Mercredi 16 septembre 2009, 09:01 | in Internet
La bataille pour le contrôle d’Internet a commencé

Image ilker (cc)
On n’en parle pas beaucoup, mais, à la fin du mois, arrivera à expiration un accord qui lie l’Icann, principal organe de régulation du web, au gouvernement américain. Bref, les Etats-Unis vont dire s’il gardent, ou non, le contrôle total d’Internet. Une décision cruciale donc.
Avec 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde, le Web s’est imposé comme un outil d’échange sans égal. Une plate-forme unique, universelle – c’est sa force – qui pourrait voler en éclats si les Américains ne renoncent pas au contrôle absolu du Réseau…
Sac en bandoulière, une demi-douzaine d’ingénieurs trépignent. A l’extrémité de la file d’attente, les plus chanceux pourront se faire prendre en photo devant un « dragon barbu », lézard australien de petite taille. Le parfait cliché souvenir pour les spécialistes du Web qui, ce soir de la fin juin, clôturent, à Sydney, une convention de trois jours où chacun a pu exprimer son avis sur l’avenir du Réseau. De l’autre côté de la grande verrière qui donne sur l’Opéra en forme de coquillage renversé, on aperçoit les lumières des ferries dans la baie. En plein hiver austral, des yachts attendent la prochaine course Sydney-Hobart. L’appel du grand large… ou le calme avant la tempête ?
Car, plus qu’une bénigne morsure de reptile, c’est un autre écueil que redoutent ces ingénieurs en goguette. Le 30 septembre, le département américain du Commerce, l’équivalent yankee de notre Bercy, dira si, oui ou non, il met fin au Joint Project Agreement (JPA). Un texte qui permet aux Etats-Unis de mettre leur veto à toute évolution d’Internet. S’il n’est pas remis en question, il soulèvera la grogne internationale. Et c’est l’existence même du Web tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est-à-dire unique et indivisible, qui pourrait bien voler en éclats. Car, à l’abri des caméras, une poignée de décideurs se déchirent pour savoir qui doit désormais contrôler Internet.
A l’origine, la question ne se posait pas, car le Web a été développé à des fins militaires. Enfant de la guerre froide, Internet a pris son essor grâce aux fonds de la Defense Advanced Research Project Agency (Darpa). A la fin des années 1950, cette agence de l’armée américaine souhaitait mettre au point un système de communication capable de résister aux attaques nucléaires.
Testé par le milieu universitaire, bluffé par la première connexion, en 1969, entre l’Université de Californie à Los Angeles (Ucla) et le Stanford Research Institute, Internet s’est ensuite répandu comme une traînée de poudre. Mais voilà, Internet a beau avoir acquis une dimension universelle, jamais les Etats-Unis n’ont renoncé au contrôle de cette infrastructure stratégique.
Un organisme ad hoc, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), avait pourtant été imaginé, en 1998, par l’administration Clinton pour clarifier les choses. Son rôle d’aiguilleur du Web était très simple : à chaque série de chiffres qui correspond à une page web, il fallait attribuer un nom de domaine du type www.lexpress.fr.
Pour que cette adresse soit accessible partout sur la planète, il fallut établir un langage précis et s’assurer que tous les ordinateurs du monde le comprennent. Minutieuse, cette tâche a conféré un pouvoir crucial à l’Icann, qui s’est ainsi imposé comme le checkpoint de tout ce qui existe en ligne. C’est elle qui, par exemple, a interdit l’apparition du .xxx, un suffixe destiné initialement aux sites porno, en 2005.
L’Icann, ou plus précisément… le gouvernement américain. Car l’association de droit californien a beau travailler en partenariat constructif avec des représentants d’utilisateurs du monde entier, elle est soumise depuis sa création à Washington. Présenté au départ comme temporaire, l’accord qui la lie au ministère du Commerce n’a cessé d’être prorogé. Dernier report en date : fin septembre 2006, pour trois ans.
Mais voilà, alors que l’échéance de ce nouvel accord (le 30 septembre) approche, des voix s’élèvent au Congrès pour maintenir le cordon ombilical. « Il nous faut garder le contrôle d’Internet, qui est devenu un enjeu de sécurité nationale », a ainsi justifié, cet été, Terry Lee, sénateur du Nebraska. Un statu quo qui, s’il est confirmé à la fin du mois, provoquera une crise diplomatique de taille.
D’ores et déjà, la secrétaire d’Etat française à l’Economie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, ne cache pas son agacement (voir la vidéo plus haut).
Il y a trois mois, c’est son homologue européenne, la commissaire Viviane Reding, qui avait tapé du poing sur la table, estimant qu’il n’était « pas défendable que le gouvernement d’un seul pays ait le contrôle d’un réseau utilisé par des centaines de millions de gens dans le monde entier ». Sans parler de la déclaration de défiance du Brésil, de l’Afrique du Sud ou de l’Inde, qui, à l’occasion des deux éditions (Genève en 2003, puis Tunis en 2005) du Sommet mondial sur la société de l’information, avaient pris de sérieuses distances avec la façon dont était géré Internet. Les Indiens et les Egyptiens, par exemple, ne comprenaient pas pourquoi les extensions en noms de domaine prenaient autant de temps à être adaptées en devanagari (alphabet hindi) et en arabe. Quant aux Russes, qui se sont battus en 2007, pour conserver le .su (Soviet Union), ils ont préféré rester de simples observateurs à l’Icann.
Le ras-le-bol de la communauté internationale s’aggrave à mesure que se répand l’usage du Net sur la planète. En 2012, selon l’institut Forrester Research, les Asiatiques seront deux fois plus nombreux en ligne que les Américains, et, talonnant les Japonais, les Brésiliens s’imposeront comme les quatrièmes utilisateurs du monde. Et ce n’est pas la nomination, le 1er juillet, à la tête de l’Icann, en remplacement de l’Australien Paul Twomey, de Rod Beckstrom, ancien président du Centre national de la cybersécurité américaine, qui va calmer les esprits…
Une crise de gouvernance d’autant plus périlleuse que se profile, dès l’an prochain, une petite révolution avec l’arrivée de nouveaux noms de domaine (voir l’encadré). A la clef, une explosion des coûts : « Quelque 185 000 dollars de frais de dossier, plus près de 25 000 dollars par année de maintenance, pour chaque nouvelle extension », chiffre un spécialiste.
Autant d’argent qui ira dans les caisses de l’Icann. Dans le cas des .com, la manne se dirige vers des sociétés d’enregistrement, dont le très gourmand VeriSign. Le poids de cette firme californienne au carnet de commandes bien rempli (elle possède la quasi exclusivité de la distribution des .com) pose lui aussi le problème de la domination américaine du Réseau.
Cela ne décourage pas les projets les plus inattendus, comme le .zulu, auquel tient personnellement le roi coutumier Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu. « Il y a quarante ans, les premiers pas de l’homme sur la Lune nous ont aidés à définir notre vision de notre place dans l’Univers », s’enflamme Rod Beckstrom, pour qui ces nouveaux noms de domaines « vont permettre à toute l’humanité de prendre sa place sur Internet ».
Toute ? C’est aller un peu vite en besogne pour Pierre Ouedraogo, chef de projet à l’Institut de la francophonie numérique : « Comment voulez-vous demander à un pays dont la population est dépourvue d’eau courante de dépenser de tels montants ? » A cette contrainte financière s’ajoutent des querelles de souveraineté, comme celle qui a vu plusieurs pays se disputer la distribution du .africa. Débordée, l’Icann peine à jouer les pompiers.
Internet, déjà se fragmente de tous côtés. En effet, pour créer l’architecture du réseau, l’organisme s’appuie sur un dispositif technique constitué de 13 ordinateurs ultraprotégés, dits « serveurs racines », installés au Japon (Tokyo), en Europe (Stockholm et Londres), mais pour l’essentiel aux Etats-Unis (notamment le serveur A, qui abrite le mode d’emploi de tous les autres). Ce sont eux les garants de l’intégrité du Net. Or la Chine – pays qui depuis dix-huit mois compte le plus d’internautes au monde – a les moyens techniques de mettre en place une infrastructure parallèle. « Il est tout à fait possible pour Pékin de créer son propre système d’adressage permettant de bloquer la consultation de ses sites aux internautes extérieurs et celle des sites extérieurs à ses ressortissants », prévient un spécialiste. S’il se confirme, un tel mouvement constituerait une atteinte à la « neutralité du réseau », principe cher au Pr Tim Wu, de Columbia University, et selon lequel tous les contenus doivent être accessibles de manière égale en ligne.
De son côté, la Syrie dénonce, à longueur de communiqués officiels, « la domination actuelle par un pays de tout ce qui concerne Internet ». Pour Damas, la régulation devrait s’opérer « à travers six groupes régionaux, sur le modèle de ce qui a été établi en 1967 pour le téléphone ». La Syrie estime judicieux de s’appuyer sur l’UIT, la branche télécoms de l’ONU. Une option balayée d’un revers de la main par Janis Karklins, président du Government Advisory Committee (GAC), un comité consultatif de l’Icann où se retrouvent quelque 90 pays. Pour ce diplomate letton, « le temps de réaction de l’ONU n’est pas celui d’Internet ». De plus, avancent les partisans du statu quo, il n’est pas souhaitable de créer une nouvelle structure dont rien ne garantit qu’elle serait démocratique.
C’est sans doute pour prévenir une telle critique que Viviane Reding a confirmé à l’Express l’idée d’un « G 12 pour la gouvernance d’Internet », avec deux représentants par continent (trois au total pour l’Asie et l’Océanie), ainsi que le président de l’Icann comme membre non votant. Certains sont plus radicaux. Au coeur de l’été, le sénateur français Jean-Pierre Masson a de son côté appelé à la création d’un « second réseau de type Internet », organisé par le Vieux Continent. Au risque de réitérer l’expérience d’un Minitel, cette fois-ci à l’échelle européenne.
Attention à ne pas tomber, nous aussi, dans un excès de protectionnisme. Ce serait condamner les développements prometteurs du Web mobile ainsi que celui de l’ »Internet des objets », qui, grâce à une puce intégrée, leur permettra de communiquer entre eux. Déjà, une bataille s’est engagée pour savoir où seront situés les ordinateurs centraux de ce futur système. « Cette fois-ci, l’Europe se bat pour être une région clef », précise Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’Internet au Secrétariat d’Etat au numérique. Sans consensus mondial, le formidable vecteur d’échanges qu’aura été Internet ne sera plus considéré dans quelques années que comme un heureux accident de l’Histoire.
En vidéo, la réaction de Nathalie Kosicusko Morizet qui prend position particulièrement clairement ce sujet. Une réaction recueillie avant l’été (merci Aurélien). Et vous allez voir, elle était passablement agacée par la situation actuelle…
Photo de Une : ilker
Jeudi 30 avril 2009, 18:18 | in Société
Conférence TED en Europe : « la substance de l’invisible »

Conférence TED - Photo Jurvetson (cc)
« The substance of things not seen », la substance de l’invisible, de ce qui est caché, qui échappe encore à notre regard, tel est le fascinant thème de la prochaine conférence TED Global. Elle se tiendra à Oxford du 21 au 24 juillet.
Bertrand Piccard parlera d’un avion propulsé à l’énergie solaire et Jonathan Zittrain du futur de l’internet (et de comment le contenir). Les auteurs Naomi Klein (The Shock Doctrine) et Misha Glenny (McMafia) proposeront des lectures « non mainstream » de la réalité globale et partageront la scène avec Emmanuel Jal, enfant soldat devenu star du rap.
Le biologiste Éric Sanderson parlera de New York avant New York… en 1609. Une vision reconstituée avec une précision impressionnante. Qui pourrait se douter que le sens original de Manhattan est « l’île aux nombreuses collines » ?
Organisé par Bruno Giussani, directeur pour l’Europe des conférences TED, ce voyage conduisant des faces cachées du monde (souvent pour la seule raison que nous préférons les ignorer) aux technologies de pointe ne peut que piquer la curiosité.
Mais nées dans une Californie religieusement optimiste, l’esprit des conférences TED – Technology, Entertainment, Design – (rappelez-vous combien celle de février dernier à Long Beach m’avait fasciné ) pourrait faire flop en Europe. Le cynisme est plus prisé que l’innocence et le trio (gagnant là-bas) technologie-entreprise-philanthropie n’est pas aussi bien coté à la bourse de nos valeurs.
« L’enjeu, » m’a expliqué Giussani (un vieux complice que je respecte énormément), « est d’adapter l’ethos de TED et de sa longue tradition de compassion à la réalité internationale qu’on oublie moins facilement en Europe qu’en Californie. »
Bruno partage avec Chris Anderson, l’administrateur général, l’idée qu’il n’est pas vraiment utile de consacrer des ressources à ce qui n’est pas intéressant et qu’il est préférable de se pencher sur les solutions que sur les problèmes.
L’optimisme sera au rendez-vous donc, mais, pour gagner son pari, Giussani s’efforcera de le faire côtoyer conflits et autres tensions dont je m’étais permis, en bon européen, de remarquer l’absence à Long Beach.

Démonstration lors d'une conférence TED
Le choix de la ville d’Oxford est une autre façon de marquer la différence. La recherche sur les technologies de pointe (réacteur nucléaire le plus puissant du monde [correction: il s’agit du réacteur de fusion le plus puissant]) se fait dans un espace parsemé de buildings de plus de 700 ans. Pas facile à produire de l’autre côté de l’Atlantique…
TED à l’européenne pourrait bien produire une expérience dont j’ignore la substance, mais dont j’aimerais qu’elle soit plus répandue, plus… visible.
P.-S. – Que ceux qui ne peuvent y assister ne se découragent pas, les excellentes vidéos de présentations sont accessibles gratuitement et chacun peut les utiliser comme bon lui semble.
PPS –Giussani, le 28 avril au CCCB de Barcelone, dans une conférence qu’il organise.
Une conférence TED de JoAnn Kuchera-Morin: Tour the AlloSphere, a stunning new way to see scientific data
Une conférence TED de Laurie Garrett, Pulitzer winner: What can we learn from the 1918 flu pandemic?
Jeudi 23 avril 2009, 09:07 | in Numérique
Gros sous, gouvernement 2.0, prospective politico-technologique

La Maison Blanche - Photo Acameronhuff (cc)
Voyage USA, 3e partie. Atterri ce matin après deux journées d’immersion à Washington, pour aborder au niveau politique les thématiques qui auront structuré mon déplacement, à savoir la protection des données personnelles, la neutralité du réseau, les tendances à venir de la société du numérique, l’impact de la crise sur le secteur des TIC. Nous avons également abordé les problèmes essentiels de la gouvernance de l’Internet et du renforcement de la sécurité des réseaux.
Lundi matin, direction la Maison Blanche pour y rencontrer l’équipe du Président Obama en charge des technologies de l’Information. Susan Crawford, conseillère spéciale du Président pour la Science, la Technologie et l’Innovation, Vivek Kundra, le Chief Information Officer fédéral, et Jim Kohlenberger, le Chief of staff de l’Office of Science and Technology Policies forment une équipe impressionnante. On voit bien que les plus proches conseillers d’Obama sur la question veulent prolonger la dynamique de la campagne, dont chacun sait qu’elle a utilisé le net comme jamais auparavant, pour transformer l’administration et impliquer davantage les citoyens américains dans l’élaboration des décisions politiques. Ceci n’est pas une mince affaire, mais nos interlocuteurs dessinent des lignes de force très claires pour y parvenir.

Les conseillers de Barack Obama, ici avec le Senior Advisor David Axelrod - Photo: White House Photo/ Pete Souza
D’abord, étendre l’accès au haut débit à tous les Américains, en injectant 4.7 milliards de dollars du plan de relance dans le haut débit pour les zones enclavées. Ensuite, maintenir la neutralité du réseau, c’est-à-dire éviter que les opérateurs ne fassent de distinction, notamment de facturation, entre les différents services qui peuvent transiter sur le Net, afin que chacun puisse avoir accès à l’ensemble des contenus et que les entreprises innovantes ne voient pas de barrières artificielles se lever au déploiement de leurs services. Encourager l’interactivité et la participation du public, notamment par la mise en place d’un projet fascinant: « data.gov« . Il s’agit pour l’administration de mettre en ligne, d’ici quelques semaines, l’ensemble des données publiques dans tous les domaines (plusieurs téraoctets de données) et de laisser, comme le font Google avec Androïde et Apple avec les iPhone apps, les internautes agréger ces données pour offrir des services au public. Cette idée mérite d’être regardée de près, et pourquoi pas, de s’en inspirer.
Sur le plan de relance, en revanche, et comme j’en aurai confirmation tout au long des entretiens que j’aurai durant ces deux jours à Washington, si l’argent est là, les modalités d’octroi des subventions sont encore à définir. Tout le monde s’accorde sur le fait que ce coup de pouce au déploiement des réseaux est nécessaire, mais ne sera pas suffisant pour amener les États-Unis au niveau de connectitivité de l’Europe de l’Ouest, du Japon ou de la Corée.
C’est bien l’avis de Verizon, l’un des deux plus gros fournisseurs d’accès américains, qui a investi directement plusieurs milliards de dollars depuis deux ans pour déployer un réseau de fibres optiques vers le particulier. Sans attendre le « stimulus package » de réponse à la crise financière, Verizon a donc fait le pari d’un retour rapide sur investissement, d’autant qu’il est propriétaire des infrastructures déployées et que le régulateur américain, la FCC, ne le force pas à les partager avec d’autres. Cette politique volontariste a semble-t-il un revers, dénoncé par d’autres, du au fait que la rentabilisation rapide des infrastructures passe, pour Verizon, par une volonté, selon leurs termes, de procéder à un « management raisonnable des réseaux », litote voulant dire « remise en cause partielle de la neutralité du réseau et valorisation de certains types de contenus plus rentables que d’autres ». Le débat est lancé, mais il m’a semblé que les tenants d’un maintien strict de la neutralité du net étaient nombreux, puissants, et avaient des arguments convaincants.
Cette neutralité du net n’est-elle pas d’ailleurs potentiellement remise en cause par le projet de Loi du sénateur Jay Rockefeller, qui identifie (à juste titre) l’infrastructure Internet comme critique, et les attaques ou détournement qu’elle pourrait subir comme une potentielle atteinte majeure à la sécurité nationale ? C’est la question que j’ai posée à ses conseillers au Sénat, qui semblaient conscients que le renforcement de la sécurité des réseaux, et l’implication des agences fédérales de sécurité comme la NSA dans leur gestion, pouvaient poser problème. Pour autant, le débat est posé, et il faut s’attendre a un débat virulent sur ce point. J’ai fait remarquer qu’une lecture rapide du projet de Loi amenait déjà certains observateurs du net à parler de « kill the net button« , et que cela faisait mauvais effet. Ce qui est frappant, c’est que les Américains que j’ai rencontrés sont surpris de la virulence des réactions à l’étranger sur ce projet, un peu comme s’ils n’avaient pas totalement pris conscience que l’Internet était de fait une affaire mondiale, et qu’une action de leur part sur le cœur de l’Internet aurait un impact sur le monde entier.

Vint Cerf, l'un des pères fondateurs d'Internet. en conférence à l'ICANN - Photo Veni Markovski (cc)
Même impression à la National Telecommunication and Information Agency, la NTIA, qui dépend du Départment of Commerce et qui est l’administration en charge des télécommunications et des technologies de l’information. Sur l’avenir de l’ICANN, dont l’accord avec la NTIA arrive à échéance en septembre prochain, on a l’impression que la nouvelle administration n’a pas encore pris de décision définitive. C’est plutôt encourageant pour la suite, puisque cela laisse la place et le temps pour une discussion internationale constructive. Le problème, c’est qu’on manque de forum pour avoir cette discussion. Le Forum sur la Gouverance de l’Internet mis en place à la suite du Sommet Mondial sur la Société de l’Information ne semble pas encore à ce stade en mesure de remplir ce rôle, mais j’ai bon espoir qu’avec une forte impulsion européenne, nous arrivions à établir un dialogue constructif avec l’administration Obama sur le futur de l’Internet. Il m’a semblé, en tout cas, qu’Anna Gomez, la Deputy assistant secretary, était très intéressée pour établir un canal de dialogue direct et fréquent avec moi sur ces sujets.
Autre chose intéressante sur la NTIA, elle se considère comme la gardienne de la neutralité du réseau, dont le candidat Obama s’était fait le défenseur durant sa campagne. Et cela m’amène à la suite des discussions et des rencontres que j’ai avec Macon Philips, chargé des nouveaux médias à la Maison blanche, et les consultants et membres de think tanks qui inspirent la politique du président sur l’Internet.
Cette histoire de Loi sur la cybersécurité embarrasse manifestement beaucoup de monde, car le Président Obama est probablement le plus pro-internet de tous les présidents américains, et l’effet d’affichage d’une telle Loi, qui permettrait de couper des parties entières du réseau en cas de danger (si tant est que cela soit faisable techniquement, ce qui semble douteux) est paradoxal. Car les conseillers d’Obama, officiels ou officieux, sont toujours à l’œuvre à ses côtés pour utiliser au maximum les possibilités politiques offertes par le réseau pour dialoguer, convaincre, tester les idées du Président auprès du plus grand nombre. Je vois dans cette effervescence d’idées le creuset d’une nouvelle société, rien de moins, et d’une sorte de retour aux origines du modèle politique américain de démocratie participative plus que représentative, comme la décrivait Tocqueville. Finalement, il est assez réjouissant de constater la continuité entre les observations du français au 18e siècle et l’avènement du gouvernement 2.0 . Un gouvernement qui, par exemple, entend travailler avec le Congrès pour qu’il publie les Lois 72 heures avant qu’elles commencent à être discutées, afin de recueillir l’avis du public. Un gouvernement qui compte également sur le bouquet des technologies et des applications existantes (fixe, mobile, sites institutionnels, réseaux sociaux…) pour aller rechercher l’avis des citoyens, où qu’ils se trouvent et quels que soient leurs centres d’intérêt, tout en respectant leur anonymat.
Avant de partir, je rencontre également la Computer & Communications Industry Association, qui regroupe la quasi-totalité des acteurs de l’économie de l’information américaine : éditeurs, fondeurs, constructeurs, opérateurs…

Le siège de la National Security Agency à Fort Meade, Maryland (USA) - DR.
Je suis très impressionnée par le franc-parler et la finesse de son PDG, Ed Black. Il faut dire qu’il faut une sacrée dose de ténacité et de diplomatie pour faire travailler ensemble Google, Microsoft, HP, IBM, Intel et les autres. Il semble y arriver, et nous tombons d’accord sur le fait qu’une seconde carrière à l’ONU lui siérait bien également ! Comme le matin même de ma visite, Oracle avait racheté Sun, il en était à déplorer la perte par fusion d’un de ses membres ! Cela dit, la constitution de champions intégrant matériel et logiciel ne lui fait pas peur, et il est très confiant dans la capacité du système à casser un monopole en constitution. Ce qui ne semble pas à ses yeux être le cas aujourd’hui pour Google. Toujours est-il que les problèmes qui sont posés par lui sont à la fois très concrets et très importants : il ne veut pas que la NSA vienne s’occuper de la sécurité des réseaux. Il voudrait que les réseaux restent neutres, et par neutralité, il entend, au-delà du concept traditionnel de non-discrimination des types de contenus et des protocoles, celui de liberté d’expression et de lutte contre la censure sur le Net. Plus surprenant encore, il se lance dans une diatribe contre les excès qu’il a constatés en termes de dépôt de brevet et de durée de préservation du copyright. Il parait même qu’il y a un brevet sur le sandwich au jambon !
L’innovation doit être protégée, et les brevets comme le copyright permettent de garantir une forme de prime de risque à l’entrepreneur innovant. Mais cette protection qui lui est octroyée l’est au détriment à la fois de la liberté des marchés et de la liberté d’accès à l’information. Il arrive un moment où les excès de protection de la propriété intellectuelle déséquilibrent le système, risquent d’empêcher les nouveaux entrants d’accéder au marché,et de tuer l’innovation. C’est bien le président du lobby industriel des TIC le puis puissant des États-Unis qui dit ça, en présence de ses mandants. Qu’on se le dise, les choses bougent, et je reviens d’Amérique persuadée qu’en continuant à dialoguer et à échanger des bonnes pratiques avec eux, nous serons en mesure, d’une part de parvenir à des règles de gouvernance communes dans un secteur par essence globalisé, d’autre part de renforcer la coopération transatlantique en matière de développement des sociétés numériques.
J’aurai encore à vous dire quelques mots plus précis sur mes discussions concernant la protection des données personnelles, ainsi que sur ma rencontre avec Jeffrey Sachs à New York. Ça sera pour un prochain article…
Mercredi 22 avril 2009, 13:25 | in Entreprises
Très haut débit : Quand ? Comment ? Pour quels usages ?

Fibre optique - Photo kainet (cc)
(1ère partie)
Quelles sont les questions réseaux les plus stratégiques des cinq prochaines années que doivent se poser tous les pays, toutes les entreprises du monde ?
- Quelles solutions technologiques pour proposer du très haut débit (THD) ?
- Quel pourrait être un calendrier de déploiement, à la fois réaliste et ambitieux ?
- Pour quels usages ?
- Qui doit investir ? Combien ?
Les réponses à ces questions sont complexes, et les choix qui seront faits auront des impacts majeurs, à long terme, sur la compétitivité des pays et de leurs entreprises.
Pourquoi aborder ce sujet dans ce blog, centré sur l’Entreprise 2.0 ?
La réponse est très simple : les réseaux THD sont indispensables pour permettre la généralisation des usages 2.0 dans les entreprises.
Je vous propose une série de 3 textes pour mieux comprendre les options technologiques possibles, les choix stratégiques et les… principaux “culs-de-sac ” à éviter !
Le très haut débit : quelle définition ?
Pour la clarté de l’exposé, je vais utiliser la segmentation suivante, qui fait référence aux vitesses théoriques, optimales, des réseaux :
- Bas débit : vitesse inférieure à 1 Mbit/s.
- Haut débit : vitesse comprise entre 1 et 50 Mbit/s.
- Très haut débit : vitesse supérieure à 50 Mbit/s.
Ce sont bien sur des limites discutables, mais qui me semblent raisonnables pour bien différencier les usages possibles des réseaux.
Dans la pratique, les débits utiles sont souvent inférieurs de 50 % aux chiffres théoriques, nous le savons tous. A titre d’illustration, la vitesse utile d’un réseau ADSL décroit très vite en fonction de la distance qui sépare le point d’émission (DSLAM pour les initiés !) du lieu d’arrivée. Au-delà de 4 à 6 km, l’ADSL ne peut pas fournir, aujourd’hui, du haut débit.
Topologie : Très Haut Débit, où ?
Ce schéma servira de base à toutes les analyses faites dans ce texte.
Je vous propose une vision par “composants” :
- Cœur Réseaux Internet : les “backbones” Internet, construits et gérés par les opérateurs.
- Grand lieu professionnel : bureaux, usines, sites où travaillent plus de 50 personnes.
- Petit site professionnel : bureaux, agences où travaillent moins de 50 personnes.
- Espace domestique : une maison, un appartement familial, où l’on peut aussi…. travailler !
- Mobilité : situation d’une personne en déplacement, professionnel ou privé.
Les flèches, de 1 à 4, correspondent à ce que l’on nomme le “dernier kilomètre” (Last Mile en Anglais), en clair ce qui sépare un lieu d’usage du point d’entrée le plus proche sur un cœur de réseau.
Très Haut Débit : déjà là, souvent
Commençons par les bonnes nouvelles ; le THD est déjà opérationnel dans de nombreux lieux :
- Cœur Réseaux Internet : tous les opérateurs utilisent de la fibre optique qui permet des débits supérieurs au Gigabit ; problème réglé.
Les performances s’améliorent, aujourd’hui, plus vite que la consommation, comme le montrent le taux d’usage des réseaux avancés tels que Abilene aux USA ou Renater en Europe.
- Grand lieu professionnel : Les réseaux locaux Ethernet (LAN) sont omniprésents. La majorité de ces réseaux sont déjà à 100 Mbit/s, voire 1 GBit/s ; problème réglé.
De plus en plus, les entreprises installent en complément des réseaux filaires de l’Ethernet sans fil (Wi-Fi) ; le Wi-Fi-n, dont la vitesse est comprise entre 100 Mbtis/s aujourd’hui, et 600 Mbit/s d’ici 2012, devient la norme.
C’est l’une des très rares situations où le monde professionnel est encore en avance sur le grand public !
- Petit site professionnel : on y trouve souvent un réseau Ethernet filaire à 100 Mbit/s et, de plus en plus, du Wi-Fi ; problème réglé.
- Espace domestique : les solutions Wi-Fi (standard n de plus en plus) et/ou CPL (Courant Porteur en Ligne) se banalisent et dépassent déjà le 50 Mbits/s ; problème réglé.
En clair, tous les lieux où l’on consomme du réseau sont déjà équipés THD.
Seules, pour le moment, manquent à l’appel les situations de mobilité !
Il ne reste donc plus qu’à trouver des solutions pour le “dernier kilomètre”, c’est à dire pour les flèches 1, 2, 3 et 4 du schéma.
C’est, aujourd’hui, sur ce dernier kilomètre que le THD est le moins présent.
C’est, demain, sur ce dernier kilomètre que le THD va faire des progrès fulgurants.
Quelles seront, d’ici à 2012/2013, les solutions possibles ? Les solutions retenues ? Les solutions installées ? That is the question !
Cette question se pose :
- A tous les pays.
- A toutes les entreprises.
La deuxième partie de ce texte fera le point sur les principales options, filaires et sans fil, qui seront en compétition pour couvrir les besoins en THD.
Dans la troisième partie, je présenterai les solutions qui me paraissent les plus pertinentes pour répondre aux attentes de THD dans les quatre principales situations de “dernier kilomètre”.
Sans “déflorer” le sujet, je peux déjà transmettre une excellente nouvelle à tous les responsables informatiques :
Vous pouvez, aujourd’hui repenser votre stratégie Systèmes d’Information en faisant l’hypothèse que tous vos “clients”, internes et externes, auront à leur disposition un minimum de 100 Mbit/s, en tout lieu, à toute heure, sur tout objet d’accès, et ce, avant la fin de 2013.
La deuxième partie de cette analyse (solutions THD filaires) est disponible, là.
La troisième partie de cette analyse (Solutions THD sans-fil) est disponible, là.
Lundi 9 mars 2009, 09:00 | in Médecine-Santé
Télémédecine : de l’innovation par les services à l’innovation économique

Photo : Portable (Jef Bettens), Stéthoscope (sanja gjenero)
Même s’ils sont performants, les outils de télémédecine innovants peinent à se diffuser. Ce, en raison d’absence de modèle économique viable.
La mise en place d’une dynamique d’innovation adaptée ne suffira pas à résorber l’inertie dans la diffusion de la télémédecine. Il y a aussi un problème de modèle économique. Les utilisateurs finaux ne peuvent que rarement s’offrir l’équipement leur permettant de s’inscrire dans un système de télémédecine. Et les différents systèmes de protection sociale ne prennent pas en charge ces frais. Cela peut paraître absurde, car l’assurance-maladie remboursera l’ambulance, le déplacement du médecin, le coût des urgences, etc. en cas d’appel. Alors qu’un système de télémédecine aurait pu résoudre le problème par un appel téléphonique et le passage d’une infirmière.
Vers un système de prévention
L’explication de cette absurdité ne réside pas dans l’incompétence des systèmes de santé en économie voire en bon sens. Ces systèmes sont confrontés à un problème beaucoup plus lourd. Alors que le modèle de prise en charge est fondé aujourd’hui sur les soins, la logique de la télémédecine appelle une prise en charge de la prévention. L’avenir des politiques de santé passe par un système sophistiqué de prévention reposant sur la télémédecine. Les systèmes de santé doivent donc repenser leurs modèles économiques et, exercice encore plus difficile, basculer d’un modèle économique à un autre.
Un poisson-pilote dans l’univers de la complexité ?
Ainsi, le cas de la télésanté nous fait toucher du doigt la complexité du processus de la révolution numérique qui exige un ensemble de solutions technologiques performantes, une innovation de service qui va mobiliser un champ très large de compétences et une modification significative du modèle économique. La télésanté est-elle une exception ou bien s’agit-il du véritable poisson-pilote de la révolution numérique ?
Pour en savoir plus :







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