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Les entreprises face aux technologies de l’information
et de la communication : quels nouveaux besoins de formation ?

Rencontre-débat du 02 décembre 98

Quelles sont les évolutions des modes de travail en entreprises du fait de l’utilisation croissante des technologies de l’information et de la communication ?
En conséquence, quelles sont les nouvelles compétences attendues ?
Quels sont les besoins des entreprises en terme de formation ?
Quel est l’intérêt aujourd’hui d’intégrer les outils multimédia et les réseaux dans la pratique de formation en entreprise ?
Leur introduction implique-t-elle de repenser l’organisation du travail des formateurs ?

Yves LASFARGUE - Directeur du Créfac (Centre d’Etudes et de Formation), membre du groupe d’experts de haut niveau de la Communauté Européenne chargés d’étudier les effets sociaux et sociétaux de la Société de l’Information, membre de l’Observatoire des autoroutes de l’Information du Ministère des Télécommunications et de l’Espace, membre du groupe de travail « Technologies de l’Information et efficacité économique » du Commissariat Général du Plan. Auteur de "Robotisés, Rebelles, rejetés ? Maîtriser les changements technologiques" – Editions de l’Atelier – Paris 1993.

Tout d’abord, il est évident que les métiers évoluent différemment d’un secteur à l’autre mais si l’on regarde l’ensemble des métiers touchés par la société de l’information, on s’aperçoit qu’il existe finalement huit grandes évolutions de ces métiers et qu’il va falloir en tenir compte pour concevoir la formation d’aujourd’hui et de demain.

  • Première grande évolution : le travail devient de plus en plus abstrait, c’est à dire qu’un nombre croissant d’individus travaillent non plus sur la matière, la réalité mais sur la représentation abstraite de la réalité qui apparaît sur un écran. En France, environ 80% des salariés tapent au moins une fois par jour sur un clavier et regardent au moins une fois par jour un écran, et 45% passent plus de quatre heures par jour devant un écran. Le fait que le travail devienne donc de plus en plus abstrait va bouleverser la formation. Travailler sur écran signifie aussi travailler assis devant cet écran. La position de travail est devenue une position assise. Il faut bien se rappeler qu’il y a 50 ans, la position de travail était globalement une position debout et qu’une des revendications sociales était de pouvoir s’asseoir de temps en temps.
    Aujourd’hui, une de ces revendications est plutôt de pouvoir se lever de temps en temps. Il y a donc une inversion totale et ce n’est pas neutre quant à la formation. Il y a quelques années, aller en formation, ça voulait dire pouvoir s’asseoir et se reposer un peu alors qu’aujourd’hui, c’est retrouver sa position de travail. Ce qui perd beaucoup de son intérêt parce qu’au total, qu’on soit au travail, en formation ou en position de loisir, on est toujours assis. Il faut bien se rendre compte que l’homme a mis 40 millions d’années pour passer à la position debout, moins de 40 ans à la position assise et que probablement dans moins de 10 ans, nous allons passer à la position allongée puisque toutes les études ergonomiques montrent qu’il est plus facile de regarder un écran légèrement allongé qu’en étant assis.
  • Deuxième tendance : l’interactivité. La plupart des postes de travail sont en effet interactifs c’est à dire qu’il y a « dialogue » en l’homme et sa machine. C’est important pour la formation parce que cela implique qu’il va falloir à la fois apprendre cette interactivité et peut-être utiliser cette interactivité pour la formation, cette interactivité comportant une très grande ambiguïté qui se retrouve aussi dans l’abstraction. En effet, certains d’entre nous adorent cette abstraction et cette interactivité et vont de ce fait y consacrer beaucoup de temps et aimer retrouver ces aspects dans la formation. D’autres au contraire détestent travailler sur l’abstraction parce qu’ils aiment bien voir, toucher, sentir et ils détestent l’interactivité sur un écran parce que c’est toujours une interactivité avec des délais de réponses très courts. C’est en gros du ping-pong. Or, tout le monde n’aime pas le ping-pong mais tout le monde doit travailler sous forme de ping-pong. On retrouvera évidemment ces deux grandes tendances en formation.

Au Créfac nous réalisons beaucoup de formation en entreprises. Or, on s’aperçoit que la première notion à transmettre aujourd’hui est de redonner à tout le monde sa place physique dans le processus.
On se rend compte qu’à partir du moment où le nombre de gens qui utilisent les réseaux et les TICs est de plus en plus grand, une partie des salariés ne sait plus où se trouve l’amont de l’aval, d’où vient le produit et où il va, où se situe le fournisseur, où est le client.
La première compétence à acquérir est donc celle de connaître sa place physique dans l’ensemble du processus.
Cette place physique s’entend aussi bien sous l’angle spatial : « qui est avant, qui est après», que sous l’angle temporel : « qui fabrique ce produit avant que je ne l’utilise et qui l’utilise après moi ». Il y a 50 ans, c’était évident, il n’y avait pas à l’apprendre, il suffisait de dire aux gens : « regardez derrière vous et regardez devant vous. » et vous saviez d’où venait et où allait la matière. Dès que nous sommes en abstraction interactive, il faut redonner à chacun sa position spatio-temporelle.
La formation doit aussi apprendre à travailler sur des systèmes abstraits et interactifs. L’abstraction que nous évoquons étant une abstraction bien spécifique : c’est l’abstraction cathodique. Il existe des tas d’abstractions comme les mathématiques, la musique, la littérature. Le problème de la société de l’information est que l’on donne une importance très grande à une seule abstraction : l’abstraction cathodique et que l’on demande à tout le monde de s’y adapter. Les fanatiques de cette abstraction ne s’en rendent pas compte puisqu’elle est source de plaisir.
Mais pour comprendre à quel point elle peut être contraignante, il suffit d’imaginer qu’à la place des écrans cathodiques, on ait inventé des écrans musicaux et que l’on représente l’ensemble des flux de production par exemple non pas par des fichiers d’abstractions cathodique mais par des fichiers d’abstraction musicale. Tout ceux d’entre nous qui ne comprennent rien à Mozart ou Beethoven seraient aussi perplexes devant cette abstraction si elle devenait aussi totalitaire que l’est l’abstraction cathodique aujourd’hui.
Il faut en plus d’apprendre à travailler à la fois en abstraction et en interactivité, apprendre à gérer le temps de cette interactivité c’est à dire savoir à quelle vitesse il faut répondre à la question sachant que vous avez toutes les possibilités de réponses depuis le fanatique qui clique dès qu’il voit OK sur l’écran jusqu’à celui qui chaque fois, avant de cliquer sur OK, va lire tout le message qui se trouve avant. Entre les deux, il y a un minimum de savoir-faire qui permet de temps en temps de cliquer sur OK surtout si le message est en anglais, et de temps en temps se dire : « j’ai l’impression que le message est important donc je vais le lire ». Ce type de comportement s’acquiert.
La deuxième compétence nécessaire est donc de savoir travailler sur des systèmes abstraits cathodiques mais aussi interactifs.
La troisième compétence nécessaire est notamment liée à Internet c’est à dire à l’abondance de données puisqu’aujourd’hui on sait tout numériser vite et pas cher. Le problème devient alors celui de savoir gérer cette abondance. Or, il se trouve que dans notre culture on ne sait pas gérer cette abondance, on sait surtout admirablement gérer la pénurie. Tout ce que l’on a appris à l’école, toutes nos méthodes mathématiques d’optimisation, sont destinées à savoir gérer la pénurie : « qu’est ce que je fais si je n’ai pas assez d’argent, de temps ou de place ».
Or, avec Internet, la tendance s’inverse puisque la question est : « qu’est ce que je fais quand j’ai trop d’informations à disposition ». Cette inversion n’est pas automatique.
Il existe certaines techniques de sélection comme les moteurs de recherche mais dans les 10 prochaines années de nombreuses autres techniques seront inventées. Cependant, il faut réfléchir avant et se poser la question : qu’est ce que gérer l’abondance comment passer de l’abondance des données à des informations choisies.