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Gros sous, gouvernement 2.0, prospective politico-technologique

La Maison Blanche - Photo Timothy K Hamilton (cc)

La Maison Blanche - Photo Acameronhuff (cc)

Voyage USA, 3e partie. Atterri ce matin après deux journées d’immersion à Washington, pour aborder au niveau politique les thématiques qui auront structuré mon déplacement, à savoir la protection des données personnelles, la neutralité du réseau, les tendances à venir de la société du numérique, l’impact de la crise sur le secteur des TIC. Nous avons également abordé les problèmes essentiels de la gouvernance de l’Internet et du renforcement de la sécurité des réseaux.

Lundi matin, direction la Maison Blanche pour y rencontrer l’équipe du Président Obama en charge des technologies de l’Information. Susan Crawford, conseillère spéciale du Président pour la Science, la Technologie et l’Innovation, Vivek Kundra, le Chief Information Officer fédéral, et Jim Kohlenberger, le Chief of staff de l’Office of Science and Technology Policies forment une équipe impressionnante. On voit bien que les plus proches conseillers d’Obama sur la question veulent prolonger la dynamique de la campagne, dont chacun sait qu’elle a utilisé le net comme jamais auparavant, pour transformer l’administration et impliquer davantage les citoyens américains dans l’élaboration des décisions politiques. Ceci n’est pas une mince affaire, mais nos interlocuteurs dessinent des lignes de force très claires pour y parvenir.

Les conseillers de Barack Obama, ici avec le Senior Advisor David Axelrod - Photo: White House Photo/ Pete Souza

Les conseillers de Barack Obama, ici avec le Senior Advisor David Axelrod - Photo: White House Photo/ Pete Souza

D’abord, étendre l’accès au haut débit à tous les Américains, en injectant 4.7 milliards de dollars du plan de relance dans le haut débit pour les zones enclavées. Ensuite, maintenir la neutralité du réseau, c’est-à-dire éviter que les opérateurs ne fassent de distinction, notamment de facturation, entre les différents services qui peuvent transiter sur le Net, afin que chacun puisse avoir accès à l’ensemble des contenus et que les entreprises innovantes ne voient pas de barrières artificielles se lever au déploiement de leurs services. Encourager l’interactivité et la participation du public, notamment par la mise en place d’un projet fascinant: data.gov. Il s’agit pour l’administration de mettre en ligne, d’ici quelques semaines, l’ensemble des données publiques dans tous les domaines (plusieurs téraoctets de données) et de laisser, comme le font Google avec Androïde et Apple avec les iPhone apps, les internautes agréger ces données pour offrir des services au public. Cette idée mérite d’être regardée de près, et pourquoi pas, de s’en inspirer.

Sur le plan de relance, en revanche, et comme j’en aurai confirmation tout au long des entretiens que j’aurai durant ces deux jours à Washington, si l’argent est là, les modalités d’octroi des subventions sont encore à définir. Tout le monde s’accorde sur le fait que ce coup de pouce au déploiement des réseaux est nécessaire, mais ne sera pas suffisant pour amener les États-Unis au niveau de connectitivité de l’Europe de l’Ouest, du Japon ou de la Corée.

C’est bien l’avis de Verizon, l’un des deux plus gros fournisseurs d’accès américains, qui a investi directement plusieurs milliards de dollars depuis deux ans pour déployer un réseau de fibres optiques vers le particulier. Sans attendre le “stimulus package” de réponse à la crise financière, Verizon a donc fait le pari d’un retour rapide sur investissement, d’autant qu’il est propriétaire des infrastructures déployées et que le régulateur américain, la FCC, ne le force pas à les partager avec d’autres. Cette politique volontariste a semble-t-il un revers, dénoncé par d’autres, du au fait que la rentabilisation rapide des infrastructures passe, pour Verizon, par une volonté, selon leurs termes, de procéder à un “management raisonnable des réseaux”, litote voulant dire “remise en cause partielle de la neutralité du réseau et valorisation de certains types de contenus plus rentables que d’autres”. Le débat est lancé, mais il m’a semblé que les tenants d’un maintien strict de la neutralité du net étaient nombreux, puissants, et avaient des arguments convaincants.

Cette neutralité du net n’est-elle pas d’ailleurs potentiellement remise en cause par le projet de Loi du sénateur Jay Rockefeller, qui identifie (à juste titre) l’infrastructure Internet comme critique, et les attaques ou détournement qu’elle pourrait subir comme une potentielle atteinte majeure à la sécurité nationale ? C’est la question que j’ai posée à ses conseillers au Sénat, qui semblaient conscients que le renforcement de la sécurité des réseaux, et l’implication des agences fédérales de sécurité comme la NSA dans leur gestion, pouvaient poser problème. Pour autant, le débat est posé, et il faut s’attendre a un débat virulent sur ce point. J’ai fait remarquer qu’une lecture rapide du projet de Loi amenait déjà certains observateurs du net à parler de “kill the net button“, et que cela faisait mauvais effet. Ce qui est frappant, c’est que les Américains que j’ai rencontrés sont surpris de la virulence des réactions à l’étranger sur ce projet, un peu comme s’ils n’avaient pas totalement pris conscience que l’Internet était de fait une affaire mondiale, et qu’une action de leur part sur le cœur de l’Internet aurait un impact sur le monde entier.

Vint Cerf en conférence à l'ICANN - Photo Veni Markovski (cc)

Vint Cerf, l'un des pères fondateurs d'Internet. en conférence à l'ICANN - Photo Veni Markovski (cc)

Même impression à la National Telecommunication and Information Agency, la NTIA, qui dépend du Départment of Commerce et qui est l’administration en charge des télécommunications et des technologies de l’information. Sur l’avenir de l’ICANN, dont l’accord avec la NTIA arrive à échéance en septembre prochain, on a l’impression que la nouvelle administration n’a pas encore pris de décision définitive. C’est plutôt encourageant pour la suite, puisque cela laisse la place et le temps pour une discussion internationale constructive. Le problème, c’est qu’on manque de forum pour avoir cette discussion. Le Forum sur la Gouverance de l’Internet mis en place à la suite du Sommet Mondial sur la Société de l’Information ne semble pas encore à ce stade en mesure de remplir ce rôle, mais j’ai bon espoir qu’avec une forte impulsion européenne, nous arrivions à établir un dialogue constructif avec l’administration Obama sur le futur de l’Internet. Il m’a semblé, en tout cas, qu’Anna Gomez, la Deputy assistant secretary, était très intéressée pour établir un canal de dialogue direct et fréquent avec moi sur ces sujets.

Autre chose intéressante sur la NTIA, elle se considère comme la gardienne de la neutralité du réseau, dont le candidat Obama s’était fait le défenseur durant sa campagne. Et cela m’amène à la suite des discussions et des rencontres que j’ai avec Macon Philips, chargé des nouveaux médias à la Maison blanche, et les consultants et membres de think tanks qui inspirent la politique du président sur l’Internet.

Cette histoire de Loi sur la cybersécurité embarrasse manifestement beaucoup de monde, car le Président Obama est probablement le plus pro-internet de tous les présidents américains, et l’effet d’affichage d’une telle Loi, qui permettrait de couper des parties entières du réseau en cas de danger (si tant est que cela soit faisable techniquement, ce qui semble douteux) est paradoxal. Car les conseillers d’Obama, officiels ou officieux, sont toujours à l’œuvre à ses côtés pour utiliser au maximum les possibilités politiques offertes par le réseau pour dialoguer, convaincre, tester les idées du Président auprès du plus grand nombre. Je vois dans cette effervescence d’idées le creuset d’une nouvelle société, rien de moins, et d’une sorte de retour aux origines du modèle politique américain de démocratie participative plus que représentative, comme la décrivait Tocqueville. Finalement, il est assez réjouissant de constater la continuité entre les observations du français au 18e siècle et l’avènement du gouvernement 2.0 . Un gouvernement qui, par exemple, entend travailler avec le Congrès pour qu’il publie les Lois 72 heures avant qu’elles commencent à être discutées, afin de recueillir l’avis du public. Un gouvernement qui compte également sur le bouquet des technologies et des applications existantes (fixe, mobile, sites institutionnels, réseaux sociaux…) pour aller rechercher l’avis des citoyens, où qu’ils se trouvent et quels que soient leurs centres d’intérêt, tout en respectant leur anonymat.

Avant de partir, je rencontre également la Computer & Communications Industry Association, qui regroupe la quasi-totalité des acteurs de l’économie de l’information américaine : éditeurs, fondeurs, constructeurs, opérateurs…

Le siège de la National Security Agency à Fort Meade, Maryland (USA)

Le siège de la National Security Agency à Fort Meade, Maryland (USA) - DR.

Je suis très impressionnée par le franc-parler et la finesse de son PDG, Ed Black. Il faut dire qu’il faut une sacrée dose de ténacité et de diplomatie pour faire travailler ensemble Google, Microsoft, HP, IBM, Intel et les autres. Il semble y arriver, et nous tombons d’accord sur le fait qu’une seconde carrière à l’ONU lui siérait bien également ! Comme le matin même de ma visite, Oracle avait racheté Sun, il en était à déplorer la perte par fusion d’un de ses membres ! Cela dit, la constitution de champions intégrant matériel et logiciel ne lui fait pas peur, et il est très confiant dans la capacité du système à casser un monopole en constitution. Ce qui ne semble pas à ses yeux être le cas aujourd’hui pour Google. Toujours est-il que les problèmes qui sont posés par lui sont à la fois très concrets et très importants : il ne veut pas que la NSA vienne s’occuper de la sécurité des réseaux. Il voudrait que les réseaux restent neutres, et par neutralité, il entend, au-delà du concept traditionnel de non-discrimination des types de contenus et des protocoles, celui de liberté d’expression et de lutte contre la censure sur le Net. Plus surprenant encore, il se lance dans une diatribe contre les excès qu’il a constatés en termes de dépôt de brevet et de durée de préservation du copyright. Il parait même qu’il y a un brevet sur le sandwich au jambon !

L’innovation doit être protégée, et les brevets comme le copyright permettent de garantir une forme de prime de risque à l’entrepreneur innovant. Mais cette protection qui lui est octroyée l’est au détriment à la fois de la liberté des marchés et de la liberté d’accès à l’information. Il arrive un moment où les excès de protection de la propriété intellectuelle déséquilibrent le système, risquent d’empêcher les nouveaux entrants d’accéder au marché,et de tuer l’innovation. C’est bien le président du lobby industriel des TIC le puis puissant des États-Unis qui dit ça, en présence de ses mandants. Qu’on se le dise, les choses bougent, et je reviens d’Amérique persuadée qu’en continuant à dialoguer et à échanger des bonnes pratiques avec eux, nous serons en mesure, d’une part de parvenir à des règles de gouvernance communes dans un secteur par essence globalisé, d’autre part de renforcer la coopération transatlantique en matière de développement des sociétés numériques.

J’aurai encore à vous dire quelques mots plus précis sur mes discussions concernant la protection des données personnelles, ainsi que sur ma rencontre avec Jeffrey Sachs à New York. Ça sera pour un prochain article…

 

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