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[ Thème n°3 : Dis, maman, c'est quoi l'économie solidaire ? ]
Un brin d'histoire

Jean-Louis LAVILLE, sociologue, CNRS, Laboratoire de sociologie du changement des institutions,
En 1997 se réunissait à Lima 250 personnes venues de 32 pays qui essayaient, sous l'impulsion de syndicats québécois et d'organisations péruviennes, de réfléchir sur quelles pouvaient être les possibilités d'une autre mondialisation, d'une globalisation de la solidarité à partir de différents réseaux qui se dénommaient eux-mêmes réseaux d'économie solidaire. Ce qui a été décidé à l'issue de cette rencontre, c'est que dans chacun des pays qui avaient participé plus ou moins, avec évidemment de grandes disparités, se prenait la décision d'essayer d'organiser des réseaux d'économie solidaire au niveau national, et de se retrouver quatre ans après pour voir comment cela avait évolué. Aujourd'hui se prépare la deuxième rencontre de "Globalisation de la solidarité" qui se tiendra à Québec du 9 au 12 octobre 2001, qui réunira 400 personnes venues d'Amérique du Sud, d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Asie. Il s'agit de voir qu'à la fois tout ça est extraordinairement modeste, mais que depuis 1997 se sont constitués des groupes d'économie solidaire au Pérou, en Argentine, au Brésil plus récemment, se sont constitués également des inter-réseaux d'économie solidaire en France, en Allemagne, en Italie, pour prendre quelques pays européens. A quoi renvoie cette amorce d'organisations sous cette thématique d'économie solidaire ? Je crois que ça renvoie d'abord à une histoire ancienne, tout cela est une histoire qui a commencé dès le début du XIXe siècle, c'est-à-dire dès la révolution démocratique suivie par la révolution industrielle. Dans la première moitié du XIXe siècle, il y a eu un ensemble de dynamiques associationnistes qui ont essayé d'organiser le travail, non pas à partir de la détention du capital, mais à partir de ce qui pouvait être considéré comme un facteur de production, c'est-à-dire la solidarité. Je rappellerai juste ce qui se disait en 1840 avec Leroux, par exemple, La solidarité c'est ce qui succède à la charité en démocratie, la charité supposait une inégalité constitutive entre celui qui donne et celui qui reçoit, la solidarité c'est ce qui succède à la charité en démocratie puisque c'est le lien social volontaire qui unit des citoyens se présentant comme libres et égaux. Cette solidarité était considérée à ce moment-là comme pouvant être à la fois le principe économique autour duquel s'organisaient des éléments de la production, et aussi autour duquel s'organisaient des éléments de la redistribution à travers, par exemple, de sociétés de secours mutuels. Toute cette dynamique associationniste qu'on pourrait retrouver dans différents pays européens, et pas seulement, a été en France cassée à partir de 1848 où effectivement, avec la répression qui a eu lieu à ce moment-là, il y a eu un coup d'arrêt à cette dynamique associationniste, même s'il en a subsisté des traces ensuite. Ces traces ont subsisté dans ce qui est devenu les statuts de l'économie sociale que l'on retrouve aujourd'hui dans un paysage où toutes les sociétés ne sont pas des sociétés capitalistes, puisqu'il y a aujourd'hui dans notre paysage productif des associations, des coopératives, des mutuelles, donc des statuts d'économie sociale qui ne lient pas la propriété à la détention du capital. Mais en même temps il faut bien dire que ces traces de la dynamique associationniste ont perdu progressivement la capacité d'actions transformatrices qu'elles prétendaient avoir au départ. D'abord avec la répression, c'est-à-dire que dans tout le courant du XIXe siècle on est passé d'un projet politique à un projet de moralisation des pauvres en accentuant la dimension philanthropique pour essayer de casser les résistances ouvrières, et on voit ça très bien par exemple dans l'évolution des mutuelles dans la deuxième partie du XIXe siècle. Et puis les coopératives se sont pensées comme des entreprises sur le marché, et donc elles voulaient changer le marché mais c'est le marché qui les a changées, et les associations très souvent, surtout à partir de 1945, sont devenues des organisations qui ont produit des services sous tutelle étatique, et donc qui ont perdu aussi leurs capacités d'autonomie initiales. Et il y a eu dans cette histoire la rupture avec les syndicats et le fait que toutes ces dynamiques associationnistes ont été renvoyées à la dénomination méprisante de socialisme utopique, et que l'on a invalidé finalement toutes ces démarches en les renvoyant à une naïveté utopique dont elles auraient dû être imprégnées à en croire un certain nombre de tenants du socialisme dit scientifique.