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Autour
de la série Le temps des souris
"QUOI DE NEUF, PATRON ? "
Débat animé par Olivier LAS VERGNAS, directeur
de la Cité des métiers.
Avec la participation de :
Alain LEBAUBE, éditorialiste au journal Le Monde,
Bernard DEBARGUE, PDG de v12web.com,
Max PEPPOLONI, ingénieur conseil et délégué
syndical CGT de Fisystem,
Bernard LORIG, responsable de la mission essaimage de France
Télécom,
Romain NOUZARETH, co créateur et directeur général
de la start-up Icon Médialab France
et personnage du film.
Bernard
LORIG
Ce programme permet aux employés de France Télécom
qui le désirent de créer leur entreprise. En un peu plus
de deux ans et demi, plus de cent entreprises ont été créées,
dont vingt-trois start-up avec deux mises en Bourse.
Max
PEPPOLONI
La fédération ma chargé de venir présenter
le point de vue de la fédération des services les
bureaux détude et sociétés de services CGT.
Je viens pour parler au nom de la fédération et aussi en
tant que délégué syndical dune société
de services qui sapproche un peu dune start-up. Je connais
donc assez bien la problématique et tout ce qui concerne les start-up
aujourdhui.
Olivier
LAS VERGNAS
Ce film a été réalisé fin avril, début
mai, cette année, il y a à peine quelques mois. Il a été
diffusé une premiére fois en juin et une deuxiéme
fois en août sur la Cinquiéme. Nous avons demandé
à Chantal Richard, la réalisatrice, et à Geneviéve
Boyer qui a mené lenquête, de trouver de réels
« patrons » de start-up. Ce qui est vérifiable, puisque
Romain est parmi nous. Ce nest évidemment pas un film de
fiction. Il est tourné à partir de séquences réelles.
Plusieurs jours de tournage ont été nécessaires pour
chacun des personnages. Le principe de la série est de rapprocher
deux témoignages. Alexandre et Romain, ainsi que son frére,
ont accepté dêtre présents et de se laisser
tourner, en particulier dans leur vie quotidienne. Ils ne jouent pas leur
propre rôle ; ce reportage a été fait dans des situations
réelles.
Romain
NOUZARETH
Ce film a été tourné il y a environ six mois. Je
suis dailleurs assez content, car en voyant ce que jai fait
dans le film, je me dis que jai évolué. Je pense que
je naurais pas tout à fait le même discours aujourdhui.
Langle dattaque du reportage est plutôt axé sur
la vie dans lentreprise : ce que lon peut mettre en place
pour attirer des employés. Certaines scénes sont amusantes.
Aujourdhui, la priorité pour des entreprises comme la nôtre
je pense ne pas me tromper en parlant au nom des start-up
est de revenir un peu les pieds sur terre sur des messages bien identifiés
au niveau de lorganisation telle quon peut la mettre en place,
lévolution des carriéres telles quon peut les
proposer à nos collaborateurs, travailler sur des projets intéressants,
avec une mobilité.
Un point plus annexe : nous avons emménagé dans un local
de 2 000 m2 dans le IXe arrondissement et je porte une barbe
Olivier
LAS VERGNAS
Bernard Debargue, vous êtes président du CJD Picardie. Vous
êtes également patron dune entreprise dinformatique.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lentreprise que vous dirigez
?
Bernard
DEBARGUE
Cela va peut-être donner un contrepoids à limage répandue
du patron de start-up qui est, en général, un jeune diplômé,
voire na pas encore passé de diplôme, et qui est tombé,
un peu par hasard, sur une révolution qui passait par là.
En fait, énormément dentreprises du monde de lInternet
ont été créées par des cadres cest
le cas de la mienne. Jai quarante ans. Jai été
cadre commercial pendant longtemps. À loccasion dune
reconversion professionnelle, jai aussi essayé de prendre
ce train, partant dune expérience professionnelle déjà
vécue dans des entreprises tout à fait rentables, actives
et complétes. Je pense important de préciser parce
quà mon avis, on a vraiment une idée fausse à
ce
sujet quil ny a pas de start-up. Quand on en parle,
on a limpression quil y a une espéce de loi qui aurait
été votée par un gouvernement mondial et qui autorise,
demain matin, la montée des entreprises sans faire de déclaration
préalable dembauche, sans avoir un minimum de capital et
de fonds propres au départ, pour commencer à travailler
pour faire de linvestissement. Non ! Ce phénoméne
est effectivement arrivé à la conjonction dun média,
dun support technique qui sappelle Internet, et surtout
on loublie toujours dune richesse mondiale extrêmement
forte. Les marchés financiers que je distingue bien des
marchés clients-fournisseurs qui sont importants étaient
dune richesse et dune puissance dachat énormes
et ont bondi là-dessus pour senrichir encore plus. Il ny
a pas de
loi start-up. Les jeunes qui, comme Romain, ont saisi la balle au bond,
lont fait dans un esprit de conquérant, pour sauter dans
cette aventure extraordinaire quest la création dentreprise.
Mais on peut trés bien gagner sa vie aujourdhui et
je pense que la plupart dentre vous le font dans des entreprises
tout à fait normales. On a le droit de ne pas être une start-up
et dêtre quand même « in ».
Concernant le film, je suis désolé que notre ami dAkabi
ne soit pas là parce que jaurais été intéressé
davoir son point de vue. Il narrête pas de parler du
monde réel mais, visiblement, il nen fait pas partie ! Cest
vrai, il nest pas dans le monde réel ; il en est trés
loin. Jaurais aimé quil puisse nous dire, six mois
aprés le tournage du film, aprés avoir revendu son entreprise
puisquil vient de la revendre à une entreprise beaucoup
plus grosse que la sienne et qui fait plus de pertes que de chiffre daffaires
sil considére aujourdhui que le monde réel
a une existence. Je le sens trés loin de cela.
Olivier
LAS VERGNAS
Avec la casquette dune organisation patronale comme le CJD, avez-vous
un regard particulier sur le film ?
Bernard
DEBARGUE
Je vais être trés sincére en disant que nous nous
posons beaucoup de questions, dans ce regroupement de chefs dentreprise
qui, depuis soixante ans, a eu la prétention dêtre
relativement avant-gardiste, relativement ouvert sur les évolutions
de la société. Nous avons été pris de court.
Clairement, ce nest pas une démarche qui a été
initiée par les patrons : dévolution de lentreprise,
damélioration des conditions de travail, damélioration
de la qualité, ou tout simplement damélioration de
la productivité au niveau mondial
Les chefs dentreprise
ont vu arriver cela sur leur dos par surprise. La meilleure preuve de
cela est que la quasi-totalité des grosses entreprises planétaires
sont en train de rattraper, avec leur puissance phénoménale,
les petits-poucets que sont les start-up qui ont réagi au quart
de
tour et ont pu saisir tout de suite les opportunités qui se présentaient
mais sont aujourdhui rattrapés par la puissance de feu des
entreprises de la seule économie qui existe, cest-à-dire
celle qui produit des richesses. On a beau se prétendre avancé,
réfléchir, se réunir souvent, nous constatons que
nous sommes un peu en panne didées. Nous espérons
que des réunions comme celle-ci vont nous permettre damorcer
une réflexion. Nous avons mis en place un groupe-projet au niveau
de la France : « Performances 2000 », qui a pour but de faire
trés rapidement le recensement des toutes les initiatives locales.
Ce qui nous intéresse, cest comment un patron de PME qui
a plusieurs dizaines de collaborateurs, a pu se servir des nouvelles technologies
de linformation : Internet, intranet en réseau fermé
dans lentreprise
Quand une entreprise a plusieurs points de
fabrication et de distribution, lintranet est un outil déchange
dinformations trés important. Comment est-il utilisé
au quotidien ? Nous rejoignons là votre travail puisque votre série
est tout à fait basée sur ces expériences trés
concrétes.
Olivier
LAS VERGNAS
Je propose de changer dangle avec Max Peppoloni. De votre point
de vue de délégué syndical, quel est votre regard
sur ce film ?
Max
PEPPOLONI
Je précise que Fisystem nest pas une start-up mais une SSII
classique. Une SSII est une société de services qui exploite
dans le bon sens du terme les ressources humaines pour les
vendre en services auprés de clients, que ce soit de grosses banques,
des assurances ou autres. Je suis entré à Fisystem quand
ce nétait pas encore une société dans loptique
de la « nouvelle économie » je partage lavis
de Bernard Debargue : une seule économie existe et non pas deux,
trois ou quatre
Elle a évolué ensuite vers une société
ressemblant beaucoup plus aux start-up, en particulier Europe concept,
la société dorigine qui a été créée
par Romain et son frére, et qui sest lancée dans l«
aventure » soi-disant pionniériste
de la « nouvelle économie » et des nouvelles technologies.
Quand je regarde ce film, lexpérience de Romain et de son
frére, Alexandre, je maperçois quils retracent
à une vitesse quatre fois supérieure la même aventure
que celle que notre société a vécue ces deux derniéres
années. Je me sens effectivement trés concerné par
sa société qui me rappelle beaucoup la mienne.
Jai eu loccasion de voir ce film une premiére fois.
Je lai fait passer à lintérieur de la cafétéria
de mon entreprise, devant trois ou quatre salariés. Ceux-ci mont
fait des remarques qui sont trés représentatives des réactions
que cela peut donner. Ils étaient surpris parce quils ne
sattendaient pas à un film aussi nu et cru sur une expérience
réelle vécue. Ils sattendaient plus à un film
de communication, beaucoup plus dans lesprit des sociétés
de la nouvelle économie et des start-up, oô tout doit être
propre et carré : il faut y croire à fond. Le premier était
surpris que le film montre la vérité. Une autre personne
a dit : « Ça me fait penser à Star Wars ». Je
comprends ce quil veut dire dans le sens oô cest
vraiment une guerre des étoiles qui se passe trés haut dans
lesprit, dans limagination. Mais, en réalité,
toujours comme le disait Bernard Debargue, il faut revenir à un
sens plus réel. Et comme le disait aussi Romain, aprés six
mois, il faut peut-être remettre les pieds sur terre et essayer
de reconsidérer le tout avec une deuxiéme vue et penser
que ce ne sont que des sociétés qui naissent comme elles
ont toujours été. Dans le passé, il y a toujours
eu des sociétés créées, qui grossissaient
peut-être un peu plus lentement mais sûrement, et qui se faisaient
racheter ou pas, qui survivaient ou pas, et ainsi de suite
Les start-up
ne sont effectivement que des sociétés qui existaient déjà.
Cest toujours la même économie
quavant. Et leur futur est inscrit dans la seule économie
qui existe : loccidentale. Un troisiéme salarié a
dit : « Ça rentre dans tous les clichés. » On
a effectivement vu Alexandre et Romain surtout Romain, quand il
était en réunion parler avec leurs salariés.
Tout le monde était daccord pour essayer de se motiver pour
que la réunion soit plus « interactive », mot trés
à la mode.
Jai moi-même une trés forte critique à faire,
pas tellement envers les start-up mais envers ma société
cest pour cela que je suis devenu délégué
syndical, sinon je serais peut-être encore aujourdhui dans
lesprit : « on fonce, on y va, on y croit ». Je suis
peut-être un tout petit peu plus vieux que Romain. Je me rappelle
quà son âge, jétais un peu plus enthousiaste.
Jaurais été peut-être un peu moins réfléchi
et je naurais peut-être pas pris les mêmes engagements
quaujourdhui. Aujourd'hui, jai vu tout de suite les
laissés-pour-compte. Lévolution de ces sociétés
que lon appelle start-up est beaucoup plus
rapide que celle des sociétés créées dans
les années passées, comme cela se passe aujourdhui
aux États-Unis on a oublié de dire que nous sommes
en train de suivre le modéle américain. On arrive plus rapidement
à mettre des personnes sur la paille et à créer des
laissés-pour-compte.
Bernard
LORIG
En voyant les deux start-up du film et les deux créateurs, jai
eu limpression de retrouver mes créateurs. Cest vraiment
un grand enthousiasme, une maniére de faire les choses. Il y a
un petit côté Rambo, cow-boy. Ils sont comme ça. Ils
vont trés vite mais cest le modéle de développement
qui le leur impose. Contrairement à ce qua dit le premier
intervenant, je crois quil y a un « modéle start-up
». Il nous vient des États-Unis, y compris pour les trés
grandes entreprises. Il nest quà voir comment sest
construit Sysco, par exemple. Cest une fédération
de start-up. Ce modéle est intéressant et toutes les grandes
entreprises se posent justement le probléme de ce modéle.
Cest peut-être là-dessus quil faut réfléchir.
Quand on parle des start-up on le voit bien dans le film et encore
mieux dans ce qui a été
dit précédemment cest un modéle daccélération.
Comme toute construction dentreprises, il y a des phases mais celles-ci
sont trés courtes. Entre les deux ou trois premiéres personnes
qui montent leur start-up, le fait davoir son profil de financement,
le fait de grimper et de grossir, on voit lentreprise se transformer
totalement. Nous voyons trés bien cela avec les premiéres
que nous avons créées. La maniére de travailler et
de sorganiser au départ et la maniére actuelle, parce
quelles font de la production et des 3 x 8, sont totalement différentes.
Des choses plaisantes peuvent se passer au départ. Mais je ne vois
pas trés bien comment quelquun qui a quatre lieux de production
oô sont pratiqués les
3 x 8, pourrait organiser une espéce de raid comme celui qui a
été montré. Il faut essayer de voir cela dans le
temps, se dire quil y a des phases. Ces phases aménent à
construire lentreprise et à la fin, on a une entreprise de
type tout à fait classique, sauf si lon choisit un modéle
à la Sysco, avec des entreprises quand même trés classiques
mais qui sont en fait une fédération de start-up qui permet
de travailler totalement différemment à lintérieur
de lentreprise.
Alain
LEBAUBE
Il ne faut pas se plaindre que la mariée soit trop belle. Nous
avons passé des années de crise à regarder du côté
des États-Unis, à regarder ce qui se faisait sur le plan
du dynamisme économique, à chaque fois, pour regretter quon
narrive pas à importer le capital-risque en France, à
créer des start-up. Dune certaine façon, et sil
ny avait quune premiére leçon à tirer
: nous avons viré notre cuti, nous avons appris. Maintenant, il
y a des start-up, des capital-risqueurs, des business angels. Des choses
sont rentrées dans les moeurs, de façon peut-être
trés médiatique et trés provocante. Il nempêche
que le passage a été fait. De ce point de vue, cest
un premier avantage avant de parler du reste. Nous nallons
donc pas pleurer sur cet aspect des choses.
Le deuxiéme aspect : opposition entre vieille et nouvelle économie,
je serais assez tenté de dire aussi, de la même façon,
que nous avons passé vingt-cinq ans à pleurer sur le chômage,
sur nos difficultés, sur une situation de crise et daprés-crise,
et de mutation. Sil ny avait quun seul mérite
à la nouvelle économie, ce serait de nous permettre de comprendre
quil y a des mutations, quelles sont à loeuvre
on les voit dailleurs à travers ce film. Il est évident
que nous ne pourrons pas revenir en arriére. Avec ce type dactivités,
nous sommes passés à un autre moment de lévolution
industrielle. Sur ces deux points, au moins, il sest passé
quelque chose.
Aprés, dautres problémes se posent. Dabord,
il ne faut pas confondre les start-up de façon indifférenciée.
De ce point de vue, le film est daté. Romain a dit quil ne
voyait plus les choses de la même façon quil y a six
mois. Avril-mai, le Nasdaq a déjà commencé à
chuter.
On continue dailleurs à vivre sur ses soubresauts depuis.
Alors quil y avait une forme dévidence de la nouvelle
économie, dun seul coup, on commence à se dire que
ce nest pas aussi évident. Des choses coincent, craquent
Et cela continue, y compris ces derniers jours. Ce film est daté
parce quil parle doptimisme comme sil sagissait
de la Conquête de lOuest : des territoires à gagner
oô lon peut se précipiter. Or, dun seul coup,
il y a la sanction du marché, des situations qui sont tout à
fait différentes. Et lon saperçoit que des personnes
qui étaient parties là-dessus, comme dans les histoires
précédentes du capitalisme, se sont cassé la figure,
parfois magistralement. Un de mes confréres rappelait ce matin
les investissements du groupe Bernard Arnault dans ce type dentreprises.
Trois se
sont plantées en quatre mois, au total pour plus de 1,2 milliard
de francs. Cela fait fatalement des dégâts. Nous revenons
au réel. Il a été question plusieurs fois dans le
film du « réel », de « la vie réelle »
et du « vrai monde ». Il y a une forme de banalisation ; on
rentre dans le rang de ce point de vue.
Pourquoi ? Derriére cela, un certain nombre de rêves ont
été entretenus. Je vais être un peu sévére
par rapport à lun des deux créateurs qui nest
pas Romain. À moment donné, on est obligé de séparer
le grain de livraie. Ce nest pas parce que cela sappelle
une start-up et que lon est sur la nouvelle économie que
lon va fatalement gagner le Bingo à tous les coups. Cela
ressemble à de la martingale. On peut rêver à ce genre
de choses. Je ne suis pas sûr que cela marche dans le réel.
Comment peut-on dire : « Quand je me mets avec mon voisin pour acheter
une voiture, on va obtenir une petite ristourne. Quand nous serons 200
000 personnes, dans le monde entier, qui aurons acheté la même
voiture, nous allons pouvoir obtenir des réductions et nous aurons
gagné le Bingo. » Non ! Il y a des limites à ce type
de
raisonnement et on ne peut pas aller jusquau bout.
Un autre exemple
est fourni par Amazone. Formidable : on fait continuellement appel à
des capitalisations considérables, toujours augmentant ! On augmente
effectivement le chiffre daffaires, le nombre de clients, on ouvre
de nouvelles filiales dont une en France, tout récemment
il y a moins dun mois
Il y a une forme de fuite en avant pour
vendre des livres, des disques
Mais cette boîte est toujours
en déficit et na toujours pas engrangé le moindre
bénéfice. À mon avis, elle rencontre un probléme,
là oô léconomie virtuelle rejoint économie
réelle. À un moment ou à un autre, pour ce genre
de courses, elle va être obligée de passer de la situation
virtuelle avec des millions de clients dans le monde entier, à
une
situation obligeant à avoir des entrepôts, des stocks, de
la logistique, des camions de livraison, des délais de livraison
parce que si je fais un clic pour avoir un livre, ce livre je le
veux tout de suite et pas trois semaines aprés, car entre temps,
mon désir aura disparu et je serai passé à un autre
livre ou à un autre disque. Par conséquent, cest le
hard qui va imposer sa réalité contre le soft et ce sont
les grands de lentreprise traditionnelle, comme cela a été
dit, qui récupéreront ce type dactivités, précisément
parce quil y aura besoin de les structurer. En France, il me semble
que La Redoute est plus équipée pour faire ce genre de choses
que ne lest Amazone qui est obligée douvrir des métres
carrés dentrepôts
partout et donc de les financer. À moment donné, les Carrefour,
La Redoute, etc., lemporteront sur les Amazone.
Romain
NOUZARETH
Ce qui revient souvent, cest ce qui a pu toucher dans le reportage
: la différence entre le monde réel et le monde irréel.
Nous aimons dire « le monde virtuel », « le monde réel
est différent », etc. Cest un peu un juste retour des
choses. Nous qui avions commencé tout petits, personne ne nous
croyait, personne ne nous regardait, personne ne voyait la potentialité
que cela pouvait représenter. Cest vrai que ce sont des choses
qui nous plaisent, que nous nutilisons peut-être pas toujours
à bon escient, je le reconnais. Aprés, cest peut-être
une question de terminologie vous le dites vous-même, puisque
vous parlez
dune économie qui va être rattrapée par une
autre mais il y a quand même une différence quelque
part. Ce sont des choses à prendre en compte. Cest vrai que
nous lutilisons couramment dans le monde dans lequel nous travaillons
aujourdhui. La start-up est avant tout un état desprit
dans lequel la rapidité fait foi et la flexibilité est de
mise. Ce sont des choses auxquelles il faut penser aujourdhui. Cest
vrai quil y a start-up et start-up. Il y a des start-up comme ma
société, comme Fisystem qui ont les fonds
nécessaires pour continuer à grandir. Et il y a les start-up
qui se lancent aujourdhui, peut-être comme nous avons pu nous
lancer, il a cinq ou six ans, dans un marché trés difficile.
Elles ont de la chance parce quil y a encore des risqueurs qui sont
prêts à mettre de largent. Mais ce modéle de
start-up nest pas à confondre avec la façon dont on
vit à lintérieur de lentreprise.
Une chose revient également et me semble importante : il y a une
correction de la part des marchés financiers, que ce soit sur des
valeurs du type Amazone, Icon Médialab, Fisystem, etc. Je pense
que cette correction est plutôt bénéfique pour le
marché, même si cest un moment assez dur à passer,
puisque dans notre entreprise comme dans la majorité des start-up,
nous sommes tous actionnaires ; nous avons des actions et des stock-options.
Ce moment est assez dur à passer au niveau financier. Mais je crois
que cette évolution est nécessaire parce quon voyait
tout et nimporte quoi. Il suffisait de sappeler mon-nom.com
pour lever un million de francs. Cette ére est révolue.
Lére qui commence et tant mieux est une ére
oô vont primer lexpérience, la capacité de
développer un business de façon
saine et pérenne. Ce message est important à comprendre.
Max
PEPPOLONI
Une chose est positive dans lesprit start-up : cela permet à
des jeunes sortant de luniversité, de lécole
ou avant même de lavoir terminée, de commencer à
avoir une expérience du monde réel et de se faire les dents.
Dans le passé récent, les études étaient poussées
de plus en plus loin, à cause du chômage, et pour un tas
de raisons. Aujourdhui, cest un peu une façon de remettre
en activité, de redonner à une population qui est censée
être active depuis dix-huit ans, lactivité dont elle
a manqué jusquà aujourdhui. Dun autre
côté, à lintérieur de ces entreprises,
toutes ces personnes qui se sont lancées
y compris moi, puisque jétais salarié, jai bien
voulu me faire embaucher dans une société de ce genre, jy
croyais, surtout pour les nouvelles technologies, jadorais cette
partie multimédia dont on parlait encore plus il y a six mois quaujourdhui,
avec la création de limage et du son, etc. ny
croyaient pas toutes de la même maniére. Certaines avaient
vraiment lesprit pionnier, dautres se sont lancées
avec une petite réflexion. Moi-même, je ne me suis pas lancé
à corps perdu. Jai pris mes précautions. Jai
dailleurs terminé mes études, contrairement à
dautres, et qui nétaient pas des études dinformatique.
Si je me suis tourné vers linformatique, cétait
plus vers un marché du travail que vers laventure. Je
ne cherchais pas laventure. Les personnes qui, comme moi, ont été
attirées par une activité
passionnante et intéressante, y ont cru pendant un certain temps,
puis se sont aperçues que quelque chose nallait pas : cétait
fait un peu à la légére. Lesprit start-up existe,
il y a une partie positive mais la partie négative est la légéreté
avec laquelle les problémes sont abordés. Légéreté
: parce que jeunesse, inexpérience, mais aussi parce quon
veut y croire donc on ne se pose pas de questions ; on ne réfléchit
pas trop à ce que lon fait ; on le fait et on se dit quon
verra comment aprés.
Cest ce qui sest passé dans ma société.
Nous étions quatre-vingts, il y a deux ans ; nous sommes presque
neuf cents aujourdhui, au niveau européen nous avons
racheté des filiales en Angleterre, en Espagne, en Italie, etc.
Passer de quatre-vingts à neuf cents en deux ans est trés
difficilement gérable. Certains y arrivent. Ce nest pas le
cas dans notre société, sinon, je ne serais pas là
aujourdhui. Pourquoi ny sont-ils pas arrivés ? Nous
faisons un travail tous les jours. Nous réalisons des sites Internet
pour des sociétés importantes comme Visa-vie, comme Société
générale
Mais cela dure entre un à trois mois
et aprés, nous sommes obligés de les refaire complétement,
re-imaginer la totalité du projet : la technologie qui est derriére,
le serveur, les langages de programmation
Cela veut dire quil
ny a pas de thésaurisation, de sauvegarde de linformation
et des connaissances. Il ny a pas non plus de mise en valeur des
compétences
puisquelles sont tellement éphéméres ! Nous
avons appris, aujourdhui, à faire des ASP ; demain, il va
falloir apprendre à faire du Java ; aprés-demain, du Dixmel,
etc. Cette façon de travailler est vraiment absurde. La qualité
dans le travail est nulle. Les projets des applications ne sont pas commentés,
et la personne derriére ne peut donc pas reprendre ce que celle
davant a fait. On ne va pas se mettre à analyser quelque
chose qui a été fait à la va-vite, pendant quinze
jours, alors quil faut le refaire quinze jours plus tard !
Romain
NOUZARETH
Il y a deux problémes dans ce qui vient dêtre exposé.
Le premier est le probléme de croissance que connaissent les entreprises,
quelles soient start-up ou traditionnelles, en tout cas du monde
réel mot que lon emploie ce soir. Cest vrai
quil est délicat et difficile. Nous sommes passés
de deux à vingt personnes. Au moment oô nous avons été
rachetés, nous étions vingt personnes. Aujourdhui,
nous sommes plus de quatre-vingts. La société dans laquelle
je suis est passée de quatre personnes en 1996, à plus de
deux mille cinq cents aujourdhui.
Quand nous avons commencé à travailler au niveau de cette
organisation, nous avons vu se dessiner trois groupes de personnes. Un
groupe dune dizaine de personnes oô tout le monde se connaît,
tout le monde est super potes : ils partent en vacances ensemble, se tutoient
et sappellent par leur prénom. Dans les groupes de trente
à quarante personnes, celles-ci se connaissent bien, par leur prénom,
savent ce quelles font dans lentreprise ; elles ne sont pas
forcément trés amies mais, en tout cas, cela se passe bien.
Aprés, nous avons vu un autre type de groupe, avec cent à
cent cinquante personnes, dans lesquelles les personnes se connaissent
de vue, se disent bonjour quand elles se croisent et savent quelles
font partie de lentreprise, mais pas plus.
Pour pallier ce probléme dorganisation, nous nous sommes
organisés en équipes de taille humaine. Même si le
mot est peut-être galvaudé aujourdhui, nous sommes
organisés en business units et en matrice, ce qui permet davoir
des managers de compétence, par rapport à la volonté
dun client. Nous navons pas, par exemple, un étage
de designers, un étage de programmeurs, un étage administratif.
Nous avons des équipes orientées pour délivrer des
solutions envers le client ; des équipes à taille humaine,
jusqu'à cinquante personnes. Et nous manageons les compétences
par la matrice, dune maniére transversale,
avec des responsables de compétences qui interviennent, justement,
pour que la compétence soit la meilleure possible. Ce que je peux
expliquer au niveau du fonctionnement chez Fisystem, sur le développement,
cest que les technologies changent ; elles sont à refaire.
Cest lévolution de marché. Les
problémes de non-documentation et de qualité qui nest
pas au rendez-vous ce que je trouve dommage sont dun
autre domaine et il ne faut pas les généraliser. Mais je
ne trouve pas mauvais de programmer six mois en ASP, puis six mois en
Java pour découvrir ensuite une nouvelle technologie. Faire évoluer
les choses est plutôt positif. Beaucoup de personnes dans lentreprise
recherchent cela. Cest ce qui les attire, notamment les programmeurs.
Ils aiment travailler sur des nouvelles technologies que personne na
encore vues ni développées. Si nous faisons un monde, dans
les entreprises traditionnelles, les agences de communication et les cabinets
de conseil font la même chose que nous. Tous les six mois, ils revoient
la stratégie de lentreprise. Tous les six mois, lagence
de communication refait un spot
Cest traditionnel.
ax
PEPPOLONI
Daccord pour changer. Tout le monde aime changer. Je ne vois pas
qui aimerait rester toujours à son poste de travail. À lépoque,
certains y restaient pendant vingt ans ; encore aujourdhui, certains
sont au même poste depuis trente ans
Évidemment, changer,
cest génial. Renouveler tous les jours, tous les six mois,
si lon veut
Cest possible si on a de la méthode,
une organisation derriére qui tient la route.
Olivier
LAS VERGNAS
Bernad Debargue, vous étiez cadre dans une entreprise auparavant
et vous avez créé votre propre entreprise ensuite. Quelles
sont les difficultés quand on passe de quatre à neuf cents
salariés, dune croissance trop rapide ?
Bernard
DEBARGUE
Je rejoins ce qui a été dit : ce nest pas possible,
intellectuellement, structurellement et financiérement. Quand une
entreprise a déjà un marché clients, ce qui nest
pas fondé pour la plupart de start-up qui nont pas de clients
ou un nombre notoirement insuffisant pour assurer leur équilibre
financier, elle ne peut pas grossir à des vitesses de cette importance.
Un groupe de deux à dix personnes peut vivre une certaine autarcie
de fonctionnement, avec une hiérarchie totalement plate à
un niveau. Mais à partir du moment oô lon franchit
les strates de dix, vingt, puis cent, etc., on crée forcément
des obligations déchelons, de personnes intermédiaires
qui ne produisent pas forcément en tant que telle de la valeur
mais sont simplement là pour assurer le fonctionnement de lentreprise.
Il ny a pas dautre
solution que de mettre en place des processus, dorganiser lentreprise,
comme toute entreprise. Je reviens à mon idée : il ny
a pas de monde réel et de monde virtuel ; il ny en a quun
: celui qui nous réunit ce soir. Même si le mot fort des
start-up, cest lurgence et la rapidité de fonctionnement,
beaucoup dentre elles ont confondu vitesse et précipitation.
On peut aller trés vite en faisant quand même les choses
bien. Pour cela, il faut évidemment mettre en place des structures.
Aujourdhui, on voit dans le monde du travail et dans le recrutement
cela a dailleurs été dit dans le reportage
une trés forte montée en puissance du recrutement
de cadres. Cest-à-dire que les start-up ont besoin de trouver
des DRH, des directeurs financiers, des chefs de projet. Elles les trouvent
dans les entreprises, auprés de personnes qui ont été
formées pour cela, qui ont fait des écoles, qui ont de lexpérience
professionnelle et qui nexistent évidemment pas dans la courte
histoire des start-up.
Violette
QUENIER, Journaliste
Je pense que je ferai un article aprés cette soirée. Je
voudrais comprendre une question toute bête pourquoi
les start-up vont plus vite que les entreprises, il y a deux ou trois
ans. Est-ce parce quil y a un apport financier beaucoup plus élevé
? Avant, il fallait attendre quelque temps avant dêtre soutenu
financiérement. Ou y a-t-il dautres motifs ?
Romain
NOUZARETH
Cest dépendant de lépoque, du temps time
frame dans lequel on évolue. Quand nous nous sommes créés
en 1995-1996, il nous a fallu trois ans pour monter de deux à six
personnes. À lépoque, les risqueurs nexistaient
pas. LInternet, pour 90 % des personnes, était une mode qui
allait retomber à leau. Pour les 10 % restants, cétait
un jeu quelques heures par mois, ce qui était suffisant.
Il y a un an jusquà le-crach , les start-up
allaient trés vite parce quelles étaient trés
vite financées. Mais il ne faut effectivement pas confondre vitesse
et précipitation. Ce sont des choses que lon voit malheureusement
trop souvent dans le domaine des start-up, que ce soit au niveau du business
model ou celui du management, etc. Un analyste américain disait
une chose trés juste à propos des start-up : les entrepreneurs
feraient mieux de réfléchir six mois sur leur idée,
sur leur concept, et passer encore six mois à rechercher des financements,
alors quaujourdhui, ils passent une seconde sur leur idée
et six mois à rechercher des financements. Ce sont des choses que
nous avons vues trés souvent puisque
je suis en relation avec beaucoup de clients. Une autre donnée
est à prendre en compte, en tout cas par rapport à mon expérience
: soit nous allions vite, soit nous grandissions dune maniére
ou dune autre, soit nous mourions. Il ny avait finalement
pas dautre choix que dy aller, et vite. Sinon, cétait
la mort de lentreprise.
Alain
LEBAUBE
Cest le vrai changement. À mon sens, ce type de création
dentreprise recherche tout de suite leffet levier, cest-à-dire
lintervention de capital-risqueurs extérieurs. Demblée,
ce type dentreprises ne se place pas dans une conception patrimoniale
traditionnelle. Si on reprend les Louis Renault, Boussac, lhistoire
de lére industrielle : on commence petit, « à
sa main », on essaie tout au long de sa vie de conserver son capital,
son entreprise, sa « maison ». Michelin parle toujours de
« notre maison ». Dés le départ, on cherche
des apporteurs de capital et, dune certaine façon, on a aussi
dans lesprit quon ne gardera pas nécessairement lentreprise
toute sa vie. Et on va surfer là-dessus. Il ny a pas dintention
de pérennisation ; lentreprise peut pérenniser sans
soi. Le reportage le dit bien, chacun des trois la dit : «
Si ça ne marche pas, je machéterai une île dans
le Pacifique. Je me retirerai quand nous aurons une tour à La Défense.
Jaurai un voilier
» On a un rêve ailleurs : on
va réaliser son coup et on va sen aller. Ça participe
de cet esprit.
Max
PEPPOLONI
On ne pense effectivement pas à garder lentreprise. On a
surtout peur de mourir trés vite : on a vu le taux déchec
des créations dentreprise en France, dans les deux derniéres
années.
Pour répondre à la question, ce nest pas seulement
un apport financier trés important. Cest aussi le fait que
lon vit une « révolution technologique ». «
Révolution Internet » fait rire parce que cest de la
démagogie ; cest vraiment de la communication. Sans aller
jusquà lanalyse de Romain ou dAlexandre, il est
vrai que le nouveau média quest Internet apporte quelque
chose de nouveau. Si lon voulait établir un paralléle
dans lorganisation du travail, cest un changement aussi important
que celui de la Révolution industrielle. Lorganisation du
travail change trés vite, à cause de ce nouveau média,
comme elle a
changé trés vite au début du siécle, avec
la Révolution industrielle. Cest pour cela que ça
va trés vite. Il faut aller trés vite pour découvrir
de nouvelles façons de travailler, de sorganiser pour essayer
de tenir la route.
Bernard
LORIG
Les start-up vont vite au moins dans leurs premiéres années.
Je sépare toujours les deux ou trois premiéres années
de vie de la suite, quand elles commencent à grossir. Premiérement,
les start-up sont des structures souples qui savent trés vite sadapter.
Elles savent gérer des crises et elles son reconfigurables dans
les 24 heures. Un grand groupe, une grosse organisation ne savent pas
le faire. Quand on cherche son marché, que lon ne sait pas
trop oô il est, notamment dans lInternet, le mobile ou autre,
il faut pouvoir revoir totalement sa stratégie du jour au lendemain,
son business model, parce que le marché nest pas là
oô on le croyait et le client nest pas celui que lon
pensait. Cest aussi pour cela que les grands groupes qui ne sont
pas capables de se reconfigurer trés rapidement, essaient de sappuyer
sur les start-up.
M.
BOIVIN, Euroformation
Vous avez dit être obligé de travailler trés vite
et que, dun autre côté, on ne fait rien sans rigueur.
Quelle est votre définition de la rigueur ? Quels sont les points
auxquels vous attachez une importance fondamentale, sur lesquels vous
ne transigez pas, même sil faut aller vite ?
Romain
NOUZARETH
Les seuls points sur lesquels je ne transige pas sont ce que nous allons
délivrer à un client. Quand on est un phase de production,
il faut se demander si lon a créé de la valeur pour
son client dune maniére suffisante. Au niveau interne, le
point sur lequel je ne transige pas est la façon dont les personnes
vont
pouvoir évoluer, dune maniére ou dune autre,
dans lentreprise. Cela va-t-il passer par des formation ? Vont-elles
changer de poste. Est-ce que je vais les envoyer travailler à létranger
? Les questions salariales, bien entendu
Ce sont des points qui
demandent des décisions rapides mais il faut y prêter attention.
Ulrich
HARN, intervenant
Je suis dorigine allemande. Je viens de finir un DESS réalisations
multimédia-édition électronique à Paris VIII
et actuellement, je cherche du travail. Jai été un
peu surpris par ce film que je ne connaissais pas avant de venir ici.
Ce que Romain Nouzareth a dit est assez important. Ce que vous avez représenté
ne sont les start-up dont on parle tous les jours dans la presse. La sienne
est une start-up confirmée.
Elle a dailleurs rejoint le Top Ten des agences Web. Cest
la preuve de leur travail. Cest un élément assez important
pour comprendre ce film. Ce nest pas, pour moi, une explication
de ce qui se passe aujourdhui. Cest plutôt une explication
de ce qui sest passé les années passées.
Romain
NOUZARETH
Vous avez raison. Cest aussi pour cela que jai dit que les
start-up, cest aussi un état desprit, quelque chose,
en France, en Suéde ou nimporte oô, que lon
essaie de garder, de sauvegarder même. Cest la capacité
de changer trés rapidement, de pouvoir se retourner, dévoluer
en fonction du marché. Notre société est cotée
en Bourse ; nous avons comme actionnaire le deuxiéme groupe de
communication au monde : Interpublic qui nous donne réguliérement,
tous les six mois à peu prés, 20 millions de dollars pour
rester à ce niveau de pourcentage dans la société.
Aujourdhui, nous ne sommes donc pas la start-up
traditionnelle dont les médias parlent beaucoup : la start-up de
deux ou trois personnes, en recherche de financements, ou la start-up
de trente à quarante personnes qui a déjà levé
un premier tour et qui est soit en phase de déposer son bilan,
soit de lever encore plus dargent, soit de rentrer en Bourse dans
les prochaines semaines ou les prochains mois.
Max
PEPPOLONI
Sauf que à Fisystem, par exemple, nous sommes bien neuf cent cinquante,
nous sommes en train de lancer une OPE (opération publique déchange)
sur une société suédoise. À la fin, si ça
marche, nous serons mille cinq cents; et ce nest toujours pas sûr
que nous survivions, ni aujourdhui ni demain. Peut-être que
Icon Médialab survivra mais ce nest pas sûr que Fisystem
survivra. Je la vois de lintérieur et je sais que nous avons
une chance sur cinq.
Romain
NOUZARETH
Est-ce que Citroèn va survivre ?
Max
PEPPOLONI
Nous nexistons que depuis 1995. Citroèn existe depuis
Le probléme, avec Fisystem est que de nombreuses personnes vont
se retrouver à la rue : mille cinq cents en deux ans.
Romain
NOUZARETH
Il y a exister et ne plus exister. Sil cest un rachat
Un des risques pour les sociétés telles que les nôtres
est davoir une valorisation en Bourse trop faible et dêtre
rachetée par un plus gros : que ce soit un Cap Gemini dans le domaine
de linformatique, ou un Ernst & Young dans le domaine du conseil.
Cest un risque mais cela reste un rachat. Cela ne veut pas dire
que les mille cinq cents personnes de Fisystem ou les deux mille cinq
cents dIcon Médialab vont être à la porte.
Max
PEPPOLONI
Si cétait un rachat, je serais content. Mais je ne suis pas
sûr que ce ne sera pas plutôt un dépôt de bilan.
Voilà oô nous en sommes aujourdhui. Demain, en comité
dentreprise, cest la question que je vais poser. Nallons-nous
pas tout droit dans le mur ?
Bernard
DEBARGUE
Je trouve évidemment difficile de comparer Icon Médialab
et Citroèn, malgré le respect que jai pour les deux
entreprises. Citroèn a quand même une valeur incontournable
: elle gagne de largent, et depuis longtemps. Que lon aime
ou pas la marque na rien à voir à laffaire.
Je souhaite évidemment longue vie et prospérité à
Icon Médialab. Mais on ne peut pas dénigrer son patrimoine,
monsieur Lebaube. Il existe et il fait vivre plusieurs dizaines de milliers
de collaborateurs à travers la France et lEurope. Les entreprises
nont pas plus ou moins de valeur lune par rapport à
lautre. La seule chose qui leur garantit le respect, est quelles
ont des collaborateurs quelles sont capables denrichir
jai parlé de création de richesses ; il y a aussi
celle-là de former, de développer leur intelligence,
de développer
de lintelligence dans lentreprise. Cest aussi cela,
le vrai usage dune entreprise, son intérêt. Ce nest
pas de faire un coup de Bourse.
Romain
NOUZARETH
Cest ce que fait Icon Médialab ou Fisystem ?
Bernard
DEBARGUE
Non, non ! Généralisons !
Intervention
Daprés ce que vous dites, on a limpression que la plupart
des start-up ne gagnent pas dargent.
Bernard
DEBARGUE
Absolument !
Intervention
Jen connais un certain nombre qui gagnent de largent, trés
vite, au bout de six mois, et qui sont encore en modéle start-up,
qui viennent juste darriver en Bourse mais qui gagnent quand même
beaucoup dagent maintenant.
Intervention
Quelle est la moyenne dâge des personnes qui travaillent dans
les deux entreprises qui sont présentes ici ?
Corollaire de cette question : vous parliez dabsence de capitalisation
en termes de compétences ou dévolution dans lentreprise,
le changement auquel tout le monde aspire
Jusquà un
certain âge, dabord ! Jusquà certaines contraintes,
quelles soient dordre familial, denvironnement également
ou autre. A-t-on toujours le dynamisme pour emmagasiner ces expériences
échangées ? À moment donné, ce changement
nest-il pas de creuser son sillon dans une même compétence
? Nest-ce pas cette maturation des compétences qui prend
un autre rythme, dont les entreprises expriment dailleurs la
nécessité aujourdhui, et qui ne se retrouve pas dans
ce que vous décrivez ? Quand vous parlez de laissés-pour-compte,
on pense, bien entendu, à tous ceux dont la qualification ne peut
pas correspondre à ce genre dexigences, ou à ceux
qui ne peuvent pas renouveler cette qualification en permanence. Mais,
bien entendu, on pense aussi cest peut-être à
cause de mon grand âge ! à certaines catégories
de personnels qui ne peuvent pas, à moment donné, suivre
ce rythme de transformation et qui, par contre, peuvent apporter cette
compétence du creusement du sillon.
Romain
NOUZARETH
La moyenne dâge chez Icon Médialiab est exactement
de 29,5 ans. Le collaborateur le plus âgé, celui que lon
voit avec moi chez un client dans le reportage, doit avoir 45 ou 46 ans.
Un des problémes qui est corollaire à ce que vous venez
de dire est le marché du travail. Aujourdhui, nous sommes
tous dans une phase de croissance. Les Web Agency comme les nôtres,
les start-up, nous avons tous besoin de trouver des collaborateurs. Un
des risques est là : quand le marché du travail est tendu
comme actuellement, on a des difficultés à recruter des
personnes seniors. Cest ce que nous recherchons tous aujourdhui.
Les
entreprises qui ont grandi extrêmement rapidement, avec ce marché
du travail trés difficile ont dû recruter énormément
de juniors âgés de 23 à 25 ans. Ce sont des choses
délicates dans la croissance dune entreprise. Oscar Wilde
disait trés justement que lexpérience était
le nom donné par les personnes âgées aux erreurs quelles
avaient pu faire dans leur jeunesse. Le type de collaborateurs que toutes
les entreprises recherchent, même si on ne les trouve pas tout le
temps, ce sont des personnes dexpérience qui peuvent apporter
une vue différente de celle que nous pouvons avoir sur notre marché.
La personne dont parlait François, par exemple, était lancien
directeur général de Saachi & Saachi. Il nous apportait
une dimension marque et une dimension communication. Dautres personnes
viennent du
monde de la technique, ou du monde administratif et financier. Ce que
je recherche dans la majorité de mes collaborateurs est de grandir
avec des personnes seniors qui sauront faire intervenir des personnes
juniors pour grandir encore plus vite au niveau de lentreprise.
Cest vrai que cest difficile. Quand un client réclame
une solution dans deux mois et que le marché du travail ne permet
pas davoir des personnes en grand nombre, il faut faire avec ce
que nous avons pour arriver à le satisfaire. Cest la premiére
raison pour laquelle nous existons : satisfaire le client.
Olivier
LAS VERGNAS
La question corollaire cest : est-ce que le facteur limitant est
bien le marché du travail ou nest-ce pas le type dorganisation
et de représentation même de lentreprise qui joue dans
le fait que les quelques seniors disponibles ne seraient pas attirés
par ce type dorganisation ?
Romain
NOUZARETH
Certains sont quand même attirés. Beaucoup sont partis de
cabinets de conseil ou dentreprises dans différents secteurs,
pour créer une start-up au moment oô tout allait bien, oô
les journalistes disaient que la nouvelles économie était
la panacée et que tout le monde pouvait devenir riche en claquant
des doigts et en attendant deux jours pour rentrer en Bourse. Maintenant,
ils reviennent dans les entreprises dans lesquelles ils étaient.
Cest ce que lon voit notamment aux États-Unis : tous
les consultants qui sont partis des Big Five, Andersen Consulting, etc.,
soit y reviennent, soit vont dans des entreprises qui ont la
mentalité start-up mais qui nen sont plus forcément.
Max
PEPPOLONI
Je ne connais pas trop la moyenne dâge chez nous. Cest
juste un ressenti parce quon ne veut pas me donner les chiffres
exacts.
Olivier
LAS VERGNAS
Cest dans le bilan social.
Max
PEPPOLONI
On ne me donne pas le bilan social. Voyez à quel niveau nous sommes
! Je voulais arriver là. Jaborderai la réponse aprés
deux petits points.
Premiérement, javais limpression, en regardant le film,
que Romain et Alexandre étaient des enfants qui apprenaient ce
que les autres savaient déjà. Je vois les têtes blanches
qui disent oui
Deuxiémement, je me demande depuis tout à lheure ce
quest la création de richesses. À mon avis personnel,
ce nest pas seulement donner naissance à des enfants, leur
donner une éducation, les faire grandir, cest aussi, éventuellement,
construire une maison, la bâtir, et aussi construire une entreprise,
offrir des services, offrir des outils, des nouvelles technologies
Tout cela est de la création de richesses. Mais si cela consiste
juste à créer de nouvelles actions ou une valeur virtuelle
parce quaujourdhui, ce sont des valeurs virtuelles
que lon crée à la réinvestir comme les
business angels, voire à la perdre, ce
nest pas de la richesse. Je ne sais pas comment on peut lappeler
mais je nappelle pas cela de la richesse. Je réponds à
la question maintenant : je pense que notre moyenne dâge à
lintérieur de lentreprise est trés basse : autour
de 28 ou 29 ans. Un autre chiffre me vient tout de suite,
celui du turn over : on ne reste pas dans lentreprise plus de 9
mois. Pour la plupart des personnes dun certain âge, cest
inconcevable. Et en CDI. Cest donc aberrant. Des personnes dun
certain âge ne veulent pas venir travailler dans des entreprises.
Ce nest pas vrai. Les entreprises ne les recrutent pas, tout simplement.
On ne cherche que des jeunes corvéables à merci. On les
cherche parce quils ont 22 ou 23 ans, quils sont
dynamiques, quils ont envie de bosser comme des fous jusquà
3 heures du matin, le samedi et le dimanche (ils nont plus besoin
dautorisation préfectorale, aujourdhui), et quils
ne se posent pas de questions. On les cherche parce quils ne savent
même pas que leur droit est de ne pas travailler le dimanche et
pas plus de 10 heures par jour. Cest pour cela quil ny
a personne de 50 ans dans ces entreprises : elles ne veulent pas travailler
jusquà 4 heures du matin. Elles ne sont pas capables de le
faire, parce quelles nont pas lâge pour le faire,
mais en plus, elles nen ont pas envie. Ce qui se comprend. Moi-même,
à 31 ans, je nai pas envie de le faire. Je lai fait.
Je nen ai plus envie. Dans lentreprise, il ny a même
pas de représentation du personnel suffisante. Il ny a aucune
structure. À lintérieur dune start-up ou dune
Web Agency, il n,y a aucune organisation de type syndical. Nous
sommes deux syndiqués maintenant, sur neuf cent cinquante. Quest-ce
que cela veut dire, deux syndiqués ? Nous sommes six délégués
du personnel. Mais les autres ne sont jamais là : il y en a un
à
Montpellier, un autre à Bordeaux, le troisiéme part à
Nantes bientôt, un autre est en vadrouille dans toute la France,
on ne le voit jamais, on ne sait même pas ce quil fait
Romain
NOUZARETH
Il ne faut pas généraliser. Toutes les start-up ne correspondent
pas à la description du livre sorti récemment : La société
de consolation de Jérémie Lefebvre. Les jeunes de moins
de 26 ans, comme il le décrit trés bien dans son livre,
corvéables à merci et que lon peut faire travailler
jusquà 3 heures du matin : ce nest pas comme cela dans
toutes les start-up. En tout cas, ce nest pas lentreprise
que jai envie de créer. Javais été particuliérement
choqué par ce que javais lu dun créateur de
start-up dans la presse, qui disait à ses collaborateurs : «
Si vous ne venez pas travailler le samedi, ce nest pas la peine
de venir travailler le dimanche. » Ce nest pas du tout ce
que nous essayons de créer. Mais cest vrai
que cela existe parfois. Pour revenir à la question des syndicats
: il ny en a pas chez Icon Médialab. Nous sommes en France
une petite structure. Cela ne me fait pas peur ; ce nest pas quelque
chose qui membête. Je nai pas encore de délégué
non plus. Cest un chantier que nous avons mis en place, il y a deux
mois et qui devrait être terminé dici la fin de lannée.
Ce nest pas quelque chose qui meffraie. Cela peut paraître
super mégalo de dire cela mais jespére avoir toujours
été à lécoute de mes collaborateurs.
Que ce soit par lintermédiaire dun syndicat ou dun
représentant, cela ne minquiéte pas plus que cela.
Alain
LEBAUBE
Vous avez cité Jérémie Lefebvre qui avait créé
le syndicat Ubi-free chez Ubi-soft. En fait, il nétait même
pas virtuel : à peine avait-il éclos quil a disparu
aussitôt, les « revendications » ayant été
satisfaites. Il ny a rien de ce côté. En revanche,
ce qui est impressionnant au travers de cela, compte tenu de lâge,
il y a une forme de proximité dâge avec les nouvelles
technologies qui fait que lon est en grossissant le trait
dans une continuité dadolescence oô lon
a fréquenté un certain nombre dobjets que lon
utilisait pour des raisons ludiques, et lon passe à une utilisation
professionnelle. Dune certaine façon, on maintient son rêve
et sa force. Cest ce que dit parfaitement Jérémie
Lefebvre. Les patrons
dUbi-soft utilisent cette capacité pour fabriquer des jeux
utilisables sur console. Du coup, on nest pas tout à fait
dans le monde réel. On est entre ladolescence et le début
de la vie adulte. Et, curieusement, de ce fait, on arrive au probléme
du turn over : à moment donné, la prise de conscience du
réel intervient et lon sen va. On ne méne pas
de conflit ; on ne pose pas sacte revendicatif ou trés peu
et lon a plutôt tendance à sen aller. Comme le
disait le patron dUbi-soft (ce qui avait provoqué le clash
et le début dUbi-free) : « Au-delà de 35 ans,
je ne peux plus employer des gens chez moi, parce quil faudrait
les reprogrammer entiérement. » Cest une autre façon
de dire crûment que lon ne peut pas
vieillir dans son entreprise. Et cest apparu comme tout à
fait scandaleux. On est sur du turn over, doô la difficulté
dintégrer des plus anciens Actuellement, il y a une forme
de maturation. On arrive à une phase de maturité. Lentreprise
ne vit pas tout le temps sur lére de la start-up. Il paraît
complétement logique quelle finisse par se poser. À
ce moment-là, on va effectivement chercher des plus anciens,
des seniors pour tenir le rôle. On a bien vu ce mouvement samorcer
au cours des deux derniéres années oô, progressivement,
des personnes plus âgées sont venues dans ce type dentreprises
pour commencer à les structurer.
On note aussi une forme de désaffection. La DRH dIBM parle
des fiancés de start-up qui reviennent. Elle parle même du
démon de midi. Cest-à-dire des personnes qui ont 50
ans, qui vont dans une start-up de la Silicon Valley, qui saperçoivent
que ce nétait pas la fin de leur vie et qui reviennent vers
IBM qui les réintégre. Il y a de vraies difficultés
autour de cela, parce que les start-up ont effectivement besoin de ces
personnes plus âgées et la greffe ne prend pas forcément,
précisément parce que ce sont deux univers qui ne sont pas
forcément compatibles.
Une autre réponse est faite. Vous avez cité le type dentreprises
comme le Big Five, Price, Arthur Andersen, etc., qui commencent à
créer leurs propres start-up, de façon à avoir sous
la main de quoi répondre au souci de leur personnel plus ou moins
âgé et ayant envie de courir cette aventure, mais à
proximité de la basse-cour Arthur Andersen ou Price.
Alain
LEBAUBE
Marc Blondel déclarait, il y a six mois maintenant : dici
un an, jaurai mon premier syndicat
Max
PEPPOLONI
À la CGT, il y a déjà le forum des informaticiens
de Toulouse, interentreprise, pour discuter et faire un syndicat de type
« moderne ». La CGT essaie de se moderniser. Elle a fait une
proposition de loi sur lutilisation des e-mails et des sites et
sur lutilisation des nouvelles technologies en général
pour les organisations syndicales.
Même si le modéle est discutable, un site est sorti, il y
a deux ou trois mois en France et a été développé
lidée venait probablement des États-Unis
choose.com. Les employés dune entreprise peuvent aller dire
ce quils en pensent, en bien comme en mal. Cest dailleurs
en cela que le modéle est quand même contestable.
Intervention
Ma position est peut-être décalée par rapport aux
deux derniéres remarques de Romain Nouzareth et de vous-même.
On arrive au clivage qui est largement relayé par les médias
aujourdhui : la nouvelle économie et lancienne ; existe-t-il
ou non un modéle de start-up ; les gentils et les méchants
En fait, le modéle économique, sil doit y en avoir
un, nest-ce pas simplement la concentration extrême de tout
ce qui fait la réussite dune activité, dune
entreprise, en général : lautonomie de la responsabilité
pour les salariés, le fonctionnement en groupes-projets avec lassociation
de compétences spécialisées et pluridisciplinaires,
les centres de profit, Sysco comme il la été dit ?
Le dialogue social qui apparemment fait défaut fera peut-être
la réussite dune autre entreprise.
Bernard
LORIG
Cest un peu un modéle dorganisation du travail. Vous
avez dit essayer de trouver des méthodes dorganisation qui
fassent que les business units en français : les unités
daffaires soient à taille humaine et marchent. Beaucoup
de grands groupes sont obligés de se transformer on le voit
bien à France Télécom, par exemple pour pouvoir
aller vite et sont en train de réfléchir au « modéle
» start-up, parce que cest quand même un modéle
dorganisation trés différent de celui que lon
connaissait avant, dans les grandes organisations, en se disant que lon
peut faire autrement. Les trés bonnes études du Boston College
sur « lintraprenariat » montrent comment développer
ces modéles ; cest peut-être
comme cela que les grands groupes peuvent se retransformer pour accroître
leur activité quils ont bien du mal à avoir maintenant.
Aux États-Unis, des théories économiques que lon
commence à voir apparaître en France, développent
cela.
Max
PEPPOLONI
Je suis daccord avec la position de Monsieur. Cest peut-être
la concentration dun certain nombre de facteurs qui fait la réussite
de quelque chose.. Cette combinaison de facteurs est à trouver
dans un équilibre et cest apparemment ce que propose Romain
qui veut absolument que son entreprise ait un aspect humain. Je lui conseille
dailleurs dadhérer au CJD je vous dirai aprés
pourquoi.
Dans mon cas et dans le cas de la majorité, je pense parce
que malheureusement, Romain est seul ici ce soir de ces start-up
ou de ces sociétés naissantes qui deviennent grandes, il
manque un grand paramétre qui pourrait permettre la réussite
: le dialogue social. Juste deux ou trois exemples pour faire comprendre
létat des lieux. Mon collégue CGT qui vient davoir
50 ans, a adhéré parce quil sest rendu compte
des problémes de ceux de son âge, puisquil a été
le premier de 50 ans à entrer dans la société ; aujourdhui,
il y a un DG qui a le même âge, et qui est entré juste
aprés lui, suivi dun DRH ; toutes ces personnes sont entrées
aprés, lors de la période déquilibrage. Il
a adhéré à ma section syndicale à ma
façon de voir qui est trés proche des start-up et qui est
aussi une façon de vouloir réussir. Je suis resté
pour continuer le chemin ensemble. Je ne suis pas parti comme tous les
autres. Je ne suis pas resté pour casser les pieds et mettre les
miens dans des pantoufles. Je suis resté parce que je voulais continuer
à avancer, éventuellement à courir sil le faut.
Jusquà une certaine limite. Nous avons risqué trés
gros, encore aujourdhui. Romain le comprend peut-être mais
pas dautres, que je veux continuer à construire quelque chose
avec eux. Je voudrais parler avec la voix de tous les autres salariés
qui narrivent pas à sexprimer parce quils sont
trop timides, parce quils ne savent pas sexprimer
Jaurais
peut-être pu créer une entreprise. Je le ferai peut-être
un jour. Jai la faculté de savoir parler et je veux
pouvoir parler pour les autres, chose que peu de monde fait aujourdhui.
Romain doit adhérer au CJD, parce que cest une organisation
dentrepreneurs avec un objectif social.
Bernard
DEBARGUE
Nous ne sommes pas un syndicat et il en parle avec suffisamment de passion
pour bien prouver que nous ne sommes pas un syndicat patronal. Nous avons
une organisation patronale syndicale : le Medef. Nous sommes plutôt
un groupe de réflexion et daction de jeunes dirigeants. Cest
un point qui nous rallie : nous sommes tous assez jeunes, même si
la moyenne dâge est un peu au-delà des 29 ans pour
un certain nombre. Nous réfléchissons à lamélioration
de la performance globale de lentreprise. Si nous nous sommes retrouvés
à deux mille cinq cents en France, cest parce que nous sommes
convaincus que cette
performance globale ne passe que par la réussite dune entreprise
au service de lhomme. Ce nest pas tout à fait que social.
Le CJD a quand même une vocation purement
économique. Lentreprise est là pour créer des
richesses La création de richesses, pour moi, cest largent
pour les associés, la compétence et lévolution
professionnelle pour les collaborateurs, la satisfaction du client qui
assure sa fidélité, et la responsabilité de lentreprise
dont le chef dentreprise, donc de lensemble citoyen que cela
constitue
vis-à-vis de la société, cest-à-dire
vis-à-vis de son environnement. Il ne sagit pas simplement
de la pollution. Il y a lincapacité de prendre en compte
les soucis des méres de famille, des handicapés, bref, faire
que la performance de lentreprise soit globale.
Intervention
La petite visite de Romain au forum de la création dentreprise
de HEC ma amusé. Il y a deux ans de cela, il ne serait pas
venu à lidée dun seul directeur de HEC de faire
un tel forum. Sil lavait fait, il ny aurait eu personne.
Dans les grandes écoles de commerce, cétait tout sauf
une bonne idée que de se lancer, quand on a 25 ans, dans laventure
dune entreprise récente, voire de la créer soi-même.
Or, le phénoméne start-up dont on a évoqué
un certain nombre de limites, a aussi de gros avantages. Il a effectivement
entre autres celui davoir totalement déculpabilisé
les jeunes Français je pense que cest un phénoméne
que lon doit retrouver dans les pays anglo-saxons ou européens
au sens large. Cela a totalement déculpabilisé lacte
de se lancer dans une aventure de création dentreprise. Cest
de toute
façon bon à prendre, parce que, dans tous les cas de figure,
ces employés qui ne passeront peut-être que neuf mois dans
une start-up, quand ils reviendront au chômage, quils iront
sinscrire à lANPE, ils ne le feront pas dans une position
passive, en se disant : Sida, chômage, leurs parents leur avaient
bien expliqué mais ils espéraient passer à travers
les gouttes. Ils ont vécu une expérience professionnelle
; ils en ont vu les limites et ils nont quune envie, cest
de recommencer et de se battre encore. Je pense que cest de toute
façon bien pour léconomie, pour la citoyenneté,
pour la vie de notre pays et de lEurope.
Olivier
LAS VERGNAS
Quand vous dites : « complétement déculpabilisé
tous les Français
», vous vous avancez un peu. On parle
des jeunes qui sortent de HEC !
Intervention
La mentalité change, notamment en France. On le voit même
dans les écoles dingénieurs. Cest encore plus
difficile.
Max
PEPPOLONI
Ça évolue aussi dans les syndicats
Je dis cela sérieusement.
Les syndicats, qui étaient, au début du siécle, des
syndicats presque révolutionnaires avec des origines ou des adhérents
anarchistes, sont aujourdhui des syndicats qui adhérent plus
ou moins au modéle économique, même sils le
critiquent trés fortement et sils essaient de laméliorer.
Bernard
LORIG
Parmi ceux qui sont en cours dessaimage, il y a un syndicaliste
CGT et un syndicaliste SUD.
Max
PEPPOLONI
Certains syndicalistes CGT ont créé leur entreprise ; je
les connais.
Intervention
Jai envie de taquiner Romain. Votre conception du dialogue social,
jose le dire, est vieille, mais vieille dau moins cent ans
! « Tous les salariés de lentreprise peuvent discuter
avec moi ; ma porte est toujours ouverte. » Cela me fait vraiment
rire parce que cest le discours traditionnel de tous les hiérarchiques.
Le probléme de la citoyenneté et de la démocratie
dans lentreprise est que les salariés puissent sexprimer
face à un pouvoir quand même fort que posséde le dirigeant
de lentreprise, puissent avoir un contre-pouvoir un peu organisé.
Cest bien le probléme et cest pour cela que ce que
vous dites est un peu inquiétant : il ny a de forme organisée
à lintérieur de lentreprise.
Bernard
DEBARGUE
Je vais faire le lien pour quil ny ait pas de débat
sur ce sujet cest le consensus, jespére pas
trop mou. Le dialogue social est un autre outil de performance de lentreprise.
Le CJD travaille depuis longtemps là-dessus nous navons
pas pris tous les trains en retard et dit quil faut des régles
du jeu. Ces régles sont effectivement un dialogue social construit
oô les acteurs, ainsi que leurs prérogatives et leurs missions
sont définis, tout cela dans un esprit de consensus pas mou mais
actif qui fait que lentreprise, à la fin de lannée,
est capable de faire un bilan social tout autant quun bilan fiscal
et économique. Et il ny a pas dautre façon de
le faire. On peut faire une salle play station ou autres
ce sont
des outils daide à la qualité de vie dans lentreprise
mais cela ne remplacera jamais une structure de dialogue. Une structure,
cest-à-dire quelque chose de formel, décrit,
de convenu. Pour cela, il faut
des représentants des deux parties, capables de dialoguer.
Max
PEPPOLONI
On connaît la désaffection des salariés pour les syndicats,
depuis des années. Il nexiste plus de syndicats dans la société
traditionnelle aujourdhui et encore moins dans la nouvelle économie.
Cela veut dire quil ny a pas de contre-pouvoir. Sans contre-pouvoir,
il est évident quil y a un déséquilibre. Cest
la porte ouverte à tous les abus ; Je dis : soyez actifs ; lancez-vous
; engagez-vous dans le sens : prenez des engagements.
Romain
NOUZARETH
Je suis pratiquement daccord avec la taquinerie. La seule différence
est que je nai pas limpression que cest nouveau et que
je lai inventé. Ce nest pas un discours que jentretiens.
Jespére que personne ne le ressent comme cela dans lentreprise.
Mais que lon puisse parler de maniére informelle est quelque
chose qui se passe extrêmement souvent chez nous comme jimagine
que cela sest passé dans beaucoup dentreprises dans
leur jeunesse. Je nai pas de velléités à dire
que jen suis linventeur.
Olivier
LAS VERGNAS
Une question un peu iconoclaste suggérée par la premiére
réflexion dAlain Lebaube à propos de labsurdité
du modéle de lachat groupé, disant que la limite est
atteinte quand lentreprise virtuelle se confronte au réel
et quil faut finalement stocker et livrer. Je me faisais la réflexion
quIcon Médialab est une entreprise totalement virtuelle.
Son produit lui-même est virtuel. Peut-on dire que le modéle
de développement est sans doute différent entre des entreprises
qui sont à lintérieur de la production de virtualité
et celles qui ont un lien trés fort avec le réel ? Ou est-ce
une généralisation hâtive ?
Romain
NOUZARETH
Nous ne vendons pas du virtuel. Nous avons, par exemple, une référence
en commun avec Fisystem : le site du Club des créateurs de beauté,
filiale des 3 Suisses et de lOréal. Il vendait des produits
par correspondance, par Minitel, par téléphone ; il en vend
aujourdhui sur Internet.
Olivier
LAS VERGNAS
Vous ne vendez pas des produits de beauté, vous vendez des sites.
Romain
NOUZARETH
Nous avons créé le site qui permet de vendre.
Olivier
LAS VERGNAS
Pour moi, cest une activité dans le virtuel.
Romain
NOUZARETH
En quoi est-elle plus dans le virtuel quun cabinet conseil ?
Olivier
LAS VERGNAS
Votre entreprise na pas dinteraction physique directe avec
une logistique.
Romain
NOUZARETH
Oui, mais pas plus quune agence de communication ou quun cabinet
conseil., prestataire de services.
Alain
LEBAUBE
Le cas auquel je faisais allusion avec les 200 000 voitures est le cas
de beaucoup de start-up. On peut décider douvrir un site
pour vendre des objets de carnaval, par exemple, parce quon va vers
une période doptimisme, les gens auront envie de faire la
fête, etc. À moment donné, il faut arrêter de
rêver ! En revanche, cela peut servir à un certain nombre
de choses. Cet été, notre journal a publié une série
de Daniel Gilderman sur son Voyage au pays du Web. Il racontait des choses
merveilleuses. Il disait : « Cest formidable parce que jai
découvert que je nétais plus obligé daller
dans le supermarché et que je pouvais être livré chez
moi. Simplement, je me retrouve avec des quantités de paquets dans
mon salon dont je narrive pas à me débarrasser. »
Oô est le progrés ? Il y a une forme de limite à
ce genre de
choses. Il citait un autre exemple extraordinaire de lachat groupé
dun scooter. Il sest aperçu quen fait, ils étaient
: un ! Parce que personne navait envie de ce scooter-là.
Certaines choses ne sont pas réelles, non pas parce quelles
appartiennent à léconomie virtuelle mais parce quelles
nont pas de réalité économique.
Bernard
DEBARGUE
On parle souvent de la Ruée vers lor en essayant de refaire
un peu lhistoire, en simaginant que des créateurs comme
Romain sont en train de défricher les côtes californiennes
à la recherche de lor. Mais quand on regarde bien lhistoire
et ce phénoméne est dailleurs souvent repris
par les analystes ceux qui ont gagné de largent à
lépoque de la Ruée vers lor ne sont pas ceux
qui en cherchaient mais ceux qui vendaient les pelles et les pioches.
Je pense effectivement que Fisystem et Icon Médialab sont plutôt
des vendeurs de pioches et laissent les autres piocher à leur place.
Je leur souhaite une bonne fortune comme ça.
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