|
|
 |
 |
 |
|
|
|
 |
 |
POLAR SCIENTIFIQUE : le dernier voyage des anguilles
|
|
Les anguilles européennes partiraient pour un ultime voyage se reproduire dans la mer des Sargasses, non loin du triangle des Bermudes. Des chercheurs disposent désormais de plusieurs indices confirmant ce mythe surgi du fond des âges.
|
 |
Pas de quoi fouetter un chat ? L'article publié fin septembre dans la revue Science ne payait a priori pas de mine. Une page unique, ce qui est court dans une telle revue, un titre peu racoleur*, comme c'est souvent le cas, et un récit plutôt anecdotique pour qui n'est pas spécialiste des anguilles : à l'automne 2006, 22 anguilles équipées de balises étaient lâchées au large de l'Irlande et 14 de ces balises étaient repêchées, quelques semaines plus tard, à 1 300 km de leur point de départ, non loin des Canaries et des Açores. Sur une route qui peut, si l'on suit les courants, mener à l'Atlantique Nord et à une partie de cet océan nommée la mer des Sargasses. Voilà pour le « pitch », comme on dit aujourd'hui, pas de quoi fouetter un chat ! Pourtant, pour les spécialistes, cet article fait date. Il apporte enfin une contribution, même modeste, à un des plus grands mystères du monde animal. Car l'anguille résiste depuis des siècles à l'investigation scientifique et son cycle de vie contient plus d'énigmes qu'une saison complète des « Experts ». Passage en revue de quelques-uns de ces mystères que les scientifiques tentent d'élucider. * « Oceanic spawning migration of the european eel (Anguilla anguilla) » soit « La migration océanique de frai de l'anguille européenne ». Kim Aarestrup et al, Science, 25 septembre 2009. Énigme n°1 : les anguilles sont des êtres sexuellement immatures Aristote affirmait que les anguilles naissaient des entrailles de la terre, telles des plantes, les jours de pluie et, jusqu'en 1896, aucun élément scientifique ne permettait de le contredire. Car les anguilles qui peuplent les estuaires, rivières et cours d'eau de la planète, malgré leur âge qui peut aller jusqu'à une cinquantaine d'années pour les femelles, sont toutes prépubères, immatures pour la reproduction. Leur progéniture, les civelles (ou pibales), petites anguilles translucides de 6/7 cm, n'ont pas de géniteurs déclarés et jamais personne n'a vu d'œufs d'anguilles. Mais en 1896, un italien du nom de Grassi résout une partie de cette énigme en découvrant le « chaînon manquant », la larve leptocéphale, qu'il reconnaît comme une forme larvaire de l'anguille. Ainsi, les civelles ne sortiraient ni d'un œuf ni de terre, mais seraient une métamorphose de la larve leptocéphale. Or, cette larve de l'anguille se croise en Atlantique. C'est donc quelque part en haute mer que les anguilles européennes iraient pondre pour donner naissance à ces larves. Énigme n°2 : on ne fait pas d’anguille sans pondre des œufs. Mais où ?
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
|
 |
 |
 |
 |
|
Sur la route de Christophe Colomb...
|
|
|
C'est là que Johannes Schmidt, océanographe danois né en 1877, entre en scène. Sa quête, qui va durer vingt ans, est de trouver le ou les lieux de ponte de l'anguille européenne. Parcourant en tous sens l'Atlantique Nord, il constate que plus il va vers l'ouest, plus la taille des leptocéphales croisées sur sa route diminue, jusqu'en un point, la mer des Sargasses, où elles ne mesurent plus que 10 mm. Les anguilles européennes parcourraient donc 7000 km pour aller pondre en mer des Sargasses et les larves en feraient autant pour gagner les côtes et se transformer en civelles. Johannes Schmidt publie sa découverte en 1922. Elle restera jusqu'à la publication de Science, la seule thèse scientifiquement prouvée sur la migration des anguilles et leur site de ponte. Énigme n°3 : mais où sont passées les anguilles ? L'espèce européenne Anguilla anguilla doit donc fréquenter les eaux de l'Atlantique pour y pondre les œufs qui donneront naissance aux larves leptocéphales. Pourtant, scientifiques et pêcheurs sont formels, aucun d'entre eux n'a jamais entraperçu ou pêché d'anguille au-delà du plateau continental qui borde les côtes, au milieu de l'Atlantique ou, encore moins, en mer des Sargasses. L'énigme semble insoluble jusqu'à cette publication de septembre qui apporte un premier élément de preuve. « Les travaux publiés dans Science sont exceptionnels », confirment Patrick Prouzet et Eric Feunteun, respectivement chercheur à l'Ifremer et au Muséum national d'histoire naturelle, tous deux spécialistes des anguilles. « Les balises miniatures ont permis de suivre la trace de quatorze anguilles entamant leur migration vers leur site de ponte. Toutes ont suivi, depuis les côtes irlandaises, le même parcours, plongeant plein sud en direction des Açores. Soit une route indirecte qui, via les courants marins, peut mener à la mer des Sargasses. » Les scientifiques disposent donc désormais de deux éléments de preuve sur ce qui serait une des plus grandes prouesses du règne animal, la migration des anguilles européennes sur plus de 7 000 km. Les larves naîtraient ainsi en mer des Sargasses puis emprunteraient le Gulf Stream dérivant par le nord, d'ouest en est, sur plusieurs années (de un à trois ans, selon les spécialistes) avant de se métamorphoser en civelles en vue des côtes européennes. À l'âge adulte, après une vie en eau douce, elles entreprendraient un ultime voyage retour à travers l'océan, suivant cette fois une route sud puis nord-ouest, pour engendrer une nouvelle génération et disparaître en mer des Sargasses. L’enquête continue Depuis 2006, date de l'expérience, un programme européen de recherche, le programme Eeliad, a vu le jour. L'objectif est de concentrer des efforts de recherche sur l'anguille qui, sans être en voie de disparition, n'en est pas moins menacée. Dans le cadre de ce programme qui réunit des chercheurs français, anglais, danois, irlandais, norvégiens, un lâché d'une centaine d'anguilles est prévu en 2010, avec un nouveau système d'attache pour les balises. Les chercheurs couvent le secret espoir d'arriver à suivre les anguilles jusqu'au terminus de leur migration et de confirmer la résolution de cette énigme marine. |
 |
|