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Intervention de la salle
On constate, au niveau du travail de manière générale,
sans prendre pour exemple des secteurs très exploités, mais
des bureaux où la situation est loin dêtre celle des
mineurs au début du siècle, que les gens parlent de cette
notion de solidarité comme étant une valeur qui a disparu.
Premièrement, le point de vue du sociologue mintéresserait.
Est-ce quelque chose qui a été vraiment massif et qui a
disparu aujourdhui ? Si oui, ne peut-on pas se demander si on narrive
pas tout simplement au bout dune notion qui serait en quelque sorte
laboutissement de la réussite des luttes des générations
précédentes ? Que se passe-t-il pour notre génération
? Nous nous retrouvons au boulot avec un héritage de luttes qui
ont réussi. Du coup, il ny a plus, pour se réaliser,
que la sphère du privé. Si cette crise de la notion de solidarité
existe, ne tient-elle pas à plusieurs éléments complètement
disparates qui ont mal été reliés dans lanalyse
aujourdhui : le renforcement du privé, cest-à-dire
quon ne se réalise plus dans le travail ; la réalisation
sociale ne passe pas à travers le travail mais à travers
des notions didentité
Jai bien aimé lexemple
cité au départ : la différence entre les manifestations
quand il sagit de revendications sociales et salariales et les manifestations
liées par exemple à la Gay pride. Que voit-on dans ces manifestations
massives ? Ce nest pas lexpression dune solidarité,
justement, mais lexpression dune identité, face à
quelque chose. Il y a dune part, le fait que le travail nest
plus une valeur qui fédère ; on ne se retrouve plus autour
delle ; et dautre part, le fait que, finalement, pour avoir
des avantages sociaux, ce sont dautres personnes que nous-mêmes
qui se mobilisent. Je suis toujours très gênée quand
on critique la crise du syndicalisme et de la syndicalisation en disant
que les gens ne se syndicalisent plus parce que les syndicats sont nuls.
Non ! Cest le contraire. Ils sont justement plutôt victimes
des succès des luttes quils ont menées dans les générations
précédentes.
Patrick ROZENBLATT, sociologue,
CNRS, Laboratoire Travail et Mobilité, Université Paris
10,
Je ne crois pas que les syndicats soient victimes de leur succès.
Si cétait le cas, cela voudrait dire quaujourdhui,
il ny a plus dexploitation au travail, que les succès
ont été suffisants. Malheureusement, je ne crois pas du
tout que nous soyons dans cette situation. Si une frange de travailleurs
échappe à lexploitation, elle est très minime,
ou cest la frange de ceux qui ont choisi de servir les exploiteurs.
Et au niveau dun bilan européen et mondial, on en est très
loin. Il faut regarder les choses au niveau de la planète. Si nous
avions réussi, cela se saurait. Parce quon a ici lair
conditionné, une très belle cité, des voitures et
des frigidaires, on croit quon a réussi. Cest ça,
la réussite dune société moderne ? Cest
ça, la modernité ? Tout le problème que vous posez
est la question du progrès, de ce que lon veut faire partager
ou pas autour de la notion de progrès.
Je ne suis pas du tout daccord avec vous sur la question de lidentité
par rapport à la solidarité. Je ne suis pas sûr quauparavant,
on était syndiqué parce quon était identifié
à la classe ouvrière, à une espèce de tout
commun, que lon ne peut être solidaire que sur une identité
où la communauté soit de type parfait. Moi, je ne pourrais
être identifié quavec les blancs, bruns, etc. Le syndicalisme
est tout autre chose et, justement, la solidarité quil a
toujours organisée transgressait ce que proposait lÉtat
bourgeois, cest-à-dire quil ny avait normalement
pas de différences entre les travailleurs, quils soient français
ou non, blancs ou de couleur, etc. Il y a eu plein de régressions
en la matière ; cest pour cela que je dis que ce nest
pas linéaire. Même le syndicalisme na jamais été
linéaire dans sa façon de concevoir le solidarité.
Nous avons eu beaucoup de problèmes à moment donné.
Nous avions des mots dordre : fabriquons français ! Quest-ce
que cela voulait dire : fabriquons français ? Avec des travailleurs
français ? On pourrait réinterroger toute cette période
qui nous ferait peut-être comprendre pourquoi les liens de solidarité
se sont distendus au sein du monde du travail. Pour les reconstruire,
il faut avoir la même dynamique. Je ne pense pas que la Gay pride
soit seulement une identité. Ou alors, tous les hommes politiques
qui y ont participé sy identifiaient
Mais je pense
quils avaient dautres intérêts pour y aller.
Cest autre chose : une certaine manière de concevoir la vie
en société, la liberté, lassociation des hommes
en société, donc concevoir une société. Ce
qui a fait que beaucoup de personnes qui navaient rien à
voir avec lhomosexualité ont pu participer aux Gay prides.
Cétait montrer sa solidarité avec des personnes qui
nosaient pas vivre dans la société à visage
découvert, qui avaient le droit de le faire et avec les mêmes
droits et la même dignité que les autres.
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