[ Thème n°10 : L'avenir du syndicalisme ]

Les syndicats à l'heure du net

Serge LE ROUX, sociologue et secrétaire général de l'Institut Syndical d'Etudes et de Recherche Economiques et Sociales (ISERES), organisme de recherche de la CGT sur l'impact des nouvelles technologies sur le travail et l'emploi,
Le syndicalisme est pris entre deux feux. D’un côté, il y a la protection des travailleurs dans les situations dans lesquelles ils se trouvent. C’est la base même du syndicalisme, sa nature. C’est pour cela que les salariés ont créé des syndicats. Mais il est pris entre deux feux parce qu’aujourd’hui, on peut pratiquement affirmer que le capitalisme est en train de changer. Ce nouveau capitalisme est beaucoup plus difficile à analyser. C’est une nouvelle phase. Certains se demandent si c’est véritablement un nouveau capitalisme, si l’on est entré dans une nouvelle phase contrat [?]. Beaucoup de signes tendraient à répondre oui. Dans cette situation, le syndicalisme est un peu en difficulté parce que, d’un côté, les innovations vont très vite. Ces innovations sont produites par des forces économiques. Les directions d’entreprise sont elles-mêmes prises dans un jeu concurrentiel mondial. Le processus d’innovation va très vite. Le social, dans ces entreprises, est évidemment toujours à la traîne quand il n’est pas complètement nié dans certains cas, ce qui explique aussi les problèmes que l’on rencontre actuellement. On est dans une situation du passage d’un système que l’on appelait fort bien, à un autre qui est en train de se mettre en place mais qui n’est pas encore défini, pas stabilisé. Le syndicat doit essayer de se débrouiller dans cet univers un peu complexe, mouvant qui change continuellement, qui crée toujours de nouveaux problèmes, avec des salariés qui sont eux-mêmes mis dans des positions nouvelles, avec beaucoup de difficultés pour analyser ces situations, essayer de les comprendre, savoir ce qui se passe
Elizabeth MARTICHOUX, journaliste à La cinquième,
Vous nous apportez un mot d’excuse du syndicalisme. Vous expliquez pourquoi il a un peu de mal à prendre le train en marche. On ne peut pas en même temps défendre les acquis d’hier et en même temps arriver à …
François GAUDU, professeur de droit à l'Université de Paris I,
Un contraste est à souligner entre la France et d’autres pays développés. À l’heure actuelle, on a constaté que le taux de syndicalisation augmentait dans des pays aussi différents que l’Italie, la Suède ou les États-Unis.
Il faut savoir que la France est atypique. Le très faible taux de syndicalisation dans le secteur privé nous situe tout en bas de l’ensemble des pays développés. Dans les pays où le syndicalisme n’avait pas de grandes alternatives idéologiques à proposer et s’est résigné depuis longtemps à offrir un service économique aux salariés, il ne s’est finalement pas si mal adapté que cela. À l’heure actuelle, ce sont les syndicats américains qui nous envoient des organisateurs pour essayer de syndiquer les salariés d ‘Amazon.com !
Yves LASFARGUE, consultant, directeur du Centre de Recherche d'Etudes et de Formation pour l'Accompagnement des Changements, CREFAC, auteur de "Technomordus/technoexclus" ed. L'Organisation,
Un mot par rapport à ce que disait Serge LE ROUX sur le syndicalisme. Trois exemples syndicaux pour montrer que ce n’est pas si grave que cela. Tous les grands syndicats utilisent massivement Internet pour leurs liaisons internes. Pratiquement tous les syndicats en France ont un intranet et 500 responsables sont en communication permanente. Ce n’était pas du tout évident ; toutes les entre entreprises n’en ont pas. Deuxième exemple : toutes les grandes organisations ont des sites Internet qui ont 10 000 à 15 000 appels par jour. Troisième exemple : au moins une organisation syndicale que je connais, a mis des systèmes interactifs pour calculer sa charge de travail ou sa répartition des temps. Ce qui veut bien dire que l’on commence à voir apparaître des outils inimaginables il y a quelque temps. Cela étant dit, il est vrai que le syndicalisme de la société industrielle a eu du mal à se mettre là-dedans. Le syndicalisme du tertiaire et de toutes les grandes entreprises, notamment de services, sont complètement « à la cool » là-dedans. Il ne faut pas avoir une vision trop négative. Un dernier exemple : une des choses qui changent le plus le travail et dont on ne parle jamais s’appelle « la mise en place des logiciels intégrés », dont le plus connu en France est un logiciel allemand, SAP, qui change la vie de 5 millions de travailleurs. On n’en parle jamais dans les articles parce que c’est un peu technique.
Elizabeth MARTICHOUX, journaliste à La cinquième,
Par qui est-il utilisé ?
Yves LASFARGUE
Elf, Total, toutes les grandes entreprises. S’il est si important aujourd’hui, c’est qu’il tombe dans toutes les moyennes entreprises et dans toute l’administration. C’est un outil de gestion des logiciels totalement intégrés qui valent plusieurs centaines de millions de francs et qui changent complètement la vie des travailleurs. Mais il ne sont pas vraiment de la technologie très séduisante. On ne fait pas d’articles ou de photos sur eux. Par rapport à cela qui change la vie des travailleurs, pratiquement toutes les organisations syndicales ont fait des livres pour expliquer comment gérer, non pas résister — il n’est pas question de résister — mais comment maîtriser ces logiciels intégrés. Ce n’est pas très spectaculaires. C’est moins spectaculaire que d’aller défiler. Mais c’est quand même cela qui change la vie des travailleurs.

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