Quelles
sont les évolutions des modes de travail en entreprises du fait de lutilisation
croissante des technologies de linformation et de la communication
?
En conséquence, quelles sont les nouvelles compétences attendues ?
Quels sont les besoins des entreprises en terme de formation ?
Quel est lintérêt aujourdhui dintégrer les outils
multimédia et les réseaux dans la pratique de formation en entreprise
?
Leur introduction implique-t-elle de repenser lorganisation du
travail des formateurs ?
Yves LASFARGUE
- Directeur du Créfac (Centre dEtudes et de Formation),
membre du groupe dexperts de haut niveau de la Communauté Européenne
chargés détudier les effets sociaux et sociétaux de la Société
de lInformation, membre de lObservatoire des autoroutes
de lInformation du Ministère des Télécommunications et de lEspace,
membre du groupe de travail « Technologies de lInformation et
efficacité économique » du Commissariat Général du Plan. Auteur de "Robotisés,
Rebelles, rejetés ? Maîtriser les changements technologiques"
Editions de lAtelier Paris 1993.
Tout dabord,
il est évident que les métiers évoluent différemment dun secteur
à lautre mais si lon regarde lensemble des métiers
touchés par la société de linformation, on saperçoit quil
existe finalement huit grandes évolutions de ces métiers et quil
va falloir en tenir compte pour concevoir la formation daujourdhui
et de demain.
- Première grande
évolution : le travail devient de plus en plus abstrait, cest
à dire quun nombre croissant dindividus travaillent non
plus sur la matière, la réalité mais sur la représentation abstraite
de la réalité qui apparaît sur un écran. En France, environ 80% des
salariés tapent au moins une fois par jour sur un clavier et regardent
au moins une fois par jour un écran, et 45% passent plus de quatre
heures par jour devant un écran. Le fait que le travail devienne donc
de plus en plus abstrait va bouleverser la formation. Travailler sur
écran signifie aussi travailler assis devant cet écran. La position
de travail est devenue une position assise. Il faut bien se rappeler
quil y a 50 ans, la position de travail était globalement une
position debout et quune des revendications sociales était de
pouvoir sasseoir de temps en temps.
Aujourdhui, une de ces revendications est plutôt de pouvoir
se lever de temps en temps. Il y a donc une inversion totale et ce
nest pas neutre quant à la formation. Il y a quelques années,
aller en formation, ça voulait dire pouvoir sasseoir et se reposer
un peu alors quaujourdhui, cest retrouver sa position
de travail. Ce qui perd beaucoup de son intérêt parce quau total,
quon soit au travail, en formation ou en position de loisir,
on est toujours assis. Il faut bien se rendre compte que lhomme
a mis 40 millions dannées pour passer à la position debout,
moins de 40 ans à la position assise et que probablement dans moins
de 10 ans, nous allons passer à la position allongée puisque toutes
les études ergonomiques montrent quil est plus facile de regarder
un écran légèrement allongé quen étant assis.
- Deuxième tendance
: linteractivité. La plupart des postes de travail sont en effet
interactifs cest à dire quil y a « dialogue » en lhomme
et sa machine. Cest important pour la formation parce que cela
implique quil va falloir à la fois apprendre cette interactivité
et peut-être utiliser cette interactivité pour la formation, cette
interactivité comportant une très grande ambiguïté qui se retrouve
aussi dans labstraction. En effet, certains dentre nous
adorent cette abstraction et cette interactivité et vont de ce fait
y consacrer beaucoup de temps et aimer retrouver ces aspects dans
la formation. Dautres au contraire détestent travailler sur
labstraction parce quils aiment bien voir, toucher, sentir
et ils détestent linteractivité sur un écran parce que cest
toujours une interactivité avec des délais de réponses très courts.
Cest en gros du ping-pong. Or, tout le monde naime pas
le ping-pong mais tout le monde doit travailler sous forme de ping-pong.
On retrouvera évidemment ces deux grandes tendances en formation.
Au Créfac nous réalisons
beaucoup de formation en entreprises. Or, on saperçoit que la
première notion à transmettre aujourdhui est de redonner à tout
le monde sa place physique dans le processus.
On se rend compte quà partir du moment où le nombre de gens qui
utilisent les réseaux et les TICs est de plus en plus grand, une partie
des salariés ne sait plus où se trouve lamont de laval,
doù vient le produit et où il va, où se situe le fournisseur,
où est le client.
La première compétence à acquérir est donc celle de connaître sa place
physique dans lensemble du processus.
Cette place physique sentend aussi bien sous langle spatial
: « qui est avant, qui est après», que sous langle temporel :
« qui fabrique ce produit avant que je ne lutilise et qui lutilise
après moi ». Il y a 50 ans, cétait évident, il ny avait
pas à lapprendre, il suffisait de dire aux gens : « regardez derrière
vous et regardez devant vous. » et vous saviez doù venait et où
allait la matière. Dès que nous sommes en abstraction interactive, il
faut redonner à chacun sa position spatio-temporelle.
La formation doit aussi apprendre à travailler sur des systèmes abstraits
et interactifs. Labstraction que nous évoquons étant une abstraction
bien spécifique : cest labstraction cathodique. Il existe
des tas dabstractions comme les mathématiques, la musique, la
littérature. Le problème de la société de linformation est que
lon donne une importance très grande à une seule abstraction :
labstraction cathodique et que lon demande à tout le monde
de sy adapter. Les fanatiques de cette abstraction ne sen
rendent pas compte puisquelle est source de plaisir.
Mais pour comprendre à quel point elle peut être contraignante, il suffit
dimaginer quà la place des écrans cathodiques, on ait inventé
des écrans musicaux et que lon représente lensemble des
flux de production par exemple non pas par des fichiers dabstractions
cathodique mais par des fichiers dabstraction musicale. Tout ceux
dentre nous qui ne comprennent rien à Mozart ou Beethoven seraient
aussi perplexes devant cette abstraction si elle devenait aussi totalitaire
que lest labstraction cathodique aujourdhui.
Il faut en plus dapprendre à travailler à la fois en abstraction
et en interactivité, apprendre à gérer le temps de cette interactivité
cest à dire savoir à quelle vitesse il faut répondre à la question
sachant que vous avez toutes les possibilités de réponses depuis le
fanatique qui clique dès quil voit OK sur lécran jusquà
celui qui chaque fois, avant de cliquer sur OK, va lire tout le message
qui se trouve avant. Entre les deux, il y a un minimum de savoir-faire
qui permet de temps en temps de cliquer sur OK surtout si le message
est en anglais, et de temps en temps se dire : « jai limpression
que le message est important donc je vais le lire ». Ce type de comportement
sacquiert.
La deuxième compétence nécessaire est donc de savoir travailler sur
des systèmes abstraits cathodiques mais aussi interactifs.
La troisième compétence nécessaire est notamment liée à Internet cest
à dire à labondance de données puisquaujourdhui on
sait tout numériser vite et pas cher. Le problème devient alors celui
de savoir gérer cette abondance. Or, il se trouve que dans notre culture
on ne sait pas gérer cette abondance, on sait surtout admirablement
gérer la pénurie. Tout ce que lon a appris à lécole, toutes
nos méthodes mathématiques doptimisation, sont destinées à savoir
gérer la pénurie : « quest ce que je fais si je nai pas
assez dargent, de temps ou de place ».
Or, avec Internet, la tendance sinverse puisque la question est
: « quest ce que je fais quand jai trop dinformations
à disposition ». Cette inversion nest pas automatique.
Il existe certaines techniques de sélection comme les moteurs de recherche
mais dans les 10 prochaines années de nombreuses autres techniques seront
inventées. Cependant, il faut réfléchir avant et se poser la question
: quest ce que gérer labondance comment passer de labondance
des données à des informations choisies.