AccueilL’origine des premières cultures humaines  

La main et l’outil
Des outils avant l’homme ?

Pascal Picq
Maître de conférences au Collège de France, Laboratoire de paléoanthropologie et préhistoire

     
 

L’homme est-il cet Homo faber qui sort de l’animalité grâce à l’outil et à la culture ? Autrement dit « l’homme c’est l’outil ». C’est ainsi que furent posées les premières pierres de la préhistoire lorsque John Frere et Boucher de Perthes découvrent des silex taillés de manière intentionnelle auprès d’ossements d’animaux dit antédiluviens comme le mammouth. Le terme de préhistoire ne s’impose qu’après la publication par John Lubbock de Pre-Historic times en 1865. Le long passé des hommes préhistoriques s’engage sur un long chemin balisé par la succession des âges de la pierre taillée ou Paléolithique. Plus on s’enfonce dans le temps, plus les outils apparaissent frustres et plus on s’attend à trouver des hommes de plus en plus archaïques. Toutes les étapes de l’évolution biologique de l’homme se calquent sur celle de la préhistoire qui est, au sens strict, celle de l’évolution des cultures d’avant l’invention de l’écriture. Autrement dit, à chaque grande culture de la préhistoire correspond un type d’homme préhistorique avec la certitude que, si l’on trouve des outils en pierre taillée, alors il y avait des hommes. C’est donc l’outil qui fait l’homme.

Ce genre de réductionnisme a conduit à une conception rigide de l’hominisation - sans évoquer la fraude de Piltdown - mais a rendu un service inestimable lorsqu’en 1959 Mary et Louis Leakey découvrent à Olduvai, dans le nord de la Tanzanie, un australopithèque robuste gisant aux côtés des plus anciens outils en pierre taillée connus à l’époque. Bien que ces outils soient attribués par la suite à Homo habilis le bien nommé, cet événement stimule aussi de nouvelles recherches sur l’observation des chimpanzés dans la nature, notamment avec Jane Goodall.

Quatre décennies plus tard, nous savons que les chimpanzés utilisent toutes sortes d’outils, dont des outils en pierre pour briser des noix. On parle même de culture et il semble bien que les orangs-outans en fassent de même. L’outil et la culture ne sont donc pas les seuls attributs de l’homme au sein de la famille des grands singes. La question devient tout autre : pourquoi les grands singes ont-ils développés des compétences culturelles et pas les autres singes ? La comparaison des adaptations et des paramètres d’histoire de vie des grands singes– dont l’homme – et des singes éclaire cette interrogation.

De ce qui précède, il est évident que le dernier ancêtre commun des hommes et des chimpanzés qui vivait quelque part en Afrique, il y a environ 7 millions d’années avaient de telles aptitudes.
Mais en usait-il? Les deux seuls fossiles connus proches de ce dernier ancêtre commun – Orrorin et Toumaï – ne sont pas associés à des vestiges culturels. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils n’utilisaient pas d’outils. Seulement, si on se réfère aux chimpanzés, ces outils en matière végétale ne se conservent pas et quant aux pierres utilisées comme marteaux ou enclumes, il est très difficile de les identifier comme tels. Cependant, les études chez les chimpanzés aiguisent une autre attention et dorénavant on regarde si certains cailloux, bien que non taillés, auraient servi à éclater des noix ou d’autres nourritures.

 
     
   
 

Sans aucun doute, des hominidés ont utilisé des pierres comme outil, et donc avant l’émergence des premiers hommes. Cependant, rappelons que les hommes sont associés classiquement à des outils en pierre taillée– bien que les tenants de cette affirmation aient ignoré pendant plus d’un siècle que, comme l’avaient pourtant signalé certains auteurs comme Charles Darwin, les chimpanzés utilisent des pierres-. Les réflexes sont tenaces et l’on remarque que le statut d’Homo décerné à Homo habilis et à Homo rudolfensis repose plus sur ce postulat que sur leurs caractéristiques anatomiques et adaptatives. L’invention de l’outil en pierre taillée se conçoit comme liée au découpage de la viande et au démembrement des carcasses. Seulement des études au microscope électronique– la tracéologie - révèlent que certains de ces outils – éclats et tranchoirs – ont servi pour certain à découper des matières animales, d’autres des matières végétales. On ne sait donc pas si l’outil en pierre taillée provient de la nécessité d’accéder à des carcasses ou si cela émerge d’actions autres sur des matières végétales. On ne saurait non plus attribuer cette innovation à des hommes. D’ailleurs, si comme le suggèrent divers paléoanthropologues– dont je suis– les Homo habilis et les Homo rudolfensis ne sont pas des Homo au sens strict, alors l’outil en pierre taillée précède aussi l’homme.

Après plus d’un siècle de recherches en préhistoire et en paléoanthropologie, les deux disciplines commencent à peine à prendre leur indépendance. L’idée de l’homme c’est l’outil marque encore les paléoanthropologues. Récemment, on a affirmé la présence des plus anciens Homo en Ethiopie sur la seule base de la présence d’outils en pierre taillée. Le statut de pré-humain d’une forme d’australopithèque robuste– Australopithecus garhi -repose sur ce seul fait alors que ses caractères anatomiques le situent loin de cette position. Pour la seule province de l’Afrique de l’Est, on ne connaît pas moins de quatre espèces d’hominidés contemporains et souvent associées à des outils en pierre taillée de la culture d’Olduvai. Voilà qui repose sous un angle fascinant la question de qui l’a inventée et, autre question jusque-là ignorée, celle de la transmission de cette innovation entre des espèces différentes.

Les hommes au sens strict le genre Homo apparaissent dans ce contexte entre 2 et 1,8 millions d’années en Afrique. Le premier représentant incontestable est Homo ergaster. On le connaît associé à des outils de l’Odowayen mais aussi de l’Acheuléen. Donc un seul homme avec au moins deux types de cultures et toutes les cultures de transition possibles. Bien plus tard, entre 110.000 et 40.000 ans, on a deux types d’hommes,Homo neanderthalensis et Homo sapiens , comme artisans d’un même complexe technico-culturel, le Moustérien. Puis à partir de 30.000 ans il ne reste plus que notre espèce Homo sapiens. On le voit, un complexe technico-culturel peut avoir pour artisans plusieurs types d’hominidés et, inversement, une espèce d’hominidés, en l’occurrence les hommes, peuvent être associés à différents types de complexes technico-culturels. Les outils et les cultures ne sont pas le propre de l’homme.
Le regard du paléoanthropologue sur notre histoire évolutive montre que s’il n’existe pas une seule espèce ou population humaine dont une grande partie de son adaptation repose sur la technique et la culture, c’est parce notre lignée, le genre Homo, n’a pu échapper à l’extinction que grâce à cela.

 
     
   

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