Henri
CAZABAN, modérateur,
Une utopie : peut-on imaginer une entreprise de demain
complètement numérique, éclatée, où chacun
serait à des points différents ? Il n'y aurait plus une entreprise
matérielle, et que ferait-elle ?
Patrice FLICHY, professeur
de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée, au
Centre National d'Etudes en Télécommunications de France Télécom,
Qu'on puisse l'imaginer, bien sûr. Certains spécialistes
de l'organisation y pensent. Est paru il y a peu de temps dans Harvard Business
Review, qui est la grande revue de gestion américaine, un article
de Thomas Malone disant qu'Internet et les logiciels libres constituent
une alternative au mode dominant d'organisation des entreprises. Dans le
cas des logiciels libres, on assiste à une coopération entre
des informaticiens qui sont un peu dans la situation d'artisan, puisque
finalement chacun écrit un certain nombre de lignes de code, et ces
lignes de code s'assemblent ensuite dans un logiciel. Malone estime qu'il
y a là la possibilité d'un autre modèle d'organisation
des entreprises par rapport au modèle centralisateur, avec de très
grandes entreprises mondiales. C'est un débat qui est donc largement
ouvert.
Alain d'IRIBARNE, économiste,
Directeur de Recherche au CNRS, et chercheur au Laboratoire d'économie
et de sociologie du travail à Aix en Provence,
Un modèle qui a été proposé
et qui est tout à fait intéressant est celui de l'industrie
cinématographique : l'industrie cinématographique moderne
est capable de faire des projets de plusieurs milliards à partir
d'un noyau de quelques personnes. Par rapport à l'entreprise de demain,
il est probable que ce modèle-là servira dans beaucoup de
secteurs pour lesquels le bien matériel a une place limitée.
Du point de vue de l'évolution du travail ce modèle est tout
à fait intéressant. On voit apparaître l'entreprise
comme étant une agrégation de travailleurs indépendants,
selon le modèle professionnel au sens américain du terme.
Ces travailleurs à un moment donné sont rassemblés
sur un projet qui peut être un très gros projet, et qui ensuite
se défont sans lien salarial stable. C'est pour cela qu'un laboratoire
comme le mien travaille sur la société salariale et son avenir. |