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La bataille pour le contrôle d’Internet a commencé

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On n’en parle pas beaucoup, mais, à la fin du mois, arrivera à expiration un accord qui lie l’Icann, principal organe de régulation du web, au gouvernement américain. Bref, les Etats-Unis vont dire s’il gardent, ou non, le contrôle total d’Internet. Une décision cruciale donc.

Avec 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde, le Web s’est imposé comme un outil d’échange sans égal. Une plate-forme unique, universelle – c’est sa force – qui pourrait voler en éclats si les Américains ne renoncent pas au contrôle absolu du Réseau…

Sac en bandoulière, une demi-douzaine d’ingénieurs trépignent. A l’extrémité de la file d’attente, les plus chanceux pourront se faire prendre en photo devant un « dragon barbu », lézard australien de petite taille. Le parfait cliché souvenir pour les spécialistes du Web qui, ce soir de la fin juin, clôturent, à Sydney, une convention de trois jours où chacun a pu exprimer son avis sur l’avenir du Réseau. De l’autre côté de la grande verrière qui donne sur l’Opéra en forme de coquillage renversé, on aperçoit les lumières des ferries dans la baie. En plein hiver austral, des yachts attendent la prochaine course Sydney-Hobart. L’appel du grand large… ou le calme avant la tempête ?

Car, plus qu’une bénigne morsure de reptile, c’est un autre écueil que redoutent ces ingénieurs en goguette. Le 30 septembre, le département américain du Commerce, l’équivalent yankee de notre Bercy, dira si, oui ou non, il met fin au Joint Project Agreement (JPA). Un texte qui permet aux Etats-Unis de mettre leur veto à toute évolution d’Internet. S’il n’est pas remis en question, il soulèvera la grogne internationale. Et c’est l’existence même du Web tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est-à-dire unique et indivisible, qui pourrait bien voler en éclats. Car, à l’abri des caméras, une poignée de décideurs se déchirent pour savoir qui doit désormais contrôler Internet.

A l’origine, la question ne se posait pas, car le Web a été développé à des fins militaires. Enfant de la guerre froide, Internet a pris son essor grâce aux fonds de la Defense Advanced Research Project Agency (Darpa). A la fin des années 1950, cette agence de l’armée américaine souhaitait mettre au point un système de communication capable de résister aux attaques nucléaires.

Testé par le milieu universitaire, bluffé par la première connexion, en 1969, entre l’Université de Californie à Los Angeles (Ucla) et le Stanford Research Institute, Internet s’est ensuite répandu comme une traînée de poudre. Mais voilà, Internet a beau avoir acquis une dimension universelle, jamais les Etats-Unis n’ont renoncé au contrôle de cette infrastructure stratégique.

Un organisme ad hoc, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), avait pourtant été imaginé, en 1998, par l’administration Clinton pour clarifier les choses. Son rôle d’aiguilleur du Web était très simple : à chaque série de chiffres qui correspond à une page web, il fallait attribuer un nom de domaine du type www.lexpress.fr.

Pour que cette adresse soit accessible partout sur la planète, il fallut établir un langage précis et s’assurer que tous les ordinateurs du monde le comprennent. Minutieuse, cette tâche a conféré un pouvoir crucial à l’Icann, qui s’est ainsi imposé comme le checkpoint de tout ce qui existe en ligne. C’est elle qui, par exemple, a interdit l’apparition du .xxx, un suffixe destiné initialement aux sites porno, en 2005.

L’Icann, ou plus précisément… le gouvernement américain. Car l’association de droit californien a beau travailler en partenariat constructif avec des représentants d’utilisateurs du monde entier, elle est soumise depuis sa création à Washington. Présenté au départ comme temporaire, l’accord qui la lie au ministère du Commerce n’a cessé d’être prorogé. Dernier report en date : fin septembre 2006, pour trois ans.

Mais voilà, alors que l’échéance de ce nouvel accord (le 30 septembre) approche, des voix s’élèvent au Congrès pour maintenir le cordon ombilical. « Il nous faut garder le contrôle d’Internet, qui est devenu un enjeu de sécurité nationale », a ainsi justifié, cet été, Terry Lee, sénateur du Nebraska. Un statu quo qui, s’il est confirmé à la fin du mois, provoquera une crise diplomatique de taille.

D’ores et déjà, la secrétaire d’Etat française à l’Economie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, ne cache pas son agacement (voir la vidéo plus haut).

Il y a trois mois, c’est son homologue européenne, la commissaire Viviane Reding, qui avait tapé du poing sur la table, estimant qu’il n’était « pas défendable que le gouvernement d’un seul pays ait le contrôle d’un réseau utilisé par des centaines de millions de gens dans le monde entier ». Sans parler de la déclaration de défiance du Brésil, de l’Afrique du Sud ou de l’Inde, qui, à l’occasion des deux éditions (Genève en 2003, puis Tunis en 2005) du Sommet mondial sur la société de l’information, avaient pris de sérieuses distances avec la façon dont était géré Internet. Les Indiens et les Egyptiens, par exemple, ne comprenaient pas pourquoi les extensions en noms de domaine prenaient autant de temps à être adaptées en devanagari (alphabet hindi) et en arabe. Quant aux Russes, qui se sont battus en 2007, pour conserver le .su (Soviet Union), ils ont préféré rester de simples observateurs à l’Icann.
Le ras-le-bol de la communauté internationale s’aggrave à mesure que se répand l’usage du Net sur la planète. En 2012, selon l’institut Forrester Research, les Asiatiques seront deux fois plus nombreux en ligne que les Américains, et, talonnant les Japonais, les Brésiliens s’imposeront comme les quatrièmes utilisateurs du monde. Et ce n’est pas la nomination, le 1er juillet, à la tête de l’Icann, en remplacement de l’Australien Paul Twomey, de Rod Beckstrom, ancien président du Centre national de la cybersécurité américaine, qui va calmer les esprits…

Une crise de gouvernance d’autant plus périlleuse que se profile, dès l’an prochain, une petite révolution avec l’arrivée de nouveaux noms de domaine (voir l’encadré). A la clef, une explosion des coûts : « Quelque 185 000 dollars de frais de dossier, plus près de 25 000 dollars par année de maintenance, pour chaque nouvelle extension », chiffre un spécialiste.

Autant d’argent qui ira dans les caisses de l’Icann. Dans le cas des .com, la manne se dirige vers des sociétés d’enregistrement, dont le très gourmand VeriSign. Le poids de cette firme californienne au carnet de commandes bien rempli (elle possède la quasi exclusivité de la distribution des .com) pose lui aussi le problème de la domination américaine du Réseau.

Cela ne décourage pas les projets les plus inattendus, comme le .zulu, auquel tient personnellement le roi coutumier Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu. « Il y a quarante ans, les premiers pas de l’homme sur la Lune nous ont aidés à définir notre vision de notre place dans l’Univers », s’enflamme Rod Beckstrom, pour qui ces nouveaux noms de domaines « vont permettre à toute l’humanité de prendre sa place sur Internet ».

Toute ? C’est aller un peu vite en besogne pour Pierre Ouedraogo, chef de projet à l’Institut de la francophonie numérique : « Comment voulez-vous demander à un pays dont la population est dépourvue d’eau courante de dépenser de tels montants ? » A cette contrainte financière s’ajoutent des querelles de souveraineté, comme celle qui a vu plusieurs pays se disputer la distribution du .africa. Débordée, l’Icann peine à jouer les pompiers.

Internet, déjà se fragmente de tous côtés. En effet, pour créer l’architecture du réseau, l’organisme s’appuie sur un dispositif technique constitué de 13 ordinateurs ultraprotégés, dits « serveurs racines », installés au Japon (Tokyo), en Europe (Stockholm et Londres), mais pour l’essentiel aux Etats-Unis (notamment le serveur A, qui abrite le mode d’emploi de tous les autres). Ce sont eux les garants de l’intégrité du Net. Or la Chine – pays qui depuis dix-huit mois compte le plus d’internautes au monde – a les moyens techniques de mettre en place une infrastructure parallèle. « Il est tout à fait possible pour Pékin de créer son propre système d’adressage permettant de bloquer la consultation de ses sites aux internautes extérieurs et celle des sites extérieurs à ses ressortissants », prévient un spécialiste. S’il se confirme, un tel mouvement constituerait une atteinte à la « neutralité du réseau », principe cher au Pr Tim Wu, de Columbia University, et selon lequel tous les contenus doivent être accessibles de manière égale en ligne.

De son côté, la Syrie dénonce, à longueur de communiqués officiels, « la domination actuelle par un pays de tout ce qui concerne Internet ». Pour Damas, la régulation devrait s’opérer « à travers six groupes régionaux, sur le modèle de ce qui a été établi en 1967 pour le téléphone ». La Syrie estime judicieux de s’appuyer sur l’UIT, la branche télécoms de l’ONU. Une option balayée d’un revers de la main par Janis Karklins, président du Government Advisory Committee (GAC), un comité consultatif de l’Icann où se retrouvent quelque 90 pays. Pour ce diplomate letton, « le temps de réaction de l’ONU n’est pas celui d’Internet ». De plus, avancent les partisans du statu quo, il n’est pas souhaitable de créer une nouvelle structure dont rien ne garantit qu’elle serait démocratique.

C’est sans doute pour prévenir une telle critique que Viviane Reding a confirmé à l’Express l’idée d’un « G 12 pour la gouvernance d’Internet », avec deux représentants par continent (trois au total pour l’Asie et l’Océanie), ainsi que le président de l’Icann comme membre non votant. Certains sont plus radicaux. Au coeur de l’été, le sénateur français Jean-Pierre Masson a de son côté appelé à la création d’un « second réseau de type Internet », organisé par le Vieux Continent. Au risque de réitérer l’expérience d’un Minitel, cette fois-ci à l’échelle européenne.

Attention à ne pas tomber, nous aussi, dans un excès de protectionnisme. Ce serait condamner les développements prometteurs du Web mobile ainsi que celui de l’ »Internet des objets », qui, grâce à une puce intégrée, leur permettra de communiquer entre eux. Déjà, une bataille s’est engagée pour savoir où seront situés les ordinateurs centraux de ce futur système. « Cette fois-ci, l’Europe se bat pour être une région clef », précise Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’Internet au Secrétariat d’Etat au numérique. Sans consensus mondial, le formidable vecteur d’échanges qu’aura été Internet ne sera plus considéré dans quelques années que comme un heureux accident de l’Histoire.

En vidéo, la réaction de Nathalie Kosicusko Morizet qui prend position particulièrement clairement ce sujet. Une réaction recueillie avant l’été (merci Aurélien). Et vous allez voir, elle était passablement agacée par la situation actuelle…

Photo de Une : ilker

Gros sous, gouvernement 2.0, prospective politico-technologique

La Maison Blanche - Photo Timothy K Hamilton (cc)

La Maison Blanche - Photo Acameronhuff (cc)

Voyage USA, 3e partie. Atterri ce matin après deux journées d’immersion à Washington, pour aborder au niveau politique les thématiques qui auront structuré mon déplacement, à savoir la protection des données personnelles, la neutralité du réseau, les tendances à venir de la société du numérique, l’impact de la crise sur le secteur des TIC. Nous avons également abordé les problèmes essentiels de la gouvernance de l’Internet et du renforcement de la sécurité des réseaux.

Lundi matin, direction la Maison Blanche pour y rencontrer l’équipe du Président Obama en charge des technologies de l’Information. Susan Crawford, conseillère spéciale du Président pour la Science, la Technologie et l’Innovation, Vivek Kundra, le Chief Information Officer fédéral, et Jim Kohlenberger, le Chief of staff de l’Office of Science and Technology Policies forment une équipe impressionnante. On voit bien que les plus proches conseillers d’Obama sur la question veulent prolonger la dynamique de la campagne, dont chacun sait qu’elle a utilisé le net comme jamais auparavant, pour transformer l’administration et impliquer davantage les citoyens américains dans l’élaboration des décisions politiques. Ceci n’est pas une mince affaire, mais nos interlocuteurs dessinent des lignes de force très claires pour y parvenir.

Les conseillers de Barack Obama, ici avec le Senior Advisor David Axelrod - Photo: White House Photo/ Pete Souza

Les conseillers de Barack Obama, ici avec le Senior Advisor David Axelrod - Photo: White House Photo/ Pete Souza

D’abord, étendre l’accès au haut débit à tous les Américains, en injectant 4.7 milliards de dollars du plan de relance dans le haut débit pour les zones enclavées. Ensuite, maintenir la neutralité du réseau, c’est-à-dire éviter que les opérateurs ne fassent de distinction, notamment de facturation, entre les différents services qui peuvent transiter sur le Net, afin que chacun puisse avoir accès à l’ensemble des contenus et que les entreprises innovantes ne voient pas de barrières artificielles se lever au déploiement de leurs services. Encourager l’interactivité et la participation du public, notamment par la mise en place d’un projet fascinant: « data.gov« . Il s’agit pour l’administration de mettre en ligne, d’ici quelques semaines, l’ensemble des données publiques dans tous les domaines (plusieurs téraoctets de données) et de laisser, comme le font Google avec Androïde et Apple avec les iPhone apps, les internautes agréger ces données pour offrir des services au public. Cette idée mérite d’être regardée de près, et pourquoi pas, de s’en inspirer.

Sur le plan de relance, en revanche, et comme j’en aurai confirmation tout au long des entretiens que j’aurai durant ces deux jours à Washington, si l’argent est là, les modalités d’octroi des subventions sont encore à définir. Tout le monde s’accorde sur le fait que ce coup de pouce au déploiement des réseaux est nécessaire, mais ne sera pas suffisant pour amener les États-Unis au niveau de connectitivité de l’Europe de l’Ouest, du Japon ou de la Corée.

C’est bien l’avis de Verizon, l’un des deux plus gros fournisseurs d’accès américains, qui a investi directement plusieurs milliards de dollars depuis deux ans pour déployer un réseau de fibres optiques vers le particulier. Sans attendre le « stimulus package » de réponse à la crise financière, Verizon a donc fait le pari d’un retour rapide sur investissement, d’autant qu’il est propriétaire des infrastructures déployées et que le régulateur américain, la FCC, ne le force pas à les partager avec d’autres. Cette politique volontariste a semble-t-il un revers, dénoncé par d’autres, du au fait que la rentabilisation rapide des infrastructures passe, pour Verizon, par une volonté, selon leurs termes, de procéder à un « management raisonnable des réseaux », litote voulant dire « remise en cause partielle de la neutralité du réseau et valorisation de certains types de contenus plus rentables que d’autres ». Le débat est lancé, mais il m’a semblé que les tenants d’un maintien strict de la neutralité du net étaient nombreux, puissants, et avaient des arguments convaincants.

Cette neutralité du net n’est-elle pas d’ailleurs potentiellement remise en cause par le projet de Loi du sénateur Jay Rockefeller, qui identifie (à juste titre) l’infrastructure Internet comme critique, et les attaques ou détournement qu’elle pourrait subir comme une potentielle atteinte majeure à la sécurité nationale ? C’est la question que j’ai posée à ses conseillers au Sénat, qui semblaient conscients que le renforcement de la sécurité des réseaux, et l’implication des agences fédérales de sécurité comme la NSA dans leur gestion, pouvaient poser problème. Pour autant, le débat est posé, et il faut s’attendre a un débat virulent sur ce point. J’ai fait remarquer qu’une lecture rapide du projet de Loi amenait déjà certains observateurs du net à parler de « kill the net button« , et que cela faisait mauvais effet. Ce qui est frappant, c’est que les Américains que j’ai rencontrés sont surpris de la virulence des réactions à l’étranger sur ce projet, un peu comme s’ils n’avaient pas totalement pris conscience que l’Internet était de fait une affaire mondiale, et qu’une action de leur part sur le cœur de l’Internet aurait un impact sur le monde entier.

Vint Cerf en conférence à l'ICANN - Photo Veni Markovski (cc)

Vint Cerf, l'un des pères fondateurs d'Internet. en conférence à l'ICANN - Photo Veni Markovski (cc)

Même impression à la National Telecommunication and Information Agency, la NTIA, qui dépend du Départment of Commerce et qui est l’administration en charge des télécommunications et des technologies de l’information. Sur l’avenir de l’ICANN, dont l’accord avec la NTIA arrive à échéance en septembre prochain, on a l’impression que la nouvelle administration n’a pas encore pris de décision définitive. C’est plutôt encourageant pour la suite, puisque cela laisse la place et le temps pour une discussion internationale constructive. Le problème, c’est qu’on manque de forum pour avoir cette discussion. Le Forum sur la Gouverance de l’Internet mis en place à la suite du Sommet Mondial sur la Société de l’Information ne semble pas encore à ce stade en mesure de remplir ce rôle, mais j’ai bon espoir qu’avec une forte impulsion européenne, nous arrivions à établir un dialogue constructif avec l’administration Obama sur le futur de l’Internet. Il m’a semblé, en tout cas, qu’Anna Gomez, la Deputy assistant secretary, était très intéressée pour établir un canal de dialogue direct et fréquent avec moi sur ces sujets.

Autre chose intéressante sur la NTIA, elle se considère comme la gardienne de la neutralité du réseau, dont le candidat Obama s’était fait le défenseur durant sa campagne. Et cela m’amène à la suite des discussions et des rencontres que j’ai avec Macon Philips, chargé des nouveaux médias à la Maison blanche, et les consultants et membres de think tanks qui inspirent la politique du président sur l’Internet.

Cette histoire de Loi sur la cybersécurité embarrasse manifestement beaucoup de monde, car le Président Obama est probablement le plus pro-internet de tous les présidents américains, et l’effet d’affichage d’une telle Loi, qui permettrait de couper des parties entières du réseau en cas de danger (si tant est que cela soit faisable techniquement, ce qui semble douteux) est paradoxal. Car les conseillers d’Obama, officiels ou officieux, sont toujours à l’œuvre à ses côtés pour utiliser au maximum les possibilités politiques offertes par le réseau pour dialoguer, convaincre, tester les idées du Président auprès du plus grand nombre. Je vois dans cette effervescence d’idées le creuset d’une nouvelle société, rien de moins, et d’une sorte de retour aux origines du modèle politique américain de démocratie participative plus que représentative, comme la décrivait Tocqueville. Finalement, il est assez réjouissant de constater la continuité entre les observations du français au 18e siècle et l’avènement du gouvernement 2.0 . Un gouvernement qui, par exemple, entend travailler avec le Congrès pour qu’il publie les Lois 72 heures avant qu’elles commencent à être discutées, afin de recueillir l’avis du public. Un gouvernement qui compte également sur le bouquet des technologies et des applications existantes (fixe, mobile, sites institutionnels, réseaux sociaux…) pour aller rechercher l’avis des citoyens, où qu’ils se trouvent et quels que soient leurs centres d’intérêt, tout en respectant leur anonymat.

Avant de partir, je rencontre également la Computer & Communications Industry Association, qui regroupe la quasi-totalité des acteurs de l’économie de l’information américaine : éditeurs, fondeurs, constructeurs, opérateurs…

Le siège de la National Security Agency à Fort Meade, Maryland (USA)

Le siège de la National Security Agency à Fort Meade, Maryland (USA) - DR.

Je suis très impressionnée par le franc-parler et la finesse de son PDG, Ed Black. Il faut dire qu’il faut une sacrée dose de ténacité et de diplomatie pour faire travailler ensemble Google, Microsoft, HP, IBM, Intel et les autres. Il semble y arriver, et nous tombons d’accord sur le fait qu’une seconde carrière à l’ONU lui siérait bien également ! Comme le matin même de ma visite, Oracle avait racheté Sun, il en était à déplorer la perte par fusion d’un de ses membres ! Cela dit, la constitution de champions intégrant matériel et logiciel ne lui fait pas peur, et il est très confiant dans la capacité du système à casser un monopole en constitution. Ce qui ne semble pas à ses yeux être le cas aujourd’hui pour Google. Toujours est-il que les problèmes qui sont posés par lui sont à la fois très concrets et très importants : il ne veut pas que la NSA vienne s’occuper de la sécurité des réseaux. Il voudrait que les réseaux restent neutres, et par neutralité, il entend, au-delà du concept traditionnel de non-discrimination des types de contenus et des protocoles, celui de liberté d’expression et de lutte contre la censure sur le Net. Plus surprenant encore, il se lance dans une diatribe contre les excès qu’il a constatés en termes de dépôt de brevet et de durée de préservation du copyright. Il parait même qu’il y a un brevet sur le sandwich au jambon !

L’innovation doit être protégée, et les brevets comme le copyright permettent de garantir une forme de prime de risque à l’entrepreneur innovant. Mais cette protection qui lui est octroyée l’est au détriment à la fois de la liberté des marchés et de la liberté d’accès à l’information. Il arrive un moment où les excès de protection de la propriété intellectuelle déséquilibrent le système, risquent d’empêcher les nouveaux entrants d’accéder au marché,et de tuer l’innovation. C’est bien le président du lobby industriel des TIC le puis puissant des États-Unis qui dit ça, en présence de ses mandants. Qu’on se le dise, les choses bougent, et je reviens d’Amérique persuadée qu’en continuant à dialoguer et à échanger des bonnes pratiques avec eux, nous serons en mesure, d’une part de parvenir à des règles de gouvernance communes dans un secteur par essence globalisé, d’autre part de renforcer la coopération transatlantique en matière de développement des sociétés numériques.

J’aurai encore à vous dire quelques mots plus précis sur mes discussions concernant la protection des données personnelles, ainsi que sur ma rencontre avec Jeffrey Sachs à New York. Ça sera pour un prochain article…

Nathalie Kosciusko-Morizet dans la Silicon Valley (Jour 1)

Baie de San Francisco - Photo © Alexandre Aybes

Baie de San Francisco - Photo © Alexandre Aybes

Jeudi 16 avril, San Francisco, jour 1 – La Californie : décalages

Arrivée à San Francisco, une ville à l’architecture très européenne et à l’état d’esprit très californien. Si ce n’est la baie splendide, la beauté de cette ville n’est pas dépaysante, on se sent chez soi tout de suite.

En revanche, les premiers rendez-vous de ma visite m’ont permis de constater que nous sommes bien là près du coeur battant de l’innovation en matière de technologies de l’information. Cette ville dont on me dit que quelques mois avant l’éclatement de la bulle internet elle était couverte de placards publicitaires pour embaucher des ingénieurs informaticiens est aujourd’hui comme assagie. Ce n’est pas le ralentissement économique qui veut ça, mais plutôt, me disent mes interlocuteurs, une forme de maturité du secteur TIC, moins exubérant que par le passé, plus «installé» en quelque sorte.

Il reste encore, rassurez-vous, des entrepreneurs et des innovateurs qui n’hésitent pas à monter des projets très ambitieux, par exemple Brewster Kahle, d’Internet Archive, qui me présente son activité. Le projet d’archiver le Web, est partagé par de nombreuses institutions, mais il est certain qu’Internet Archive a une longueur d’avance sur les autres. Ils ont déjà commencé depuis longtemps, et travaillent d’ailleurs avec la BnF. L’idée, c’est de rendre accessible gratuitement tout ce qu’il y a en ligne et qui est public (on ne parle pas des pages personnelles, comme par exemple ce profil facebook d’où je vous écris) ni des contenus non tombés dans le domaine public. Mais rien que cela, ça en fait du contenu !
Le modèle économique d’un tel projet repose en partie sur des prestations qu’Internet Archive propose aux bibliothèques du monde entier, prestation d’archivage numérique et de numérisation d’ouvrages. Internet Archive est donc une sorte de super «National Library» mettant à la disposition de tous les trésors de la pensée humaine. Seulement, Brewster Kahle ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Il met également à disposition des contenus musicaux et audiovisuels libres de droit, et désire proposer des livres plus récents en téléchargement, en passant des accords directs avec les éditeurs.

Sa théorie, c’est que deux grands acteurs (Google et Amazon pour ne pas les nommer) sont en passe de constituer un oligopole de la distribution en ligne des livres. Google, d’abord, grâce aux accords particuliers qu’ils ont signés avec les grands éditeurs pour alimenter «Google books», Amazon, à travers le succès de son lecteur numérique Kindle, qui lui permettrait ainsi de maîtriser toute la chaîne de distribution et de devenir le passage obligé pour publier un livre en ligne.

Après la bataille de l’Internet sur protocoles ouverts versus les réseaux classiques de télécommunication, après la bataille ayant opposé à peu près tous les acteurs du logiciel à Microsoft dans les années 90 pour empêcher la constitution d’un monopole pour les navigateurs internet, Brewster Kahle décrit la nouvelle bataille, celle de la diversité des modes d’accès aux contenus (texte, image, sons) sur Internet comme la troisième guerre mondiale d’Internet. Cette fois-ci, après IBM et les telcos dans les années 80, Microsoft on l’a dit dans les années 90, c’est bien sûr Google qui est visé.

Brewster Kahle voudrait que son initiative soit reprise davantage en Europe, et me demande d’aider European internet Archive à contacter les grandes bibliothèques nationales européennes, afin de mettre en ligne le patrimoine littéraire et artistique européen libre de droit. Ça me semble être une idée très intéressante.

Retour à la résidence du consul général pour une discussion avec

Om Malik, John Markoff, Éliane Fiolet, et Francis Pisani (aussi contributeur sur InnovaNews, ndlr) sur la Silicon Valley, les nouvelles tendances du marché des TIC ici (et dans le monde…) et la relation que la politique entretien avec Internet, en Californie comme en France.

John Markoff, Om Malik and Francis Pisani - Photo © Eliane Fiolet , Ubergizmo.com

John Markoff, Om Malik and Francis Pisani - Photo © Eliane Fiolet , Ubergizmo.com

Tout le monde tombe d’accord sur le déplacement de la valeur du matériel et des infrastructures vers les contenus. Et je retrouve là une conviction que j’avais retirée de mon voyage d’études en Corée et au Japon). Mais Om Malik rappelle que ce déplacement ne reste possible que grâce à l’augmentation continue des performances matériel et des débits. John Markoff, qui suit l’actualité de la Silicon Valley depuis 30 ans pour le New York Times, est très inquiet de la sécurité sur le réseau des réseaux. Internet est victime de son succès selon lui, et l’architecture globale du réseau risque de ne pas résister à la montée des menaces et des cyberattaques. Une nouvelle architecture doit selon lui être pensée dès maintenant. Vaste programme, dont j’aurai l’occasion de rediscuter à Washington.

Francis Pisani, quant à lui, est particulièrement intéressé par le développement des usages mobiles. C’est probablement là que se jouera une bonne partie des usages innovant à l’avenir. Mes interlocuteurs sont d’ailleurs surpris de constater que, malgré l’avance de l’Europe en matière d’accès mobile à Internet, peu de grands acteurs économiques se sont positionnés sur ces nouveaux usages sur le vieux continent. C’est bien le problème. À trop penser à la seule infrastructure sans en imaginer l’usage qui pourrait en être fait, nous risquons de rater l’occasion de nous positionner sur les marchés d’avenir.

Éliane Fiolet m’interroge sur la manière dont j’utilise, en tant que femme politique, Facebook et twitter. Je réponds que, si je travaille actuellement à la mise en ligne d’un nouveau site du Secrétariat d’État, plus participatif et plus clair, je reste attaché à la possibilité que m’offrent les réseaux sociaux, et notamment facebook, de réagir personnellement, soit aux attaques dont je suis parfois l’objet, soit pour dire à mes amis combien j’ai apprécié telle ou telle initiative. C’est une manière nouvelle de faire la politique, s’appuyer sur les réseaux sociaux pour maintenir notre liberté de parole.

Je vous envoie ce premier billet depuis le siège social de facebook où je suis ce matin pour le premier entretien d’une matinée dans la Silicon Valley. Je vous la raconterai ce soir, c’est à dire cette nuit pour la plupart d’entre vous…

Rencontre avec Vinvin

Rencontre avec Vinvin

Des puces et des robots. Tokyo, jour 2

Le robot ménager de l'IRT

La journée commence par une rencontre avec les correspondants de la presse française au Japon. La crise est dans tous les esprits. À quelques heures de la fin de ce voyage d’études, plutôt que de commenter l’actualité française, je m’efforce de concentrer mes réponses sur les premiers enseignements que je peux tirer de ce voyage, les forces et les faiblesses que j’ai perçues dans les modèles coréens et japonais, ce dont nous pourrions nous inspirer. Enfin, ce qui inspire mes interlocuteurs dans ce que fait la France dans ce domaine. Ce n’est pas un hasard si je suis partie dans ces deux pays pour mon premier déplacement officiel. Ils représentent à eux deux, en tout cas vus de France, la quintessence d’une politique de croissance par l’innovation et l’utilisation des TIC. En rencontrant les dirigeants de nombreuses entreprises nipponnes et coréennes, j’ai perçu chez elles une volonté de collaboration et de partenariats dans la recherche de solutions à cette crise qui nous frappe tous. C’est également ça la mondialisation. Nous sommes dans le même bateau, et en période de tempête, ceux qui tirent à hue et à dia habituellement s’organisent pour sauver le navire. Cette crise peut nous donner les moyens de mieux coordonner nos actions dans un monde numérique transfrontalier par essence. Nous avons ce besoin de coopération internationale, et j’ai senti que mes interlocuteurs y étaient prêts aujourd’hui.

Ayant fait le point avec la presse sur le présent, je me replonge dans un futur, qu’on dit proche, mais qui visuellement, est assez bluffant. Le monde des robots. Visite de l’Information and Robot Technology Research Initiative (IRT) de l’Université de Tokyo. On y voit de vrais robots effectuer des tâches quotidiennes, parfois un peu poussivement, mais on touche la du doigt à quel point l’homme doit déployer d’intelligence et d’ingéniosité pour faire reproduire à la machine des tâches aussi bénignes que de ramasser un torchon sur une chaise et de le mettre dans une machine à laver. Ce qui est difficile, et ce qui est la clé de tout pour le développement d’une industrie des robots au service des gens, c’est de faire en sorte que ces robots sachent chercher et analyser eux-mêmes l’information qui leur permet de réaliser une action. De ce point de vue, j’ai été impressionnée, quoiqu’un peu déçue de n’avoir pas réussi à attirer l’attention du robot pendant qu’il passait le balai. Manifestement, il ne sait pas encore quelles sont les priorités…

De puissants développements informatiques et optiques (reconnaissance d’image) sont à l’œuvre pour rendre ces robots plus sensibles à leur environnement, et en attendant qu’ils soient pleinement opérationnels, les recherches effectuées peuvent déboucher sur des applications concrètes très utiles : un petit robot peut, par la reconnaissance d’image, savoir si une personne prend bien ses médicaments. Si elle oublie, elle lui rappelle. Si elle en prend trop, elle lance une alerte. Pour les personnes qui perdent un peu la mémoire, un système de caméras repère où sont les objets et vous indique où ils se trouvent quand vous cliquez sur leur image. J’aurai bien fait le test avec un trousseau de clés, mais on n’avait pas le temps. Enfin, un système de motion capture permet de repérer l’activité musculaire d’une personne, l’évolution de sa morphologie et de sa puissance. Déjà utilisé en test avec un sportif japonais qui prépare le marathon, ce système pourrait rapidement être intégré directement à un téléviseur. Ce sera la révolution de l’aérobic à la maison !

Reconnaissance d’image. J’ai beaucoup vu cette technique à l’œuvre depuis plusieurs jours. Elle semble devoir être complémentaire, voire concurrente, de celle des tags RFID.

Avant de partir, je tombe sur une autre salle, un peu à l’écart avec d’autres robots. De vrais sosies de Goldorak ! Et sympas en plus. On se serre la main, ils déambulent autour de moi. C’est très bizarre comme expérience de se retrouver au milieu de plusieurs Goldoraks. En fait, ces robots sont des bancs de tests sur pattes. Loin d’être des prototypes, ils sont démontables et manipulables à merci par les scientifiques qui testent sur eux leurs dernières inventions en matière de motricité et d’interaction.
Même si visuellement, tout cela vous donne l’impression d’être dans la guerre des étoiles, il ne s’agit pas de doux rêves de chercheurs nostalgiques des dessins animés de leur enfance. Les plus grandes entreprises japonaises comme Fujitsu, Toyota, Panasonic, Sega financent ces recherches. Elles voient en effet le développement de la robotique comme une réponse au vieillissement de la population, et même, à sa décroissance. L’impression, du coup, est mitigée. Si la performance technologique est remarquable, le projet de société me semble un peu douteux. Remplacer le contact humain envers les ainés par des robots ? Préférer la croissance des robots à la croissance de la natalité, y compris par l’immigration maitrisée ? En tout cas, ces recherches, comme souvent, apporteront leur lot d’innovations en cours de route et bien avant que chaque japonais vive entouré de robots. Le CNRS, qui collabore avec l’Université de Tokyo sur certains de ces projets, a bien compris l’intérêt que nous avons à être dans les premiers à les comprendre et à les maitriser.

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Je déjeune avec des humains, ce qui n’est pas plus mal, d’autant qu’il s’agit d’experts japonais des réseaux, des télécoms et de l’Internet. Messieurs Tokoro de Sony, Tomita de NTT (l’opérateur historique japonais), Ikegami du Ministère de l’Éducation et des Technologies, et Ichikawa de l’Université des électro-communications me bombardent d’informations sur l’histoire passée et présente des réseaux télécoms, d’Internet, et au futur de l’Internet des objets. Sur les usages, ils ne sont pas très diserts. Tout juste confirment-ils cette exception japonaise qui veut que ce pays semble ne pas souffrir du piratage des œuvres culturelles sur Internet. La raison m’en reste assez mystérieuse, mais j’entrevois que la richesse de l’offre audiovisuelle et musicale proposée par les opérateurs télécom via la FFTH (Fiber to home) et la TMP suffisent aux Japonais. Ils sont déjà plus de 10 millions d’abonnés aux services FTTH de NTT au Japon. Quand on pense par ailleurs que plus de 80% de la population dispose de la fibre, on imagine que les Japonais disposent d’une offre audiovisuelle en ligne sans commune mesure avec le reste du monde…

On parle aussi du futur de l’Internet, et de l’Internet des objets. Le ton de mes interlocuteurs est plutôt inquiétant. Ils pensent qu’avant tout il faudrait que nous nous mettions tous d’accord pour déterminer quels objets sont utiles à interconnecter, pour éviter que tous les objets ne soient in fine communicants dans l’Internet des objets. La raison tenant à ce que plus le nombre d’objets interconnectés sera grand, plus grands seront les renseignements disponibles sur leur utilisation, et plus grand sera le danger d’une exploitation malveillante de ces données. Une idée à creuser, mais à propos de craintes, je suis frappée de l’hostilité que suscite Google chez mes interlocuteurs. Hier déjà, j’avais remarqué cela. À ce déjeuner, c’est encore plus frappant. Google est vu comme un concurrent des deux industries qui dominent l’internet : celle des contenants, et celle des contenus. Sa puissance est telle dans ces deux domaines qu’elle en devient inquiétante.

Je pars ensuite pour l’Ubiquitous Networking Laboratory du Professeur Sakamura, jamais à court d’idées pour montrer comment les puces RFID peuvent trouver des applications concrètes de la vie de tous les jours. Première démonstration avec une bouteille de Vosne Romanée 1992, malheureusement vide, mais pour laquelle nous obtenons une description d’œnologue juste en la passant près d’un lecteur. Alternant des exemples plus ou moins convaincants, Sakamura nous présente une cravate (le lecteur RFID nous dit qu’il faut éviter d’aller avec à un barbecue…) puis des médicaments et une ordonnance, avec des informations précieuses cette fois-ci sur les interactions médicamenteuses à éviter et les prescriptions à respecter. Une fois de plus, les applications les plus convaincantes sont pensées dans le contexte d’un vieillissement de la population japonaise. À croire que cette réalité démographique soit devenue le facteur principal d’investissement dans la recherche et l’innovation au Japon. Il faut dire que les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2055, les démographes pensent que le Japon sera revenu à 90 millions d’habitants, soit sa démographie de 1950, et que 40% des Japonais seront âgés, contre 20 % aujourd’hui. Le Labo du professeur, qui veut développer sa collaboration avec des entreprises et des centres de recherche en France, regorge d’exemples concrets : gestion des stocks de fruits et légumes, cannes blanches parlantes pour les aveugles, autant d’applications concrètes qui peuvent être rapidement déployées, et qui le sont d’ailleurs dans certaines villes du Japon.
Après un passage au Showroom de Panasonic, très formaté et sans vraiment de possibilité d’échanger, même si j’ai vu de belles réalisations comme le mur 3D (non encore commercialisé) qui vous permet de refaire la déco de votre salon et d’agencer votre bibliothèque (virtuelle) d’un simple mouvement de la main, direction l’Ambassade.

Ce soir, diner avec des créatifs Japonais dans un bar branché du quartier étudiant. Mangas, romans diffusés sur téléphone portable, artistes numériques, créateurs de jeux pour mobile, éditeurs en ligne, universitaires… La conversation s’engage particulièrement avec un petit groupe de Japonaises dessinatrices de mangas. Enfin un public avisé pour la question qui traverse mes discussions depuis mon arrivée au Japon : pourquoi si peu d’enfants, alors même que les femmes ne travaillent pas ? La réponse ne manque pas de surprendre : c’est parce que les hommes sont trop puérils, quand on a déjà un grand enfant à la maison, on est moins tenté de multiplier les vrais. Un homme, lui aussi dessinateur de manga proteste : c’est pour des raisons économiques, élever des enfants est trop cher au Japon. Ce ne doit pas être simple, en tout cas. Une des dessinatrices me confie son désespoir de s’être vue refuser aujourd’hui même une place de crèche. Pour remercier pour la soirée, chacun me dessine en version manga. Il y en a vraiment de beaux. Je les scannerai à mon retour pour vous les montrer. Pour le reste, on échange les adresses. Si vous croisez à «la cantine» un artiste japonais qui vient étudier les tendances du numérique en France, ne cherchez pas, c’est moi qui l’ai envoyé. Et accueillez-le bien : il est très sympa.

Photos : © IRT et Labo, Olivier Ezratty

Première journée à Tokyo

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Moins de 2 000 kilomètres séparent Séoul de Tokyo. Première excellente nouvelle le voyage fut court. Deuxième bonne nouvelle quelques degrés Celsius différencient les deux villes et c’est en faveur de Tokyo.

J’arrête ici les considérations touristiques. Dès mon arrivée j’ai pu discuter avec des responsables économiques français du secteur des TIC. Toutes les entreprises qui comptent sont présentes au Japon, soit à travers des filiales, soit par des bureaux de veille. Leur regard sur les réalités japonaises du secteur est plus partagé qu’on l’aurait cru vu de France. Les équipementiers japonais, pourtant très puissants, ont raté le tournant des téléphones mobiles. L’importance du marché local fait paradoxalement leur faiblesse : ils pensent d’abord à définir des standards différents, qui les handicapent dans un deuxième temps à l’export. Sur la télévision mobile, les avis sont partagés. Est-elle correctement financée par la pub ? Ou, est-elle toujours en recherche de son modèle économique ? En tout cas, le choix qui a été fait est celui de la télévision mobile terrestre, assez logiquement pour le pays le plus câblé du monde.

Les visites de l’après-midi sont consacrées au paiement sans contact. Enfin, surtout au paiement et au porte-monnaie électronique. Chez Seven-Eleven d’abord, une chaine puissante d’épiceries de quartier qui a développé une carte de paiement, « Nanaco », et des services associés (réservations et achats culturels et touristiques, paiement des impôts et des factures d’eau, de gaz et d’électricité, participation à des enchères Yahoo ! et livraison des objets à l’épicerie du coin). En fait, le modèle se développe beaucoup du fait de la faiblesse des banques sur ce secteur, puisqu’elles n’ont pas pu se mettre d’accord sur un standard commun. J’achète un sushi et une bouteille de thé glacé. Pratique, mais pas révolutionnaire. Le Sénateur Le Grand casse une bouteille de nuoc man dans l’épicerie, mais on ne me la facture pas. Tant pis, j’étais prête à payer, à l’étranger il faut être solidaires, pas question que la France laisse des ardoises !

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On enchaine chez JR-East, la plus puissante compagnie ferroviaire nippone, qui a développé sa propre carte de paiement, « Suica ». Paiement des billets, réservation de supplément 1re classe directement dans les wagons, micro-achats dans les boutiques des gares et dans certaines épiceries,… C’est Navigo + Monéo. Un souci cependant : comme chez Seven-Eleven, la question « quelle exploitation faites-vous des données personnelles ? Du marketing ? De la vente de fichiers ? » n’obtient pas de réponse claire. JR-East a même prétendu avoir tout juste commencé à y penser. Il est vrai que dans leur cas, les seules économies réalisées par la mise en place du service suffisent à le justifier.

Je finis la journée en dinant avec quatre « prospectivistes », experts et scientifiques de haut niveau : messieurs Kurokawa, Kokuryo, Yoshikawa, et Aizawa. La discussion est enlevée et variée. Chacun s’accorde à dire que l’avenir est peu prévisible ces temps-ci. Ils s’inquiètent de la difficulté à se projeter dans l’avenir, et à le penser. Nous avons une discussion intéressante sur les fichiers et la gestion des données personnelles. L’un d’entre eux (pas de noms….) y voit un pouvoir considérable et propose une alliance franco-japonaise pour concurrencer Google… Kurokawa voudrait la société japonaise plus concernée par les questions de transparence. Tous ces messieurs s’accordent finalement à trouver que le vrai problème du Japon est que les Japonaises n’ont pas assez d’enfants, et nous demandent les bonnes recettes françaises en la matière. Ne riez pas c’est très sérieux. Je crois, pour ma part, qu’une des clefs, paradoxale, mais certaine, est bien le travail des femmes. Le modèle français incite à travailler et élever des enfants en même temps et y voit assez largement un critère de réussite. Là où le modèle japonais donne à la femme moins d’indépendance : et elle se venge ! On a parlé retraites aussi, car du coup, le Japon vieillit rapidement. Et il semble que le système informatique de calcul des pensions ait connu des bugs qui mettent en émoi tous les bénéficiaires présents ou futurs, car on ne sait plus qui a droit à quoi. Grandeur et difficultés du numérique.

Photos d’Olivier Ezratty

 

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