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Robert LAFORE, directeur
de l'IEP de Bordeaux, auteur de "La république sociale",
Quand on distingue travail contraint et travail libre
.
Je pense qu'il y a trois sphères dans l'activité collective,
dans la vie d'une société : la sphère économique
où des principes de réalité s'imposent, des principes
d'efficacité, de productivité, d'utilisation la plus efficace
possible des moyens de production ; la sphère de la construction
de la communauté, notamment politique, qui permet aux individus
de se situer dans la collectivité, d'adopter une loi commune et
de développer ce qu'en démocratie on appelle la citoyenneté,
cest-à-dire la capacité à être membre
de la communauté politique, et la sphère privée où
chacun poursuit des buts que justement on a voulu soustraire à
la collectivité et à l'économie. Ces trois sphères
sont nécessaires à la démocratie, et il est nécessaire
qu'elles soient séparées. Le problème est que leur
fonctionnement est partiellement contradictoire, et que si l'une des sphères
l'emporte sur les autres et les absorbe, cela se fera au détriment
de l'intérêt des individus, de leur vie personnelle, et au
détriment de la vie collective. Nous assistons, dans une certaine
mesure, à une tentative hégémonique de la sphère
économique qui, au nom des contraintes tout à fait naturelles
qu'elle ressent, tend à écarter ou à vouloir échapper
aux intérêts collectifs qui se vivent dans l'espace du politique
et que le politique doit gérer, et aux intérêts individuels
que chacun doit assumer et faire vivre dans l'espace de sa vie privée.
Nous assistons au fond à une recomposition de l'équilibre
entre tous ces espaces, avec une tentative d'autonomisation de l'économie
plus qu'une tentative, une réalité d'autonomisation
de l'économie , et c'est notre problème. De mon point
de vue, l'économie tend en quelque sorte à imposer sa loi
aux autres espaces de la vie collective. C'est un grand danger, puisque
l'histoire du capitalisme, notamment en Europe occidentale depuis le XIXe
siècle, nous enseigne que justement on a réussi non pas
à tuer l'économie, à la détruire mais à
l'apprivoiser, à l'organiser pour qu'elle tienne compte des nécessités
de l'organisation collective et de la vie personnelle des individus. L'économie
a tendance en quelque sorte à réifier les individus comme
force productive ce que Marx appelait la marchandisation
à les utiliser comme moyens de production. La résistance
du politique et des individus comme personnes privées a refusé
cela et a imposé que l'on puisse composer avec ces données,
ces logiques, pour respecter les personnes en tant que personnes, pour
protéger la collectivité politique en tant que collectivité
politique, pour que d'autres buts puissent être assurés que
la simple poursuite de l'accumulation de richesses matérielles.
Elizabeth MARTICHOUX,
journaliste à La cinquième,
Dominique de Calan, comment entendez-vous cette intervention
qui dispute à l'économie le droit à l'hégémonie,
à la suprématie sur nos vies ?
Dominique de CALAN, délégué
général adjoint de l'Union des Industries Métallurgique
et Minières (UIMM),
J'ai du mal, parce que ce qu'il raconte n'est pas vrai.
Je n'ai pas du tout envie de faire ce qu'il me dit. Je suis désolé
! Je veux en effet rester le meilleur face à mes compétiteurs.
Le collectif paye des impôts pour cela. Et comme je suis citoyen
autant que vous, là, je mimplique dans les autres sphères.
Je n'ai jamais voulu de lentreprise citoyenne ! Ce que vous dites
est inexact. En revanche, il est vrai que pour la partie qui est dans
le monde, on dit : « Attention, il faut de la liberté. »
Que voulons-nous pour autonomiser ?
C'est là où je rejoins ce qui a été dit tout
à l'heure. Dans la métallurgie deux millions de salariés,
c'est quand même important , nous avons commencé à
négocier des accords collectifs optionnels d'accès direct.
Les règles sont donc fixées collectivement. L'employeur
ou le salarié prend dedans ce qui lui semble correspondre à
sa situation et le met en place à ce moment-là. On ne peut
donc pas dire que le salarié est tout seul face à la pression
du patron qui veut sa mort. Pas du tout. Cela a été réglé
par des gens non concernés, disant : si telle situation convient,
voilà les conditions. On sort donc de la pression du collectif
qui est imbécile et qui ne s'applique pas. On revient, en revanche,
à des règles qui ont été définies par
des tiers collectivement, et chacun va faire son marché en fonction
de ce qui lui convient.
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