Lundi 2 février 2009, 02:33 | in Internet
Joi Ito: “Vers une économie de la découverte”
Joi Ito, le PDG de Creative Commons, qui propose des licences flexibles pour les œuvres de culture ou de savoir, estime que “l’âge des pyramides” est fini.
(photo CC/Roger Barnett)
Lefigaro.fr : que sont les licences Creative Commons et quelle philosophie du savoir et de la culture est à ses racines ?
Joi Ito : Creative Commons est une organisation à but non lucratif qui propose des licences-type d’utilisation de contenus, qu’il s’agisse de musique, de littérature ou de recherche scientifique. Actuellement, vous avez deux régimes légaux, le copyright et le domaine public. Creative Commons permet au créateur de se placer où il veut entre ces deux extrêmes, en attribuant à sa création des permissions et des restrictions sur la modification de son œuvre, son utilisation commerciale ou son attribution.
Nous sommes partis du constat qu’il n’a jamais été aussi facile de partager d’un point de vue technique, mais que c’est toujours extrêmement compliqué d’un point de vue légal. Il s’agit donc de créer un standard juridique ouvert, car les standards sont la clé du succès sur le web.
Concrètement, imaginons que je sois photographe. Que m’apporte de placer mes clichés sous une licence Creative Commons ?
Quand vous mettez des photos en ligne, des gens de tous horizons veulent les réutiliser pour des usages très différents. A chaque fois, ils doivent vous contacter pour vous demander une permission, ce qui peut prendre beaucoup de temps. Une licence CC vous permettra d’indiquer clairement que vous autorisez par exemple l’usage de vos photos pour des motifs non commerciaux, en citant votre nom. De cette façon, les blogueurs pourront les utiliser, et vous récupérerez du trafic et de la notoriété grâce à eux, mais si une entreprise veut se servir de la photo pour une pub, elle devra vous payer. Cela dit, le trafic n’est qu’une des raisons pour laquelle les gens veulent partager ou combiner des contenus. Pour nos Science Commons, ce sont des scientifiques qui souhaitent mettre en commun des bases de données de connaissances, et les problématiques sont différentes. (pour plus d’exemples concrets, voir les bande-dessinées explicatives ici)
2008 a été une belle année pour Creative Commons, avec des initiatives de Nine Inch Nails ou Radiohead, ou encore Barack Obama qui a passé tout son site change.gov sous licence CC.
C’est certain, cela donne un beau coup de projecteur. Cela dit, la grande majorité des gens ne comprennent rien au régime du copyright. Donc, oui, le public commence à mieux nous connaître, mais il faudra encore du temps pour qu’il appréhende vraiment l’outil et l’utilise à grande échelle.
Barack Obama et, dans sa roue, le président bulgare, utilisent désormais Creative Commons sur leurs sites officiels. Pensez-vous être un facteur de transparence politique ?
Indirectement, peut-être. Car pour l’heure, si vous voulez faire un documentaire sur George W. Bush, vous devez vous adresser aux grands médias, qui vous refuseront la plupart du temps l’autorisation d’utiliser leurs images. Je pense et j’espère que les autres gouvernements y viendront aussi.
Justement, vous avez rencontré hier le cabinet de la ministre de la Culture Christine Albanel. La France connaît un intense débat sur une loi nommée Création et Internet. Que vous êtes-vous dit ?
Comme avec tous les responsables que je rencontre, j’ai présenté Creative Commons comme une infrastructure neutre plutôt que comme un choix politique. Beaucoup de nos interlocuteurs pensent que nous sommes anti-business, anti-entreprise et marqués à gauche. Nous leur répétons donc d’abord que nous n’essayons pas de changer les lois, et nous n’avons aucun objectif politique.
Cela dit, la loi qui est actuellement en débat touche directement votre domaine, qui est la culture et son partage sur internet. La loi propose de couper les abonnements des gens qui téléchargent illégalement, qu’en pensez-vous ?
Je ne peux exprimer aucune prise de position en tant que PDG de Creative Commons. Maintenant, à titre tout à fait personnel et de ce que j’en sais, je pense qu’il s’agit avant tout d’une démonstration à l’intention des entreprises, pour montrer que le gouvernement est là et s’en occupe. Telle que je l’ai compris, votre loi peut être un outil de prévention et de négociation, mais ce genre de loi coûte souvent très cher à mettre en œuvre pour un effet souvent négligeable. Donc si j’étais au gouvernement, je dirais « ok, pourquoi pas, mais quelles initiatives les entreprises vont-elles prendre en échange ? » Ce peut être des plateformes de téléchargement uniques, ou des abonnements où vous payez 5 euros par mois pour télécharger à volonté. De nombreuses options existent, mais quoi qu’il en soit, ce sujet est avant tout une question d’équilibre.
Beaucoup d’internautes disent être d’accord pour payer les artistes mais pas les intermédiaires qui, à leurs yeux, ne sont plus légitimes puisque le support physique a disparu, et que les vecteurs de promotion ont changé…
Je comprends que les intermédiaires essayent de protéger leur gagne-pain. Mais aujourd’hui, avec la dématérialisation, le problème de la distribution est réglé et les marges descendent. Nous sommes en train de passer d’une économie de la distribution (delivery) à une économie de la découverte (discovery). Le problème ne se pose d’ailleurs pas que pour la musique : les médias ou encore le monde des transactions financières sont touchés. A mes yeux, nous continuerons à payer pour la culture, mais nous ne payerons plus les mêmes personnes, et le partage entre les différents acteurs ne sera plus le même. Car il y aura toujours besoin de producteurs, d’éditeurs, de journalistes. Mais peut-être que bientôt, le producteur sera engagé par l’artiste lui-même, et non plus par la maison de disque. Les entreprises doivent donc se préparer à ces bouleversements, car le temps où l’on construisait des pyramides est fini.
Vous prônez une culture libre et participative, nourrie par les combinaisons et le remix. Comment voyez-vous la culture populaire dans dix ans ?
En observant la jeunesse japonaise, j’ai constaté qu’elle a changé ses habitudes de consommations ces dernières années. Du CD, ils sont passés au jeu vidéo puis au karaoké, et enfin au SMS. Et donc de la simple consommation à la participation et enfin à l’expression. Dans dix ans, ce ne sera plus la consommation qui créera la joie, mais l’expression.
Cela dit, tout le monde ne lit pas le dernier livre gratuit de Cory Doctorow sur son iPod. Ces changements sont encore très discrets…
Oui, et c’est avant tout une question de génération. Je crois que les plus âgés ne changeront pas tant que ça, et que ces mutations se feront très progressivement.
Sur Myspace ou certaines plates-formes de VOD, on découvre des films ou chansons gratuitement, grâce à une entreprise sponsor. C’est le retour du Moyen-Âge, dans lequel un puissant seigneur parrainait un troubadour ?
Je crois que c’est un bon modèle. En Asie, on considère les feux d’artifices comme un vrai spectacle culturel. Mais qui fait payer un ticket pour voir un feu d’artifice ? Personne ! Ce sont des entreprises qui sponsorisent le spectacle. Alors pourquoi pas pour les concerts où les autres modèles culturels ? Cela dit, l’idée de devenir multimillionnaire par la grâce d’une seule chanson m’a toujours paru un peu folle. C’est somme toute assez récent et je pense que ça va changer.
Pour aller plus loin: vous pouvez chercher des oeuvres en Creative Commons ici. Lire et voir Free Souls, reccueil d’essais et de photos des têtes d’affiches du courant CC, dont Cory Doctorow cité plus haut ou le passionnant Lawrence Lessig.
Laurent Suply, LeFigaro.fr







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