RetourOù en est-on avec le principe de précaution?  
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  Jean-Pierre Dupuy  

Précaution et catastrophisme : même combat ?
Séminaire, mercredi 10 mars 2004, 18h30
Avec Jean-Pierre Dupuy, Olivier Godard

  Entrée libre

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Jean-Pierre Dupuy
Ingénieur général des mines, directeur de recherche au CNRS, professeur de philosophie sociale et politique à l'Ecole Polytechnique et à l'université Stanford (Californie), membre du Comité d'Éthique et de Précaution de l'INRA

Les insuffisances du « principe de précaution »
« La première insuffisance qui entache la notion de précaution est qu'elle ne prend pas la juste mesure du type d'incertitude auquel nous sommes présentement confrontés : une incertitude objective, non épistémique, mais qui n'est pas un aléa.
La deuxième insuffisance du principe de précaution est que, n'arrivant pas à se déprendre d'une normativité qui est celle du calcul des probabilités, il passe à côté de ce qui fait l'essence de la normativité éthique en matière de choix dans l'incertain.
La raison la plus importante qui conduit à rejeter le principe de précaution est encore à venir. C'est que, mettant l'accent sur l'incertitude scientifique, il se trompe complètement sur la nature de l'obstacle qui nous empêche d'agir devant la catastrophe. Ce n'est pas l'incertitude, scientifique ou non, qui est l'obstacle, c'est l'impossibilité de croire que le pire va arriver. »

Essai de dépassement vers un « catastrophisme éclairé »
« Je défends la thèse que l'obstacle majeur à un sursaut devant les menaces qui pèsent sur l'avenir de l'humanité est d'ordre conceptuel. Nous avons acquis les moyens de détruire la planète et nous-mêmes, mais nous n'avons pas changé nos façons de penser.
Le paradoxe du «catastrophisme éclairé» se présente comme suit. Rendre crédible la perspective de la catastrophe nécessite que l'on accroisse la force ontologique de son inscription dans l'avenir. Mais si l'on réussit trop bien dans cette tâche, on aura perdu de vue sa finalité, qui est précisément de motiver la prise de conscience et l'action afin que la catastrophe ne se produise pas.
La solution à ce paradoxe implique un changement radical dans notre manière de penser la temporalité. »
 

 

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  Olivier Godard  
 

Olivier Godard
directeur de recherche au CNRS, professeur à l’Ecole polytechnique, membre du Comité d’éthique et de précaution de l’INRA et de l’IFREMER

« Dans son expression la plus complète, le catastrophisme peut être caractérisé par l’agencement de trois idées : (1) aborder une situation incertaine en se concentrant sur le pire scénario éventuel, (2) décider de tenir ce scénario pour certain au moment de définir la prévention à engager et (3) tout faire pour éviter la réalisation d’un tel scénario. La conférence montrera pourquoi le catastrophisme est une maxime d’action indéfendable et en quoi le principe de précaution s’en écarte radicalement.

On partira de l’examen des lettres de noblesse philosophiques du catastrophisme que sont les propositions du philosophe allemand Hans Jonas dans son ouvrage Le principe de responsabilité. Elles souffrent en effet d’incohérence majeure en postulant la capacité des hommes à discerner de façon précoce lesquelles de leurs actions techniques ont un potentiel apocalyptique mettant en jeu la survie de l’humanité et lesquelles en sont dénuées, et en donnant une place centrale à l’idée qu’en dépit des efforts nécessaires de connaissance scientifique, les conséquences des techniques déborderont toujours les capacités humaines de prévision. C’est ce débordement qui fonde l’heuristique de la peur qui, chez Jonas, conduit à vouloir mobiliser la sensibilité et l’imagination à la fois pour pallier les limites de la raison scientifique et pour donner une charge d’actualité à une perspective trop étrangère à ce qui fait la vie des hommes « ici et maintenant ».

Le problème vient de ce que H.Jonas réservait aux seules possibilités apocalyptiques la maxime d’action catastrophiste qui demande que l’on tienne pour certaine la simple possibilité d’une issue dommageable sans s’embarrasser d’une prise en compte de la vraisemblance ou de la probabilité de cette issue. Dès lors qu’aucune action technique ne peut être exonérée de façon certaine de tout potentiel apocalyptique, la maxime apocalyptique devrait être appliquée à toutes sans permettre aucun choix entre elles, la seule issue logique étant un blocage général de l’action.

Autour de cet argument de base, on peut développer plusieurs variations :

- L’exigence de preuve de l’innocuité d’une technique ou d’une activité, comme préalable à son autorisation, dans laquelle certains voient à tort la quintessence du principe de précaution, n’est que la transposition de la maxime de H.Jonas à toute perspective de dommage et non pas seulement aux perspectives apocalyptiques. Prise au sérieux, elle conduirait à l’aporie du blocage général. Elle relève de la basse rhétorique politique.

- L’idée principale du principe de précaution, tel qu’il est défini par les textes internationaux et européens, est celle d’une prise en compte précoce, mais proportionnée, de dangers hypothétiques, non avérés, pouvant néanmoins avoir de graves conséquences. Si l’on adopte pour principe d’évaluation les composantes (1) et (2) du catastrophisme, surgit un artefact par lequel, plus un danger hypothétique est considéré de façon précoce dans le temps scientifique, plus il est traité comme grave. Les mesures de prévention de ce danger devraient alors être d’autant plus fortes qu’il est abordé de façon précoce, et ce quelle que soit la nature empirique du danger considéré. En conséquence, la perspective non écartée qu’une technologie, prise à ses tout débuts, débouche sur une catastrophe devrait conduire, selon cette maxime, à interdire son développement. Il en serait ainsi pour toute technologie nouvelle. Par contraste, le principe de précaution proportionné demande : a) que l’on considère les avantages potentiels d’un développement technique au même titre que ses dommages éventuels ; b) que l’on ne traite pas toutes les hypothèses de la même manière en donnant plus d’effets pratiques aux hypothèses les plus consistantes d’un point de vue scientifique.

- En considérant la maxime du catastrophisme comme un projet d’action soumis à évaluation avant son introduction dans la société et en la soumettant à un test de réflexivité, c’est-à-dire en l’appliquant à elle-même, elle s’invalide comme maxime d’action. Elle conduit en effet à des résultats incohérents et inutilisables : elle a pour résultat tout à la fois de se valider et de se réfuter comme norme sociale. Par contraste, le principe de précaution proportionné se confirme lui-même comme norme sociale et ne saurait être validement réfuté par une argumentation catastrophiste, comme celle dont ont usé l’Académie nationale de médecine ou l’Académie des sciences en mars 2003 en recommandant « que le principe de précaution ne soit pas inscrit dans des textes à valeur constitutionnelle ou dans une loi organique car il pourrait induire des effets pervers, susceptibles d’avoir des conséquences désastreuses sur les progrès futurs de notre bien-être, de notre santé et de notre environnement ».
 

 

 

       

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