[ Thème n°13 : Demain le travail ]

La vie à géométrie variable

Robert LAFORE, directeur de l'IEP de Bordeaux, auteur de "La république sociale",
Quand on distingue travail contraint et travail libre…. Je pense qu'il y a trois sphères dans l'activité collective, dans la vie d'une société : la sphère économique où des principes de réalité s'imposent, des principes d'efficacité, de productivité, d'utilisation la plus efficace possible des moyens de production ; la sphère de la construction de la communauté, notamment politique, qui permet aux individus de se situer dans la collectivité, d'adopter une loi commune et de développer ce qu'en démocratie on appelle la citoyenneté, c’est-à-dire la capacité à être membre de la communauté politique, et la sphère privée où chacun poursuit des buts que justement on a voulu soustraire à la collectivité et à l'économie. Ces trois sphères sont nécessaires à la démocratie, et il est nécessaire qu'elles soient séparées. Le problème est que leur fonctionnement est partiellement contradictoire, et que si l'une des sphères l'emporte sur les autres et les absorbe, cela se fera au détriment de l'intérêt des individus, de leur vie personnelle, et au détriment de la vie collective. Nous assistons, dans une certaine mesure, à une tentative hégémonique de la sphère économique qui, au nom des contraintes tout à fait naturelles qu'elle ressent, tend à écarter ou à vouloir échapper aux intérêts collectifs qui se vivent dans l'espace du politique et que le politique doit gérer, et aux intérêts individuels que chacun doit assumer et faire vivre dans l'espace de sa vie privée. Nous assistons au fond à une recomposition de l'équilibre entre tous ces espaces, avec une tentative d'autonomisation de l'économie — plus qu'une tentative, une réalité d'autonomisation de l'économie —, et c'est notre problème. De mon point de vue, l'économie tend en quelque sorte à imposer sa loi aux autres espaces de la vie collective. C'est un grand danger, puisque l'histoire du capitalisme, notamment en Europe occidentale depuis le XIXe siècle, nous enseigne que justement on a réussi non pas à tuer l'économie, à la détruire mais à l'apprivoiser, à l'organiser pour qu'elle tienne compte des nécessités de l'organisation collective et de la vie personnelle des individus. L'économie a tendance en quelque sorte à réifier les individus comme force productive — ce que Marx appelait la marchandisation — à les utiliser comme moyens de production. La résistance du politique et des individus comme personnes privées a refusé cela et a imposé que l'on puisse composer avec ces données, ces logiques, pour respecter les personnes en tant que personnes, pour protéger la collectivité politique en tant que collectivité politique, pour que d'autres buts puissent être assurés que la simple poursuite de l'accumulation de richesses matérielles.
Elizabeth MARTICHOUX, journaliste à La cinquième,
Dominique de Calan, comment entendez-vous cette intervention qui dispute à l'économie le droit à l'hégémonie, à la suprématie sur nos vies ?
Dominique de CALAN, délégué général adjoint de l'Union des Industries Métallurgique et Minières (UIMM),
J'ai du mal, parce que ce qu'il raconte n'est pas vrai. Je n'ai pas du tout envie de faire ce qu'il me dit. Je suis désolé ! Je veux en effet rester le meilleur face à mes compétiteurs. Le collectif paye des impôts pour cela. Et comme je suis citoyen autant que vous, là, je m’implique dans les autres sphères. Je n'ai jamais voulu de l’entreprise citoyenne ! Ce que vous dites est inexact. En revanche, il est vrai que pour la partie qui est dans le monde, on dit : « Attention, il faut de la liberté. » Que voulons-nous pour autonomiser ?
C'est là où je rejoins ce qui a été dit tout à l'heure. Dans la métallurgie — deux millions de salariés, c'est quand même important —, nous avons commencé à négocier des accords collectifs optionnels d'accès direct. Les règles sont donc fixées collectivement. L'employeur ou le salarié prend dedans ce qui lui semble correspondre à sa situation et le met en place à ce moment-là. On ne peut donc pas dire que le salarié est tout seul face à la pression du patron qui veut sa mort. Pas du tout. Cela a été réglé par des gens non concernés, disant : si telle situation convient, voilà les conditions. On sort donc de la pression du collectif qui est imbécile et qui ne s'applique pas. On revient, en revanche, à des règles qui ont été définies par des tiers collectivement, et chacun va faire son marché en fonction de ce qui lui convient.

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