[ Thème n°13 : Demain le travail ]

La mort du contrat de travail ?

Elizabeth MARTICHOUX, journaliste à la cinquième
Robert Lafore, je voudrais qu'on parle de la fin du salariat. C'est une des interrogations qui a émergé dans ces dernières années, avec l'espèce d'émiettement, d'éclatement des nouvelles formes de contrats, des nouveaux horaires, etc. Le salariat à vie, au sein de la même entreprise, on sait que c'est terminé. Quel est votre point de vue sur l'avenir du salariat en général ? C'est ce qui est encore la forme majoritaire, largement.
Robert LAFORE, directeur de l'IEP de Bordeaux, auteur de "La république sociale",
Je vais répondre mais partiellement, parce qu'à mon sens la personne la plus compétente est probablement François Gaudu. Je m'intéresse aux questions de protection sociale plus qu'aux questions de droit du travail. Mais je ne vais pas m'esquiver.
Elizabeth MARTICHOUX
La protection sociale est quand même associée au salariat.
Robert LAFORE
Oui, tout à fait. Pour répondre à votre question, on peut peut-être dire, en forme de remarque très générale que, dans les sociétés industrielles, notamment celles qui naissent dans le cours du XIXe siècle et qui vont s'épanouir en France après la Deuxième guerre mondiale, on a réussi à construire une sorte de statut relativement protecteur. Non pas qu'il faille l'idéaliser et considérer que nous avions à faire à un système parfait qui se dégraderait, parce que ce genre de représentation ne peut être prise qu'avec de grandes précautions.
On a toujours tendance à idéaliser le passé, à construire des modèles et à expliquer que tout se dégrade et qu'on ne sait plus ce qui se passe, mais il faut partir de l'idée qu'on n'a probablement jamais vraiment su ce qui se passait avant. Mais en gros, quand même, dans les sociétés industrielles, on a réussi à construire une sorte de statut relativement protecteur autour du salariat ou du statut d'emploi, progressivement construit dans des conditions très chaotiques d'ailleurs, très variables selon les pays, et pour la France cela n'a pas été sans difficultés. Plus le salariat s'étendait à l'ensemble de la population, plus ce statut protecteur avait finalement un rôle intégrateur, c'est-à-dire permettait à une part importante de la population de se situer dans le système social. Il suffirait de voir le rôle de la construction des catégories socioprofessionnelles qu'on évoquait tout à l'heure pour définir les identités des gens.
On avait une sorte de configuration collective, définie à travers le statut d'emploi, qui permettait aux individus de se situer, de situer leur identité, de situer leurs espérances, d'apprécier leurs chances objectives d'évolution dans leur existence, voire même de donner purement et simplement un sens à leur existence. En voyant les choses très grossièrement, il est intéressant actuellement mais aussi partiellement inquiétant, de se demander si les nouvelles formes d'utilisation du travail, la réorganisation du capitalisme industriel ne se payent pas — provisoirement ou définitivement, toute la question est là — d'un ébranlement, d'une mise en question de ce modèle qui avait ses vertus et aussi ses vices (si on peut parler de modèle, encore une fois).

François GAUDU, professeur de droit à l'Université de Paris I,
Il faut diviser la réponse en deux. Si on se place sous un angle purement juridique, le contrat de travail ne change pas. Un employeur recrute un salarié, les deux discutent de ce qu'ils vont faire. Le jour où ils se séparent, soit le salarié démissionne, soit il y a un licenciement. Tout cela est régulé. Ce n'est pas la réglementation qui change, c'est simplement l'utilisation qu'on en fait. Le fait est qu'on constate qu'une partie importante de la main d'œuvre n'a pas d'emploi qui dure toute la vie active. Pourtant, on n'a pas déréglementé. Le droit est peut-être même plus protecteur maintenant qu'en 1970. Simplement, l'utilisation des mêmes règles est différente. Il faut donc que nous réfléchissions effectivement à la façon d'organiser un système qui permette à des individus de changer une fois, deux fois, trois fois, quatre fois d'activité — ce qui est relativement courant pour les chercheurs et les journalistes mais pas du tout pour d'autres catégories de la population. Comment ces individus vont-ils réussir à organiser leur vie professionnelle ? Beaucoup n'y arrivent pas du tout et sont tout à fait désorientés par ces évolutions..
Je ne crois pas du tout que le contrat de travail ou le salariat soient en train de disparaître. Ce qui est en train de disparaître, c'est un mythe que le patronat, les syndicats et toute la société française ont partagé il y a 30 ou 40 ans : que tout le monde serait salarié. Dans les années 1960, le patronat a pensé un moment donné que les chefs d'entreprise seraient des salariés dans le futur. C'étaient les courants managériaux. On remarquait que les chefs d'entreprise étaient de plus en plus des cadres salariés et non plus des petits patrons propriétaires de leur fond. Les syndicats pensaient la même chose, parce que c'était aussi ce que disait le marxisme. Finalement, il y a eu un moment de l'histoire de la société française où tout le monde a cru que le travail non salarié était en train de disparaître. C'est faux. Nous savons maintenant qu'il y a une proportion — pas majoritaire, mais non négligeable — de personnes qui travaillent dans un statut non salarié. Et celles-là, comme les salariés, sont dans des positions moins durables. Parce qu'avant, les non-salariés, c'était à vie. On était à vie dans sa ferme, à vie dans sa boutique. À part les artisans dont beaucoup viennent du salariat, on avait une figure de soi-même au travail qui était définitive. Ce qu'il faut organiser, c'est un nouveau monde où l’on permet à des individus, en cours de route, de changer sans pour autant passer par des crises. Comment faire ? C'est très difficile de le décrire. D'abord, on le fait très mal, ce n'est pas du tout un système au point.
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