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Se laver les mains pour se sentir bien

Assumer un choix n'est pas toujours facile et le regret, le doute, voire l'angoisse, accompagnent parfois la décision. Des psychologues de l'université du Michigan viennent d'identifier un remède simple à cet inconfort intellectuel : se laver les mains.

Un rituel de purification

Lave-mains (chozusha) du temple de Meiji à Tokyo © CC / Domaine public

Dans de nombreuses religions, se laver est un acte de purification. Eau bénite, baptême, lavage des mains ou des pieds, les rituels chrétiens suggèrent une association entre pureté morale et physique. Mais trois études conduites par des chercheurs en psychologie montrent qu'en dehors de toute référence directe à la religion, se laver les mains a des incidences cognitives fortes. La première, publiée en septembre 2006, s'intéresse à l'effet MacBeth ; la deuxième, publiée en février 2007, touche au pardon ; la dernière, publiée cette semaine dans la revue Science, porte sur un phénomène bien connu en psychologie : la dissonance cognitive.

L’effet MacBeth : se laver de sa culpabilité

Lady MacBeth Lady MacBeth somnambule, tableau de Johann Heinrich Füssli, conservé au musée du Louvre. © CC

Les personnes qui se sentent coupables d'avoir commis des crimes ou des fautes graves éprouvent le besoin de se laver les mains. C'est ce que les psychologues nomment « l'effet MacBeth » en référence à l'héroïne de Shakespeare qui n'a de cesse de se laver les mains pour tenter d'effacer les traces de sang laissées par ses crimes. Pour vérifier l'effet MacBeth, deux chercheurs, Zhong et Liljenquist, ont organisé une série de tests dans lesquels certains « cobayes » étaient invités à se remémorer un événement honteux de leur passé, une faute morale dont ils se sentiraient responsables. Puis, croyant participer à un test sur la mémoire, il leur a été demandé d'aller au supermarché et d'acheter les articles d'une liste de courses qui leur avait été présentée. Surprise, les cobayes se dirigent en premier lieu vers le rayon hygiène et entretien, chercher savons et bains-douches, avant d'orienter leurs pas vers d'autres rayons du magasin.

Les psychologues cherchèrent ensuite à savoir si le fait de se laver les mains était suivi d'effets, s'il apaisait la mauvaise conscience… Pour étudier cela, ils jouèrent sur un ressort connu de la culpabilité : le besoin de compenser une mauvaise action par une bonne. Résultat : seulement 40% des personnes s'étant lavé les mains après avoir avoué une faute morale acceptèrent de faire une bonne action (aider un étudiant dans le besoin). Alors qu'ils sont presque 70% à l'accepter quand les cobayes ne se sont pas lavés les mains.

Se laver les mains pour pardonner et passer l’éponge

Après la démonstration de l'effet MacBeth par Zhong et Liljenquist, des chercheurs de l'Ecole de psychologie de l'université de Plymouth choisirent de pousser un peu plus loin l'expérience en s'intéressant cette fois aux jugements moraux portés sur autrui. Ils mirent alors en évidence que des personnes confrontées – par vidéos interposées – à des actes répréhensibles (la falsification de CV, le vol d'argent trouvé dans un portefeuille, un acte de cannibalisme pour survivre après un accident d'avion, un acte de zoophilie…) avaient tendance à porter des jugements moins sévères après s'être lavé les mains ou même seulement après avoir entendu dans la conversation les mots « pur », « laver », « propre » ou « immaculé ». Se laver les mains ou faire référence à la propreté influencerait donc aussi le jugement moral.

Se laver les mains pour assumer ses choix

Se laver les mains pourrait-il aussi avoir une influence hors de tout jugement moral ? C'est ce qu'ont cherché à savoir Spike Lee et Norbert Schwarz, deux psychologues de l'université du Michigan. Leurs travaux viennent d'être publiés le 7 mai 2010, dans la revue Science.

Gardes nationaux se lavant les mains au camp de Plaquemines (Nouvelle Orléans) © Andrea Booher / FEMA / Domaine public

Ils portent sur la « dissonance cognitive », un état d'inconfort psychologique assez répandu qui conduit généralement des personnes ayant dû faire un choix, à inconsciemment renforcer les arguments en faveur de ce choix pour se convaincre et se rassurer. Concrètement, 40 étudiants croyant se soumettre à un test sur des produits de consommation, eurent à choisir et à trier par ordre de préférence 10 pochettes de CD parmi les 30 qui leur étaient présentées. Puis, les participants ont été invités à évaluer un savon liquide. Les uns en jetant simplement un œil sur l'emballage, les autres en testant réellement le produit. Puis les participants ont été à nouveau confrontés aux 10 CD qu'ils avaient choisis pour réévaluer la qualité de leur sélection. Conclusion, aucun n'a changé vraiment d'avis mais ceux qui ne se sont pas lavé les mains ont éprouvé le besoin d'en rajouter, d'affirmer leurs préférences pour les 10 CD choisis et d'accentuer le rejet des CD qu'ils n'avaient pas sélectionnés.

Pour confirmer ce résultat, une seconde expérience est conduite avec cette fois 80 étudiants qui, à l'issue d'un test consommateur sur 4 pots de confiture, se voient offrir à titre de remerciement, d'en choisir deux parmi les quatre. Des lingettes leur sont alors proposées, certains devant se contenter de les regarder, d'autres pouvant les utiliser. Comme lors de la première expérience, ceux qui ne se sont pas lavé les mains vont juger les pots choisis encore plus positivement qu'ils ne l'avaient fait auparavant.

La dissonance cognitive

C'est en 1957, en étudiant le cas d'une secte, que le psychologue Leon Festinger identifie ce qu'il nomme la « dissonance cognitive ».

Le fait divers est le suivant : Marian Keech, leader d'un culte « soucoupiste » des années 1950, prétendait recevoir des messages d'un groupe d'extraterrestres répondant au nom de Gardiens. Selon ses prophéties, les extraterrestres viendraient sauver les membres de la secte le 21 décembre 1954, juste avant que la Terre ne soit détruite par un immense déluge.

Quand il devint évident qu'il n'y aurait pas de déluge et que les Gardiens ne seraient pas au rendez-vous, Keech se mit à exulter. Elle annonça avoir reçu un message télépathique des Gardiens disant que son groupe avait répandu tant de lumière autour de lui, par la foi indéfectible dont il avait fait preuve, que Dieu avait épargné le monde du cataclysme.

Le plus curieux est qu'après une telle « déconvenue », seuls deux des onze membres quittèrent la secte. Les autres, bien au contraire, renforcèrent leur croyance et accentuèrent leur prosélytisme. Face à la tension psychologique induite par l'échec de la prophétie, il était plus confortable pour la majorité d'entre eux de poursuivre dans leur conviction première plutôt que de remettre en cause l'ensemble de leur conviction.

Et Ponce Pilate s’en lave les mains

Pilate se lavant les mains Le Christ devant Pilate, tableau de Hans Multscher, 1437. © CC

Le lavage des mains le plus célèbre reste celui de Ponce Pilate en l'an 33 après Jésus-Christ. Procureur romain, il est soumis à un choix « cornélien » : gracier le Christ ou Barabbas, l'un des deux larrons. Sa femme lui demande de libérer le premier mais la foule souhaite le crucifier. Face à cette alternative, la Bible raconte qu'il prit de l'eau, se lava les mains et déclara : « Je suis innocent de ce sang, c'est désormais votre affaire. » Grâce à la science, on peut imaginer que sa conscience en fut en partie soulagée.

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