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De retour chez Apple, la cinquième vie de Steve Jobs

Steve Jobs et Bill Gates a "D5: All Things Digital" conference de la Silicon Valley en 2007 - Photo Joi Ito

Steve Jobs et Bill Gates a "D5: All Things Digital" conference de la Silicon Valley en 2007 - Photo Joi Ito

Ainsi, revoilà Jobs. Pas le pastiche, le vrai. A en croire le Wall Street Journal, il aurait même subi une greffe du foie. Eveillé. Prêt à entamer une cinquième vie.

Les trois premières (Macintosh, Pixar, iPod), j’avais essayé de les esquisser dans le portrait paru il y a cinq ans et reproduit ci-après. Depuis, il y a eu l’iPhone, et ses applications. Cette semaine, il reprend le boulot: on l’a aperçu sortant du siège d’Apple ce lundi.

Une fois de plus, Jobs revient tel l’enfant prodigue, lui qui, abandonné à ses premiers jours, a grandi, adopté par un couple de la classe moyenne de Mountain View. A quoi ressemblera le prochain épisode?

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Janvier 1984, un Américain mal rasé annonce la sortie d’une machine de 7 kilos, le premier ordinateur avec écran couleur: il le baptise Macintosh. Le jeune homme fait la couverture deTime Magazine et beaucoup d’envieux. Vingt ans plus tard, Steven Paul Jobs, patron d’Apple, a écoulé plusieurs dizaines de millions de Mac et a lancé en Europe le mini-iPod, une version miniature – un paquet de cigarettes – d’un baladeur numérique capable d’enregistrer jusqu’à 1 000 chansons à partir d’un site Internet. Le lancement était prévu en mars 2004, mais ce petit bijou électronique a rencontré un tel succès aux Etats-Unis que les usines ne pouvaient fournir le Vieux Continent à temps. A la surprise générale, Jobs et sa bande ont alors démontré qu’il était possible de vendre de la musique en ligne – 99 centimes d’euros par chanson – sur le site iTune Music Store.

L’alter égo de Jackie Onassis

Impossible de caractériser Jobs en quelques lignes. D’abord parce qu’il se surprotège. Capable de faire attendre plus de trois heures un journaliste venu spécialement d’Europe, pour ne lui accorder qu’une entrevue de cinq minutes, où, entre deux soupirs, il élude la majorité des questions. « Ce mec, c’est, dans les affaires, l’équivalent masculin de Jackie Onassis en politique: un être incontournable, qui a marqué son temps, mais dont personne n’a percé les vrais ressorts », explique Alan Deutschman, journaliste à Vanity Fair et auteur de La Seconde Vie de Steve Jobs. Ensuite, parce qu’il est complexe, difficile à ranger dans une catégorie. « Il a la créativité de Sergey Brin et de Larry Page, les deux fondateurs de Google, l’expérience du fabricant d’ordinateurs Michael Dell, et la pugnacité de Carly Fiorina, la patronne de Hewlett-Packard », admire un responsable de l’institut d’études américain Forrester Research.

Bref, on n’est guère plus avancé. Par où commencer? Un mot (inévitable) sur son apparence? Qui, du fait de ses éternelles baskets blanches New Balance, jure avec celle des grands patrons. De ses goûts culinaires, végétariens depuis son voyage en Inde alors qu’il avait 20 ans? De son idylle supposée, à l’époque, avec Joan Baez? Autant d’éléments qui ont fait de lui le bad boy de l’informatique. Ou bien de sa maison très Vieille Angleterre achetée au cœur de Palo Alto, en Californie, où, depuis qu’il est père de quatre enfants, il mène une vie bien rangée, son coupé Mercedes dans le garage.

Un caractère de cochon

En fait, pour croquer le bonhomme, mieux vaut retracer son parcours. Celui d’un insatisfait qui n’envisage son existence que comme une suite effrénée de projets, menés à bien ou avortés, peu importe. « La vie est courte. Et nous allons tous mourir bientôt. Si l’on veut agir, c’est maintenant », répète-t-il à l’envi. Il est né en 1955. Enfant abandonné, Steven Paul est adopté par Paul et Clara Jobs de Mountain View, une ville sans histoire de Californie. Steve a une sœur biologique, Mona Simpson, qui deviendra romancière à succès (Anywhere but Here, A Regular Guy), il ne la rencontrera que beaucoup plus tard. L’enfance est bien tranquille. A 17 ans, « parce qu’il s’ennuie », la légende dit qu’il appelle – chez lui! – William Hewlett, pour lui demander ce qui l’a poussé à monter son entreprise. Contre toute attente, le cofondateur de Hewlett-Packard ne lui raccroche pas au nez, mais, amusé, lui propose un stage.

stevejobs4.jpgC’est là que Jobs rencontre Steven Wozniak, passé par Berkeley. « La première personne qui s’y connaissait plus en électronique que moi », reconnaîtra Jobs par la suite. A l’époque, en 1976, Steve a 21 ans, Woz 26. Ils s’entendent si bien qu’ils passent leurs week-ends à bidouiller, dans le garage du père de Steve, l’Apple I, le premier d’une longue lignée d’ordinateurs personnels. Jobs a l’idée saugrenue de brancher sur cet écran une «souris», une invention tout juste sortie des labos de Xerox. Cela plaît. En 1980, la firme entre en Bourse et recrute. Jobs s’est mis en tête de débaucher comme directeur John Sculley, un cadre qui fait des merveilles chez Pepsi. Et l’aborde ainsi: « Dis-moi, John, tu préfères passer le reste de ta vie à vendre de l’eau sucrée ou bien à changer le monde? » Tope là! « Ses propos naviguaient entre une nonchalance désarmante et des arguments qui partaient dans tous les sens. A chaque fois, pourtant, il possédait le talent d’emporter l’adhésion du plus sceptique », se souvient Sculley. La même année, Jobs lance sans grand bonheur l’ordinateur Lisa – du nom de sa première fille – mais surtout le Macintosh, avec le succès que l’on sait. Tout va bien. Sauf que le caractère de cochon de Jobs le rend odieux. « Capable d’organiser une soirée très chic à l’opéra ouverte à tous. Puis de ne plus prononcer un mot une semaine durant», raconte un ancien collaborateur. La tension monte, notamment avec Sculley, qui, devenu très influent, le pousse vers la sortie en 1985.

Beaucoup disaient Jobs fini

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Beaucoup disent alors Jobs fini, que l’ex-petit prodige n’était qu’une fausse valeur, qui va profiter de son pactole pour faire un nouveau tour du monde. Mais il déjoue tous les pronostics. Pas de retraite dorée pour lui. Il rachète Pixar, une société de réalisation alors en difficulté au producteur George Lucas (La Guerre des étoiles). Jobs met pour cela 10 millions de dollars sur la table, un investissement que peu prennent au sérieux. Quinze ans plus tard, la firme qui a produit le Le Monde de Nemo et Toy Story en vaut bien plus. « Nous ne dessinons pas des contes de fées, mais des histoires d’aujourd’hui », lâche-t-il pour expliquer ce succès.

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En 1986, Steve l’infatigable crée Next (au suivant, en anglais), une compagnie qui, espère-t-il, va inventer l’ordinateur idéal pour les étudiants. Seules 50 000 unités seront vendues, et plus cher que prévu. C’est un échec, mais, pourtant, à ce moment-là, il va réussir son coup de maître, persuader Apple, grâce à des amis encore dans la maison, de racheter Next et sa technologie. Non seulement cela le sauve, lui, de la faillite, mais il revient, tel le fils prodigue, dans la société qu’il a cofondée. Au départ, il occupe des postes insignifiants, mais cela ne dure pas, car Gilbert Amelio, le nouveau patron d’Apple, un financier qui ne pense qu’à réduire les coûts, est de plus en plus critiqué en interne. Jobs, lui, est applaudi à chaque présentation de produits. Peu de temps après, Amelio est remercié – «Jobs n’est qu’un assoiffé de pouvoir!» dira-t-il. Et voilà, début 1997, Steve derechef aux commandes.

C’est un nouveau Jobs qui se dévoile alors. « Il demande des conseils autour de lui et, surtout, en tient compte; il a beaucoup appris de ses erreurs », observe Regis McKenna, un gourou de la communication dans la Silicon Valley. «Il a gagné en finesse», confirme Jean-Louis Gassée, qui le connaît bien puisqu’il avait lancé la division française d’Apple en 1989. La firme, qui a frôlé plusieurs fois la faillite, est alors en pleine forme. Elle vend davantage d’iPod que d’ordinateurs! Plus de 805 000 pendant le premier trimestre 2004, neuf fois plus que l’année précédente. Assez pour faire bondir sur le prmier trimestre de 2004 de 29% les ventes (1,9 milliard de dollars) de cette firme de 10 000 salariés.

Deux semaines pour choisir une machine à laver

Et si Jobs rencontre un tel succès, c’est qu’il se vit comme un artiste. « Il a créé les premiers ordinateurs indigo, mandarine, myrtille... », rappelle un consultant. « Il a une certaine grâce dans l’imagination. Il préfère une ligne épurée à un tableau de Jackson Pollock », complète Jean-Louis Gassée. Cela le poursuit même à la maison. « Quand il a dû changer de machine à laver, il a réfléchi deux semaines entières sur l’esthétique de l’appareil à acheter », se rappelle un proche.

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Cette recherche vire parfois au harcèlement. « J’ai travaillé au côté de Jobs durant deux ans; le plaisir a vite laissé place à l’horreur: il hurlait parfois en pleine nuit au téléphone », se rappelle Alice, une ancienne employée de Next. Avec plusieurs amis, elle fair partie desWorkaholics Anonymous, une association d’adultes anéantis par une vie professionnelle difficile. Aujourd’hui retranchée dans une résidence arborée, Alice s’est mise à la peinture…

Lui n’est pas près de raccrocher. « Si vous regardez bien, Jobs a eu trois vies. D’abord celle de l’inventeur de l’ordinateur personnel, où il a dû se frayer un chemin différent de celui de Microsoft. Ensuite, celle du cinéma avec Pixar. Et puis celle du triomphe de du mini-iPod, où il a inventé le concept de musique payante sur Internet. Y en aura-t-il une quatrième? Autour du sans-fil peut-être ?» en vient alors à s’interroger l’institut d’études Gartner Group.

Jobs assure que ce n’est plus l’argent qui le fait courir. «Je « pesais » plus de 1 million de dollars à 23 ans. Plus de 10 millions un an plus tard, et plus de 100 à 25. Si je faisais cela pour l’argent, je me serais arrêté.» Ou encore: «Je ne suis pas un bon investisseur. Mon objectif n’est pas d’être le plus riche du cimetière.»

48 heures chrono (NKM en Californie, jour 2)

L'université Stanford - Photo gogoninja (cc)

L'université Stanford - Photo gogoninja (cc)

Vendredi dernier, je postais mon premier billet en direct de Facebook, où j’avais rendez-vous pour discuter de leur business model et de protection des données personnelles. Mon déplacement à San Francisco aura été passionnant, mais l’agenda était complètement fou. C’est arrivée à New York, après un vol de nuit assez spartiate et une série de rendez-vous le matin dont je vous parlerai plus loin, que j’ai enfin le temps d’écrire cet article !

J’ai donc commencé ma tournée de la Silicon Valley par Facebook. Ambiance très sympa, on a discuté à la cafétéria, haut lieu de toutes les boites de la Silicon Valley. Entre distributeur gratuit de barres chocolatées et fontaine à café «organic» j’ai pu aborder les sujets sérieux avec Chris Kelly, le Chief Privacy Officer. En fait, sur la protection des données personnelles, Facebook fait peut-être plus que les autres grands réseaux sociaux. Probablement parce qu’ils sont plus sous pression. Le processus qu’ils décrivent, concernant le paramétrage des données que l’on souhaite divulguer, l’absence de contact direct entre les annonceurs et les facebookers (Facebook achemine les pubs et ne donne pas accès au fichier des utilisateurs pour les pubs ciblées), est relativement rassurant. Pour autant, des progrès restent à faire, et Facebook n’a pas véritablement apporté de réponse construite à mes questions concernant la nécessité d’autoriser l’effacement complet de ses données personnelles quand on le souhaite, par exemple. Et puis, ils ont un problème avec l’utilisation par les mineurs. La Loi américaine les oblige à obtenir le consentement écrit des parents pour les mineurs de moins de 13 ans. Comme ils n’ont pas réussi à automatiser ce processus, ils ont tout bonnement interdit Facebook aux moins de 13 ans. Mais comment peuvent-ils vérifier que les utilisateurs ont atteint l’âge obligatoire, ils ne le savent pas eux-mêmes. Et d’ailleurs, un membre de ma délégation a une fille de 10 ans qui utilise Facebook. Ces problèmes doivent être réglés, mais tant qu’un système d’authentification fiable ne sera pas mis en place sur Internet pour les utilisateurs, par exemple la carte d’identité électronique, ça sera difficile.

J’ai également rencontré Reid Hoffmann, de Linkedin, le réseau social dédié aux professionnels. C’est la mode dans la Silicon Valley, on a également discuté dans la cafétéria. Il faut dire que nous sommes nombreux, et qu’une simple salle de réunion ne suffit pas à tous nous recevoir !
Reid Hoffmann est à la fois un chef d’entreprise heureux, avec une boite qui fait du bénéfice et qui double presque son chiffre d’affaires tous les ans, et un investisseur avisé, un des business angels les plus efficaces de la vallée. La discussion tourne autour de l’impact de la crise sur le secteur TIC. Et ses réponses, que j’ai entendues plusieurs fois et de plusieurs interlocuteurs, sont rassurantes. Non seulement il ne pense pas que la crise ait un effet trop dur sur le secteur, mais en plus, il est convaincu que, si l’écosystème de l’innovation est maintenu, qu’on laisse les investisseurs faire leur travail et que les jeunes entrepreneurs continuent d’être motivés et innovants, le secteur des TIC sera le grand gagnant de la reprise, en l’accélérant, et en donnant aux autres secteurs de l’industrie et des services les moyens de rebondir rapidement. Linkedin, à ce propos, est très utilisé en ce moment par les entreprises qui veulent recruter de manière très ciblée des jeunes talents dans l’informatique et les services.

Puisque je vous parle de l’investissement, je dois vous dire également un petit mot des différents investisseurs que j’ai rencontrés dans les environs de San Francisco. J’ai pu parler avec des capitaux risqueurs (Venture capitalists dans le texte) des investisseurs du premier jour (early seeders), des chercheurs de talents. Tous ces leviers de financement et de repérage et d’accompagnement des jeunes pousses sont situés géographiquement à proximité de Stanford, le joyau de la Silicon Valley, d’où viennent nombre des grands entrepreneurs qui ont fait Google, Facebook, Apple, etc.
Il y a donc bien un écosystème, tout cela se complète et s’articule et a également une réalité géographique.

Le pouvoir des idées - Photo Brajeshwar (cc)

Le pouvoir des idées, une initiative rassemblant des VC, organisés par The Economic Times - Photo Brajeshwar (cc)

Pierre Lamond, par exemple, est un français installé dans la Vallée depuis plus de 30 ans. Il vient de quitter Sekoïa, les Venture capitalists légendaires qui ont par exemple financé Google, pour rejoindre Khosla Ventures, autre entreprise de Venture Capitalism plus orientée sur les clean techs et les green techs. Vous imaginez bien que je ne pouvais pas rater ça ! Cet homme, qui flaire les bonnes affaires comme pas un, a décidé d’investir dans les clean techs, parce qu’il est persuadé que c’est l’Industrie de l’avenir dans la Vallée. Non pas que les TIC doivent à terme disparaître, mais que leur prolongement naturel, leur avenir, se situe dans les clean techs. La jonction de ces deux univers, nécessaire, porteuse d’espoir économique et d’opportunités pour mieux respecter notre environnement, est imminente. Et c’est maintenant qu’il faut construire les entreprises de demain : rendre les réseaux d’énergie intelligents, mieux connaître sa consommation pour la maîtriser, organiser un véritable système d’information des ressources naturelles dans tous les domaines, de leur renouvellement, des niveaux de consommation raisonnables, voilà l’enjeu ! Nous ne sommes, en France, pas en retard, mais nous manquons de lieux comme la Silicon Valley pour assurer le développement rapide et harmonieux des industries de demain. Les pôles de compétitivité sont des pistes, les simplifications administratives en cours vont dans la bonne direction, mais nous avons encore des progrès à faire dans la mobilisation de l’investissement privé. Du coup, j’invite M. Lamond à Paris, et je lui transmets toutes les informations sur les projets cleantechs en cours en France, afin, peut-être, de le convaincre d’investir ailleurs qu’en Californie. J’ai bon espoir, il avait l’air très attentif à mes arguments.

Pierre Lamond nous l’a bien dit, il est toujours à la recherche de jeunes entrepreneurs dynamiques, avec des idées, mais surtout de la suite dans les idées. Mais ce n’est pas tout, les montants en jeu sont déjà suffisamment importants pour que les entrepreneurs qui se présentent à lui aient déjà de quoi faire une démo de leurs produits, aient une société légalement existante , aient quelques références. Pour cela, rien de tel qu’un «early seeder»; j’en ai rencontré deux, Paul Graham et Jessie Lininvgston, de l’incubateur « Y combinator« . Leur job à eux, c’est de tester les personnalités des jeunes porteurs de projet, leur motivation, puis de les aider à préciser leur business plan, «d’incorporer» leur société, bref de s’occuper de la paperasse, et d’investir contre une part de leurs actions entre 5000 et 15000 $ en fonction du nombre de fondateurs de la société. Tout cela se fait par appel à projets, ouverts au monde entier. Les heureux lauréats sont accueillis au coeur de la Silicon Valley pendant trois mois, pour affiner leur projet et enfin le présenter à un panel des plus gros venture capitalistes de la Vallée. Je ne peux qu’encourager mes lecteurs les plus entreprenants à leur envoyer une candidature, mais ce que je veux aussi, c’est que ce type de dispositif se développe chez nous, parce qu’on ne peut pas se contenter de voir partir nos meilleurs cerveaux en Californie !

Pour cela, il nous faut une mini vallée. Je pense que le plateau de Saclay est une bonne piste pour cela. Mais il va nous falloir travailler vite et dur pour arriver, à notre échelle, à créer une oasis pour jeunes pousses ! C’est un travail que je veux mener en commun avec Valérie Pecresse. Ça tombe bien, nous nous sommes croisées en Californie, et nous avons rencontré toutes les deux le Président de Stanford, l’Université qui est au coeur de tout le dispositif. Ce fut une discussion très alerte, et passionnante. Il faut dire que l’homme dirige la Rolls des Universités. Le trésor de guerre de Stanford, c’est plusieurs milliards de $ ! Les dons à Stanford, l’année dernière, c’était 700 millions de $ et plus de 40 000 donateurs ! Stanford est en compétition féroce avec ses homologues américaines et internationales. Ils essayent d’attirer les meilleurs étudiants et les meilleurs profs, et leurs arguments, à la fois en terme d’excellence de la formation et de conditions matérielles d’étude et de salaire des enseignants sont tout à fait exceptionnels. Contrairement aux idées reçues, même une université privée américaine est financée au moins pour le tiers par le gouvernement fédéral américain, le reste provenant des frais d’inscription (très élevés, mais avec des systèmes de bourses) et du produit des prestations que peut rendre l’université à des sociétés privées. Résultat, les investisseurs viennent repérer les meilleurs étudiants, et les meilleurs profs, pour leur proposer de monter des entreprises. Les étudiants en fin d’étude et voulant prendre des risques sont accompagnés, les profs peuvent prendre deux années sabbatiques pour lancer leur startup et revenir ensuite enseigner.

Palo-Alto sur sur Google Map

Palo Alto, le joyau du high-tech, vu sur Google Map

Tout cet écosystème de l’innovation est heureusement connu et observé par des Français, et pas des moindres, qui sont là pour effectuer une veille active et alimenter la réflexion des décideurs de notre pays. Dans cette catégorie, il y a les Orange Labs, où j’ai été accueillie juste avant de quitter la vallée par Georges Nahon, qui m’a fait une présentation remarquable de l’histoire de l’innovation dans la Silicon Valley, qui date des premiers fondeurs de puces dans les années 60. On voit bien les évolutions des grandes tendances, qui partent de l’équipement et du matériel avec Intel, HP, puis IBM et Sun, pour aller vers les logiciels avec Apple qui fait la transition, puis Microsoft (c’est vrai qu’ils ne sont pas dans la vallée, mais difficile de les ignorer), pour enfin arriver aux réseaux sociaux et au web 2.0 . Ce que cette présentation permettait d’éclairer, c’était la succession des générations d’utilisateurs qui deviennent de plus en plus prescripteurs, et dont les usages façonnent l’industrie de demain. On offre plus un produit au consommateur, on ne crée pas un besoin, on anticipe sa demande. Cela change tout ! Et cela va s’accélérer, puisque nous avons désormais devant nous une génération qui a grandi avec l’ordinateur et le téléphone mobile.

Autre info intéressante, au passage, les femmes sont de plus en plus présentes à tous les niveaux de décision dans la Silicon Valley, comme ailleurs… Je le savais déjà figurez-vous, mais cela fait toujours plaisir de le voir confirmé même dans un milieu, celui de l’informatique, traditionnellement très masculin. Messieurs, ne vous inquiétez pas, avec les taux de croissance du secteur, il y aura de la place pour tout le monde. Même pas la peine de vous pousser, on trouve notre place toutes seules !

Dans la catégorie des observateurs, il y a L’Atelier BNP Paribas et son président dynamique et convaincu, Dominique Piotet. Son slogan, traquer l’innovation. Et il y arrive pas mal ! Il conseille les boites, toutes les boites et pas uniquement la BNP, qui veulent mieux comprendre ce monde mouvant de la Silicon Valley, mieux anticiper les tendances de demain, investir dans des jeunes pousses prometteuses.

Pour lui, l’avenir est clairement dans les systèmes ouverts, open source, interopérables. Non pas par idéologie, mais parce que les jeunes pousses, aujourd’hui, n’ont pas les moyens de déposer des tonnes de brevets, ni de répondre à ceux qui pourraient les accuser préventivement de violer les leurs. Par ailleurs, si elles ont une bonne idée, et la développent, il faut qu’elles puissent, pour le reste de leur produit, profiter des codes déjà existants et déjà rédigés. Il faut être rapide et agile, on a plus le temps de réinventer la roue. Pour cela, l’open source est une vraie piste, et même les plus gros nous en ont parlé.

Google, par exemple, ce monstre de puissance, goguenard et sympathique, dont les développeurs jouent au beach-volley sur le campus, et dont les cantines gratuites attirent à l’heure de mon arrivée les milliers d’abeilles de la ruche, avec lesquelles je fais la queue avec mon plateau-repas. Google est sur tout les fronts. D’abord, celui de la pub, avec un système de monétisation des contenus incroyablement efficace, ce qui le rend d’ailleurs un peu effrayant. Ça serait trop long à expliquer ici, mais je compte sur le prochain diner de blogueurs que j’organise mercredi prochain pour en reparler. Les ambitions de Google sont à la démesure de sa puissance actuelle : Organiser l’information du monde. Bien entendu, cela implique de notre part à tous, politiques, citoyens, une vigilance accrue face à une entreprise qui nous offre des produits et des services devenus pour chacun de nous indispensables aujourd’hui. Mais cela nous oblige également à regarder attentivement et comprendre leur stratégie. S’ils en sont arrivés la, c’est qu’ils sont meilleurs que les autres. Il faut se le rappeler, et comprendre pourquoi. Et se réjouir aussi, parfois, de leurs initiatives, notamment dans le domaine des cleantechs, ou ils investissent dans la voiture stockeuse d’énergie, les « smart grids« , qui permettent une utilisation plus rationnelle de l’énergie, et qui proposent des applications simples et puissantes s’appuyant sur les nouveaux compteurs électriques et qui peuvent vous fournir en temps et réel et avec un historique complet et visuel votre consommation domestique. J’ai moi-même pu constater dans ma mairie de Longjumeau à quel point la connaissance fine de sa consommation électrique pouvait entraîner des économies substantielles (environ 15% à la mairie) juste par une adaptation des comportements.

En parlant de simplicité et de puissance, j’ai également rencontré les dirigeants d’Apple, et la discussion que j’ai eue avec Bud Tribble a permis de conforter ma conviction que, pour ce qui concerne la valorisation des contenus culturels sur Internet, les deux maîtres mots étaient simplicité et lisibilité de l’offre. C’est bien ce qu’a fait Apple avec Itunes. Des prix uniques, une offre vaste, une utilisation possible sans DRM. Résultat, un immense succès commercial, et des dizaines de millions d’utilisateurs qui sont écoutent de la musique à partir d’une offre légale. Peut-être que cette simple et puissante leçon de Steve Jobs mérite d’être méditée dans la perspective des discussions que j’engage en France sur le thème «Internet pour la création» ?

Je ne peux pas terminer la narration forcément subjective de ce marathon sans mentionner deux moments agréables et porteurs d’espoirs. D’abord, la Mairie de San Francisco où j’ai été reçue par Chris Vein, le Chief Information Officer. Les Américains regardent avec beaucoup d’attention, et d’envie (eh oui !) la manière dont nous déployons le haut débit dans nos villes et nos campagnes. Et ils sont comme nous, peut être plus que nous à ce stade, en train de révolutionner les rapports entre les administrations et les citoyens, en utilisant au maximum les réseaux participatifs et l’information en temps réel. Figurez vous que la Maire de San Francisco tweete. ET que ça marche. Cela lui permet de rajouter un canal de communication à ceux traditionnels dont il dispose et qu’il n’abandonne pas, mais, ce faisant, de toucher un public qui ne suit pas les débats municipaux, et qui pourtant peut être directement impacté par les mesures prises par la municipalité. L’équipe de Chris a été très chaleureuse, et a insisté sur leur volonté de travailler avec moi et mon équipe dans les mois à venir, afin de comparer les politiques françaises et américaines en matière de gouvernement électronique, et d’échanger les meilleures pratiques. Et bien, on fera ça !

Enfin, j’ai rencontré le patron de Mozilla, John Lilly, comme je vous l’avais tweeté. À la cafétéria, comme vous le devinez, accompagné d’une équipe aussi diverse que peut l’être l’Amérique d’aujourd’hui (même si ça manquait un peu de femmes quand même…). Firefox, c’est l’exemple que l’open source peut marcher, mais de ces propos, je retiens aussi une certaine impuissance à pouvoir appliquer toute la philosophie du libre, faute de moyens. La protection stricte de l’intimité des utilisateurs, l’absence de commercialisation de leurs données personnelles, cela a un coût, qu’il faut pouvoir financer, ce que même des entreprises majeures du libre comme Firefox n’ont pas les moyens de faire aujourd’hui. C’est dommage, et si les tenants de l’open source et du libre arrivent à briser ce plafond de verre, ils seront, plus que jamais, j’en suis convaincu, en mesure d’offrir aux utilisateurs des produits en tous points et dans tous les domaines extrêmement compétitifs.

Je pars maintenant en train pour Washington et, arrivée à l’hôtel, je vous dirai deux mots de ma matinée du samedi à New York. Bonne soirée à tous !

Quand la France n’est que 23e mondiale…

Ariane

Pourquoi ne pas réussir dans le high-tech comme on le fait dans le spatial ? - CNES/ESA/Arianespace

Question technologies, c’est plutôt inquiétant, et cela ne semble pas près de s’arranger… Et si nous avions un peu pris de haut, et dévalorisé, la simple production, dans l’industrie lourde comme dans le high tech ?

Rendu public début mars, le classement a été accueilli, de la part de nos élites, par un silence gêné. Établi par l’Union internationale des télécommunications, il hiérarchise les pays en fonction de leur degré d’équipement et de leur compétence technologique. La France, 5e puissance économique mondiale, arrive en… 23e position. Derrière Macao et bien après l’Autriche. Certes, il ne s’agit pas du premier état des lieux alarmiste sur la situation du high-tech français. Du clairvoyant rapport Minc-Nora, publié en 1967, au plus récent plan Besson, en passant par les préconisations Jouyet-Lévy (2007), la production d’analyses réclamant une marche forcée de notre pays vers l’économie numérique est devenue un sport national.

S’est-on, pour autant, tourné les pouces ? Pas vraiment, à en voir la quantité de mesures adoptées ces trente dernières années. C’est davantage leur efficacité qui est en cause. Un constat d’autant plus cruel que le secteur – 50 000 entreprises dans l’Hexagone – se révèle stratégique, en période de sévère récession. N’est-il pas à même d’apporter, au bas mot, un demi-point de croissance, chiffrait déjà la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, en 2007 ? « Si on ne fait rien, on va se priver de 1 million d’emplois ! » s’enflamme, de son côté, la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication.

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Une urgence amplifiée par les dernières nouvelles du front, qui ne sont pas particulièrement réjouissantes. Après avoir échappé – heureusement – à la revente pour « 1 franc symbolique » au coréen Daewoo, au milieu des années 1990, le groupe Thomson, qui, bien aidé par ses précieux brevets aux États-Unis, a connu depuis un joli parcours, se retrouve de nouveau fragilisé. Quant à l’équipementier télécoms Alcatel, il devra accumuler un paquet de contrats, comparable à celui signé avec Verizon en février ou, plus récemment, avec China Unicom, pour se remettre de la fusion mal pensée avec Lucent, en 2006, qui a diminué sa taille d’un cinquième.

Non seulement les champions historiques sont sur le déclin, mais le pays n’a pas su en faire émerger de nouveaux. Aux États-Unis, la majorité des leaders actuels (Microsoft, Google…) n’existaient pas il y a trente-cinq ans. À la différence de la France, où les Vivendi (ex-CGE), Orange (France Télécom), Lagardère ou Bouygues tiennent toujours le haut du pavé. Et la croissance fulgurante de start-up (Exalead, Free, Vente-privée.com…) ne débouche pas encore sur la naissance d’un nombre suffisant de géants mondiaux : Dassault Systèmes ou encore Ubisoft apparaissent ainsi comme des exceptions. Certes, le secteur compte quelques sociétés de services phares (Capgemini, Altran…). Mais l’un des joyaux de l’Hexagone, Business Objects, est tombé, fin 2007, dans l’escarcelle de l’allemand SAP.

Dès lors, d’où viendra la relève ? Notre pays ne manque pas de talents : nos ingénieurs, les mathématiciens comme les designers, continuent à être plébiscités à l’étranger. Ni d’idées : les projets foisonnent. Mieux, il est administrativement plus facile de créer une entreprise en une journée depuis l’entrée en application, le 1er janvier, du dispositif « auto-entrepreneur ». Pas moins de 75 000 créateurs de projets s’y sont d’ailleurs engouffrés.
Même l’accès aux premiers financements a été singulièrement facilité. « Grâce à la loi sur le pouvoir d’achat, qui permet aux riches ménages de soustraire de l’impôt sur la fortune jusqu’à 50 000 euros investis dans une start-up, j’ai converti des pharmaciens à l’actionnariat privé », se réjouit Franck-David Colin, fondateur du site d’intermédiation Faisonsaffaire.com. « Rien que pour cet avantage, je ne m’oppose plus à l’existence de l’ISF », plaisante Denis Payre, cofondateur de l’association patronale Croissance Plus, par ailleurs ferme défenseur du bouclier fiscal.

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Si elle a été au rendez-vous, l’aide publique gagnerait cependant à être mieux allouée. « À travers une dizaine de secteurs clefs », préconise-t-on à la Fieec, citant par exemple l’e-santé ou les technologies durables… Et aussi géographiquement. C’est la conviction de Bernard Charlès, directeur général de Dassault Systèmes, qui appelle à une concentration du nombre de pôles de compétitivité : lancées en 2005, ces « zones de priorité d’investissement » sont aujourd’hui au nombre de 71 sur le territoire…
Pour atteindre une taille critique, c’est aussi et surtout de commandes sonnantes et trébuchantes que les jeunes pousses ont besoin. Une idée trottait dans la tête de nos dirigeants depuis longtemps : répliquer en France le Small Business Act, un texte en vigueur aux États-Unis depuis 1953 et qui garantit aux PME un minimum de 20 % des commandes publiques, ainsi que l’obligation de raccourcir le délai de règlement des factures. Or, à l’issue de sa présidence de l’Union, fin 2008, la France n’a réussi à faire avaler à l’Europe qu’une demi-mesure. « Dans l’état actuel des choses, les dispositions sont uniquement incitatives », regrette Olivier Ezratty, consultant en innovation et professeur à l’École centrale de Paris.

Une erreur : dévaloriser la fabrication

Reste que l’État ne peut pas tout faire. L’industrie française paie aussi ses erreurs stratégiques, comme la dévalorisation, au début des années 2000, de la fabrication. Nombre de nos industriels doivent amèrement regretter d’avoir cédé trop facilement à la mode du « fabless » pour répondre à la concurrence asiatique. C’est le modèle inverse qu’a choisi Apple. Devenu constructeur de mobiles avec l’arrivée de l’iPhone, la firme californienne a gardé le contrôle de ses sous-traitants, même s’ils opéraient en Asie. Car c’est bien la mainmise sur la production qui permet constamment d’enrichir l’offre logicielle et donc de monter en gamme. Une option que n’a pas négligée, à raison, Violet, le fabricant français de Nabaztag (voir Mir:ror). Ou encore la PME Archos. Au départ simple fabricant de baladeurs numériques multimédias, cette entreprise industrielle, née en Haute-Loire en 1988, est devenue il y a quatre mois constructeur de netbooks, de légers ordinateurs connectés à Internet. Renouant avec un rêve qui fait aujourd’hui malheureusement figure d’exception : devenir un géant de l’électronique… issu de l’Hexagone.

le 27 mars 2009

Légende photo Ariane : Décollage du lanceur Ariane 5 ECA, vol 164 le 12 février 2005 depuis le Centre spatial guyanais.
Avec la qualification de la dernière version du lanceur européen, Ariane 5 ECA devient un des lanceurs les plus puissants du monde. (CNES/ESA/Arianespace/CSG Service Optique, 2005)

 

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