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Vers des tests de paternité précoces

Alors qu’une société américaine annonce la commercialisation d’un test de paternité réalisable dès le troisième mois de grossesse, le diagnostic prénatal reste en France réservé à la seule recherche de maladies génétiques graves.

Le 19 août, l’annonce du laboratoire américain DNA Diagnostics Center fait grand bruit : déjà leader sur le marché américain des tests de paternité, cette société privée lance un nouveau test de paternité. Un test qui peut être réalisé dès la douzième semaine de grossesse à partir de deux prises de sang, une de la mère et une du père présumé, et qui serait fiable à 99%.

Un test en infraction avec la loi française

© Renard

Une annonce d’autant plus singulière qu’en France ce test contrevient à deux règles strictes. Conformément à la loi bioéthique de 1994, un test de paternité n’est autorisé que dans le cadre d’une procédure judiciaire et il doit être réalisé par un laboratoire agréé. 3 000 tests seraient ainsi commandités en France par la justice chaque année, pour apporter la preuve d’une filiation dans des affaires d’héritage, d’autorité parentale, de paiement de pension alimentaire... Pourtant, les tests de paternité vendus sur Internet connaissent un succès croissant : 10 000 à 15 000 Français en feraient l’acquisition chaque année, en toute illégalité.

Par ailleurs, la même loi stipule qu’un diagnostic prénatal « ne peut avoir pour objet que de prévenir ou de traiter une affection d’une particulière gravité, dans l’intérêt de l’enfant à naître ». L’analyse génétique de l’ADN des parents et du fœtus ne peut donc être entreprise que pour rechercher une maladie génétique grave.

Selon le laboratoire américain, ce nouveau test présente l’avantage de pouvoir être réalisé en début de grossesse, sans mettre en danger la vie du fœtus. Les examens couramment pratiqués pour un diagnostic prénatal – l’amniocentèse ou la biopsie de trophoblaste – comportent en effet des risques et entraînent des fausses couches dans 1 à 2 % des cas.

Paternité et IVG

Pour ce test, la mère et le père présumé doivent se rendre dans un des 1 500 points de prélèvements proposés sur le territoire américain. DNA Diagnostics Center donne les résultats dans un délai de cinq jours, moyennant 1 625 US $. © DNA Diagnostics Center

Réaliser un test de paternité dès la douzième semaine de grossesse est cependant loin d’être anodin. En France, le délai maximal pour pratiquer une interruption volontaire de grossesse est justement cette douzième semaine de grossesse. Délai qui, dans certains pays comme les Pays-Bas, court parfois jusqu’à 21 semaines. S’ils venaient à se développer, ces tests précoces de paternité qui flirtent avec le délai de l’IVG pourraient permettre à des couples de valider une paternité avant de décider de mener une grossesse à son terme.

Pour Ségolène Aymé, médecin généticienne et épidémiologiste, directrice de recherche à l’Inserm, « c’est une question centrale. Lorsqu’une femme a de multiples partenaires, cela peut lui arriver de ne pas savoir qui est le père, et ce n’est pas la même chose d’avoir un enfant de l’un ou de l’autre. Je ne suis personnellement pas choquée qu’il y ait cette demande sociale. Comme clinicienne j’y ai été confrontée, je la trouve donc légitime même si cela peut paraître choquant. Tant que l’on est dans les limites légales de l’interruption volontaire de grossesse, et si les techniques sont là, je ne vois pas pourquoi les femmes ne pourraient pas choisir ».

Une fiabilité qui reste à prouver

Ce test repose sur une innovation technique : la possibilité de récupérer de l’ADN du fœtus à partir d’une prise de sang de la mère. Patrizia Paterlini-Bréchot, directrice de recherche à l’Inserm, qui travaille à la mise au point de tests non invasifs de diagnostic prénatal, est dubitative : « La technique utilisée par ce laboratoire est connue. On sait depuis longtemps qu’il existe dans le sang de la femme enceinte de l’ADN fœtal libre. Un ADN qui, en quelque sorte, flotte dans le plasma sans être entouré par un noyau ou une membrane. Le problème est que cet ADN fœtal libre est mélangé à l’ADN libre de la mère et qu’il n’est présent qu’en faible proportion : environ 4 à 5% de l’ADN libre total. Le seul moyen d’identifier les portions de cet ADN qui proviennent du fœtus est de connaître l’ADN du père et de tenter d’en retrouver la trace dans cet ADN libre [l’ADN d’un enfant comporte pour moitié des gènes d’origine maternelle et pour moitié des gènes d’origine paternelle]. Mais ce n’est pas parce que l’on ne retrouve pas de trace ADN du père présumé qu’il n’est pas le géniteur. Il suffit que la proportion d’ADN fœtal soit trop faible. Or, ce laboratoire américain déclare pouvoir analyser dans cet ADN libre plus de 300 000 marqueurs génétiques et arriver ainsi à 99% de fiabilité. Comment ils réussissent une telle prouesse, ils ne le disent pas. Tant qu’ils ne publieront pas leur méthode je ne peux pas me prononcer sur la pertinence de leur test. »

DNA Diagnostics Center affirme que la publication de leurs travaux devrait se faire prochainement. Un procédé qui scandalise Pierre Jouannet, médecin et spécialiste de la reproduction : « Je ne comprends pas que l’on puisse commercialiser une technique, quelle qu’elle soit, avant même qu’elle ait été validée scientifiquement. Il nous manque la preuve que quand une femme est enceinte de douze semaines, elle peut avoir un diagnostic de paternité fiable. Rien aujourd’hui ne permet de l’affirmer. »

En quête de cellules fœtales

Une cellule fœtale isolée par la méthode ISET Ces cellules fœtales sont très peu nombreuses dans le sang maternel, entre une à deux par millilitre de sang. © Inserm

Selon Patrizia Paterlini-Bréchot, les outils d’analyse génétique étant de plus en plus performants, le diagnostic prénatal par voie sanguine devrait s’imposer dans les prochaines années. Son équipe, par une méthode appelée ISET (Isolation des cellules épithéliales trophoblastiques), a réussi à isoler dans le sang de la mère, des cellules fœtales, et non plus de l’ADN libre. Des cellules qui sont présentes dès la cinquième semaine d'aménorrhée et dont l’ADN est entièrement fœtal donc très fiable pour poser un diagnostic. La méthode a déjà été cliniquement validée pour diagnostiquer la mucoviscidose et l’amyotrophie spinale et un essai clinique est en cours pour la trisomie 21. D’autres pays se sont aussi lancés sur ce terrain de recherche. Il est donc permis d’imaginer qu’à terme, des tests de diagnostic prénatal, fiables et précoces, se multiplient. Que ce soit à des fins médicales ou non…

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