

Presque ! La tentative de récupération du lanceur de la mission CRS-6 s'est soldée par un échec, alors que la fusée était à deux doigts de se stabiliser sur la barge. Mais une telle opération n'était même pas envisageable voilà dix ans.

Une société privée financée par l'argent public américain, difficile à concevoir ? C'est oublier le rôle politique que la compagnie pourrait jouer à l'avenir. Le retour des tensions entre Russie et États-Unis, même si elles n'ont pas d'impact sur les astronautes, affectent les politiques spatiales. La Nasa est en effet dépendante du Soyouz russe pour envoyer ses propres astronautes dans l'ISS, une dépendance critiquée par les hommes politiques. SpaceX pourrait donc tirer son épingle du jeu avec le projet de capsule Dragon V2 qui pourrait transporter des astronautes d'ici 2017. Il faudra néanmoins regagner la confiance de la Nasa et ne pas connaître de nouvel échec, après l'explosion du Falcon 9, le 28 juin. Les ingénieurs travaillent encore à la compréhension de la cause exacte de l'incident, mais ont déjà une nouvelle mission de ravitaillement avec Dragon, le CRS-8, prévu pour mi-novembre.

Début 2015, SpaceX a par ailleurs signé un contrat avec Google et le fonds Fidelity. D'une valeur de 1 milliard de dollars, il prévoit le lancement de 4 000 satellites de communication, avec pour objectif le déploiement d'Internet dans les zones les plus reculées du monde (le projet fait écho à celui des ballons atmosphériques Google Loon). Signe d'une volonté de s'étendre au domaine des communications, ou simple désir d'Elon Musk de se présenter en mécène humaniste ? Dans un monde où près de 57 % de la population n'a pas accès à Internet, l'idée représente un marché potentiellement très lucratif, mais aussi l'opportunité de créer un Internet différent de celui proposé par les compagnies actuelles. À moins que l'objectif ne soit ailleurs : dans l'esprit d'Elon Musk, un tel réseau de satellites sera nécessaire pour établir des communications vers Mars...

Une montée en puissance vertigineuse

Au départ, tout n’est pourtant pas rose. Le secteur du spatial privé est considéré comme insignifiant par les grands groupes publics (Nasa, Esa...) qui ont le monopole des lanceurs de satellites. Ainsi lorsqu’en 2002 Elon Musk lance SpaceX, personne n'y croit. Le jeune ingénieur a fait fortune grâce à la bulle Internet et au rachat de Paypal (devenu un incontournable des paiements en ligne) et n’a aucun diplôme dans l’aérospatial. Il étonne pourtant par son excès de confiance et un ego surdimensionné. En 2006, lors du salon Satellite à Washington, il lance devant un parterre de géants du secteur un retentissant : « Salut tout le monde, je m’appelle Elon Musk, le fondateur de SpaceX. Dans cinq ans, vous êtes morts ». Les rires de l'époque dureront quelques années. Il faut dire que les débuts sont laborieux. Les premiers lancements sont autant d’échecs, ce qui n’étonne personne. « Il y avait eu beaucoup d’entrepreneurs privés aux États-Unis qui avaient essayé, sans succès, raconte Stefano Bianchi, directeur des lanceurs Vega et de la future Ariane 6, on avait donc peu confiance dans SpaceX ».

Le milliardaire naturalisé aux Etats-Unis n'a que 44 ans mais est déjà l'un des géants du marché. La fibre patriote est régulièrement mise en avant, comme lors d'une visite présidentielle sur l'un des sites de construction.© Wikimedia/Nasa/Bill Ingalls

Huit ans après, le rire a laissé place au malaise. En 2008, la Nasa aide financièrement SpaceX avec un apport de près de 2 milliards de dollars, destiné à ses premiers vols commerciaux. Le regard sur le jeune entrepreneur change. Stefano Bianchi lui-même avoue son admiration : « Ce qu'il a fait est vraiment extraordinaire. Il a construit quelque chose à partir de rien avec beaucoup d'intelligence et d'intuition ».

Avec un rapport qualité/prix imbattable, l’apparition sur le marché du Falcon 9 enfonce le clou. Les compagnies de télécommunications passent par SpaceX pour envoyer leurs satellites et délaissent les géants en place. Et jamais SpaceX ne semble se contenter de sa position : tel un ogre affamé, Elon Musk multiplie les projets gargantuesques au risque de se ruiner. Mais les investisseurs suivent, les employés restent malgré des conditions de travail difficiles et les résultats sont au rendez-vous.

L'idée, utopique il y dix ans, de récupérer un lanceur intact a fait son chemin, et tout le monde s'attend à ce que SpaceX y parvienne d'ici quelques mois. Parallèlement, l'entreprise élargit ses parts de marché et vise les lancements militaires des États-Unis (un secteur jusque-là réservé à de rares élus). Seule ombre au tableau : l'explosion du Falcon 9 en juin 2015. Mais un échec pour six réussites, cela reste un score honorable dans le spatial. 

Falcon Heavy vs Ariane 6, futur combat du spatial

Le projet Adeline d'ADS (Airbus Defense & Space) est présenté en juin 2015. Ce petit avion sera à la base du lanceur et servira à ramener en bon état le moteur. L'idée est plus astucieuse que celle de SpaceX qui y perd en carburant, ici il suffira de poser l'avion piloté à distance sur une piste d’atterrissage !© Airbus Defence and Space / Enjoy Space

C'est grâce à une réduction drastique des coûts que SpaceX a su devenir un incontournable des lanceurs spatiaux et un concurrent sérieux des agences gouvernementales comme l’Esa. Le Falcon 9 propose ses tirs commerciaux pour 43 millions d’euros contre 150 millions d’euros pour Ariane 5 (pour deux satellites, en revanche). Comment l’entreprise y est-elle parvenue ? La réponse dans ses usines. Contrairement à la concurrence qui sous-traite chaque composant de la fusée, paie les déplacements pour rassembler les matériaux et déplacer la fusée avant décollage, SpaceX centralise : le métal entre d’un côté, les fusées sortent de l'autre. Située à Hawthorn, son usine californienne est un mélange improbable de moteurs, tôles métalliques, 1400 ingénieurs informatiques et techniciens manuels. On ne fabrique pas une seule fusée à la fois mais plusieurs en série, ce qui réduit encore les coûts de production. Niveau carburant, le kérosène suffit amplement à propulser les moteurs Merlin des Falcon. Enfin, SpaceX possède des pas de tirs proches, dont celui – historique – du 39 A, lieu de lancement d'Apollo 11. Des fusées low cost donc, mais efficaces et amplement suffisantes pour les vols commerciaux.

Stefano Bianchi, qui travaillait sur Ariane 5 en 1989, est désormais l'un des responsables d'Ariane 6. Pour lui, SpaceX n'est pas une menace mais un « défi intéressant ». « Certes, l'Europe a répondu présente avec le projet d'Ariane 6 », souligne-t-il. Le successeur d'Ariane 5 devra toutefois marquer des points, avec deux impératifs : « La fiabilité du lanceur et le lancement à l'heure prévue, souligne-t-il, or sur ces points SpaceX a encore du chemin à faire, même si leur capacité de récupération face à l'échec est remarquable ». Plus ancienne, l'équipe d'Ariane, elle, est plus expérimentée. 

La compétition entre les deux fusées s’effectuera sur des bases différentes. Le choix du moteur Merlin pour SpaceX est simpliste et vise à envoyer des satellites à l’unité, alors qu'Ariane utilise toujours une propulsion hybride, plus puissante et plus fiable, utile pour les charges lourdes… plus chère aussi, reconnaît le responsable du projet. L’Agence spatiale européenne (Esa), alliée à Airbus, tente en outre l’originalité : le projet Adeline dévoilé au Salon du Bourget est celui d’une fusée... réutilisable ! Mais à la différence de SpaceX qui récupère le premier étage complet, Adeline vise à ramener uniquement le moteur (80 % du coût) à l'aide d'un module ailé qui atterrira comme un avion. À défaut d'être copié, SpaceX inspire des idées autrefois jugées irréalistes… Ce n'est pas le moindre de ses succès.

Elon Musk, PDG inventeur cliché sorti d'un comic

En 2007, alors en pré-production du futur blockbuster Iron Man, l'acteur Robert Downey Jr cherchait l'inspiration pour son personnage de Tony Stark. Où rencontrer un milliardaire vendeur d'armes mégalo, inventeur génial de projets fantastiques et improbables, qui agace autant qu'il ne fascine ? Ses recherches l'ont poussé vers Elon Musk d'une manière naturelle tant la comparaison est flagrante, exception faite de la vente d'armes (pour l'instant). Le biographe officiel d'Elon Musk raconte dans son livre comment Robert Downey Jr a approché l'entrepreneur pour le rencontrer. Après un tour de SpaceX et un entretien privé, l'acteur reconnaît avoir été inspiré par le personnage d'Elon Musk. Le réalisateur d'Iron Man, Jon Favreau, évoquera ce lien à la presse, renforçant l'aspect mythique du PDG de SpaceX. Jusqu'à lui obtenir une brève apparition cameo dans Iron Man 2 où il discute avec Tony Stark. Elon Musk passe alors dans le public du simple patron riche à celui d'entrepreneur inventif.

La statue d’Iron Man trône à l’entrée de l’usine SpaceX, comme pour rappeler aux employés qu’ils travaillent pour le « super héros » Elon Musk. Dessus, l’actrice Scarlett Johansson (présente dans Iron Man 2) y a laissé une dédicace.© Michael Belfiore

Même si son activité d’ingénieur est désormais limitée – il dit lui-même consacrer ses journées à l’envoi de mails – une véritable mythologie entoure l'homme : il travaillerait 100 heures par semaine, dormirait six heures par nuit (au mieux), ingurgiterait de multiples doses de caféine, serait à la fois tyrannique et magnanime envers ses employés (dont beaucoup travaillent plus de 60 heures par semaine). Comme Steve Jobs, le cofondateur d’Apple, il devient le symbole d’une réussite arrachée à force de travail et d’inventivité. Mais là où d’autres visent ostensiblement l'argent, Elon Musk semble viser d'autres objectifs. Le pouvoir ? L'homme n’a apparemment pas en tête de carrière politique. Ses propres rêves ? Peut-être, comme celui d'aller sur Mars. Si bien que malgré une communication réduite au strict minimum – le X de SpaceX renvoie d’ailleurs aux secrets bien gardés – la communauté d'Internet le vénère. Sur le réseau, Elon sait comment s’exprimer, alors que lors de ses apparitions publiques et télévisées, il semble toujours mal à l'aise. Il multiplie les annonces de projets fous : colonies martiennes, train ultra-rapide Hyperloop (en projet), voiture sous-marine façon Lotus de James Bond, guerre ouverte contre les IA (intelligences artificielles) aux côtés de Stephen Hawking... Des rêves à la base de carrières d'ingénieurs… ensuite abandonnées faute de financement.

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