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BIODIVERSITÉ :
à la découverte des mystères de l’océan Austral

Quelles espèces vivent dans des eaux glacées, à des latitudes où la banquise forme un couvercle sombre plus de la moitié de l'année et où les icebergs dévastent tout sur leur passage ? Nous nous sommes rendus sur la base française de Dumont d'Urville en Antarctique pour suivre les travaux d'une mission scientifique qui tente de percer les mystères de l'océan le moins connu de la planète : l'océan Austral.

L’inaccessible océan

Si l'océan Austral reste encore le lieu le plus mystérieux au monde, ce n'est pas un hasard. Pour l'atteindre, il faut d'abord traverser les 40ième rugissants, puis les 50ième hurlants, ce qui n'est pas une mince affaire. Ces vents violents transforment la mer en gigantesque piscine à vagues.

Dans les glaces de l'océan Austral... : L’océan Austral entoure le continent Antarctique. Couvrant 35 millions de kilomètres carrés, il représente environ 10% de l’océan mondial.
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Dans les glaces de l'océan Austral...

Et lorsqu'ils s'adoucissent enfin, c'est au tour des icebergs dérivants de prendre le relais et de compliquer encore davantage la navigation. C'est à ce moment-là que commence l'océan austral. Au-delà du 60ième degré sud. Là où l'eau et l'air se refroidissent brutalement. Là où un puissant courant, déferlant d'ouest en est et charriant près de 140 millions de mètres cubes d'eau par seconde, forme une véritable barrière hydrologique. Comme un immense fleuve qui aurait perdu la tête et tournerait sans cesse en rond.

Si ces conditions extrêmes ont su préserver cet anneau de mer de l'inconsistance mercantile des hommes, elles l'ont aussi tenu éloigné des scientifiques. Résultat : on ne connaît aujourd'hui guère plus ces « mers australes » que la planète Mars… Mais ce mythique océan va définitivement perdre de son mystère. De fait, une mission lui a été entièrement dédiée lors de cette quatrième année polaire internationale. Et après deux mois passés à naviguer au large de la Terre Adélie et le long de la Terre George V (à l'est de l'Antarctique), trois navires océanographiques reviennent avec leurs cales remplies de nouveaux trésors…

Une biodiversité insoupçonnée

Parmi tous ces trésors remontés des profondeurs australes, les espèces vivantes sont définitivement ce qui fascine le plus. Les premières estimations des scientifiques chiffrent à environ 80 le nombre d'espèces de poissons pêchés et à près de 500 le nombre d'espèces d'invertébrés, dont beaucoup d'éponges, de gorgones, mais aussi des crustacés et des mollusques (mais aucun crabe !). Parmi toutes ces espèces, plusieurs seront nouvelles pour la science, estiment d'ores et déjà les biologistes.

Le bestiaire de la mission CEAMARC

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Le bestiaire de la mission CEAMARC
© MNHN
Catherine Ozouf, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle
Catherine Ozouf, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle

Bien sûr, la biodiversité est moindre que sous les tropiques, mais les chercheurs ne s'attendaient pas à découvrir autant d'espèces dans cet environnement extrême. « Jusqu'au dernier jour, nous avons remonté de nouveaux animaux, précise Catherine Ozouf, chef de l'équipe française sur le navire australien Aurora Australis. Preuve qu'il y a réellement une très grande diversité dans les profondeurs de l'océan Austral ». Une diversité qui pourrait être mise sur le compte d'une grande variabilité des types d'habitat.

Les fonds marins de l'océan Austral
Les fonds marins de l'océan Austral
De fait, une caméra fixée sur les chaluts a permis pour la première fois d'observer ces fonds marins. « On voyait des zones totalement dévastées par le passage des icebergs et à côté, des cuvettes isolées qui représentent probablement des refuges pour les espèces qui vivent dans les profondeurs », raconte Catherine Ozouf. Des récoltes de la faune et flore dans ces différentes cuvettes devraient permettre de savoir si cette fragmentation entraîne effectivement un processus de diversification au sein des espèces présentes.

Un poisson des glaces : Les poissons des glaces sont si bien adaptés aux eaux australes qu'il leur est impossible de franchir le courant circumpolaire pour coloniser les eaux plus chaudes du nord.
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Un poisson des glaces

Des adaptations remarquables

Ces espèces de l'extrême sont d'autant plus fascinantes qu'elles présentent des mécanismes d'adaptation extraordinaires. Ainsi certains poissons ont développé des protéines anti-gel qui permettent de résister à des températures allant jusqu'à -2°C. Des études génétiques ont permis de dater l'apparition de ces protéines à 38 millions d'années, soit juste à temps pour permettre aux heureux détenteurs de survivre au premier refroidissement des eaux australes. La plupart de ces poissons ont également perdu les gènes capables de produire les protéines de choc thermique qui protègent l'organisme des variations brutales de température. Un système de protection devenu inutile dans un milieu où la température n'a pratiquement plus varié depuis plusieurs millions d'années…

Guillaume Lecointre (MNHN) : directeur du département “systématique et évolution“
Guillaume Lecointre (MNHN)

Enfin, une famille de poissons dits « à sang blanc » a tout bonnement perdu son hémoglobine (qui permet le transport de l'oxygène dans le sang). Une perte tolérée par la sélection naturelle grâce à la très grande richesse en oxygène des eaux australes, l'oxygène passant par simple diffusion des branchies au sang, puis du sang aux organes. L'ennui, préviennent les chercheurs, c'est que toutes ces adaptations pourraient bien se transformer en véritables handicaps si l'océan venait à se réchauffer…

Un point zéro, et après ?

Ces nouvelles données marqueront donc un point zéro dans la connaissance de la faune et la flore de cette zone de l'océan Austral. Comme une photographie instantanée de sa biodiversité en 2008. Mais l'idée à plus long terme est de se servir de toutes ces informations pour construire des cartes d'habitat des espèces.

Guillaume Lecointre : « Si les températures s’élèvent rapidement, certaines familles de poissons de l’océan Austral disparaîtront »

« Notre objectif est de comprendre comment certains paramètres physiques de l'océan (température, salinité, acidité, etc…) influencent l'abondance de la biodiversité marine antarctique, explique Philippe Koubbi, professeur en océanologie biologique à l'Université Paris VI, qui a également participé à la mission. Ensuite, nous pourrons faire varier ces paramètres et en observer les conséquences sur l'écosystème marin, ce qui nous permettra de modéliser l'impact d'un réchauffement dans cet océan. » S'il est encore trop tôt pour parler d'une véritable tendance au réchauffement dans cette zone-là de l'océan Austral, on sait désormais l'écosystème marin polaire particulièrement vulnérable. « Les bouleversements dépendront de l'intensité et de la vitesse du réchauffement », avertissent les chercheurs. Une affaire à suivre, donc.

Lise Barnéoud


Mis en ligne le 18/04/08

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